Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Alexandre Grothendieck, ou la mort d’un génie qui voulait se faire oublier.

Ecologie

« Pour Grothendieck, l’urgence écologique était devenue plus importante que les maths »

Entretien avec Christian Escriva

lundi 17 novembre 2014

arton6576-fb5af.jpg

Reporterre publie un document exceptionnel : l’interview de Christian Escriva, qui fut pendant dix ans l’ami et le confident d’Alexandre Grothendieck, avant que le génial mathématicien ne trépasse à Lasserre, le petit village où il a vécu seul les vingt-trois dernières années de sa vie. Son témoignage éclaire d’un jour nouveau le mythe qu’est devenu Grothendieck.


Présenté dans les médias comme le « plus grand mathématicien du XXè siècle », Alexandre Grothendieck est décédé jeudi 13 novembre à l’hôpital de Saint-Girons (Ariège) à l’âge de 86 ans. Une cérémonie aura lieu ce lundi à sa mémoire, dans un lieu d’Ariège tenu secret en accord avec ses dernières volontés.

Le nom du génial scientifique ne disait sans doute rien à Rémi Fraisse, mais dans sa retraite de Lasserre, petit village des Pyrénées où il vivait depuis vingt ans, Alexandre Grothendieck a dû se sentir proche du jeune militant écologiste comme il devait se sentir en affinité avec les zadistes de Sivens ou de Notre-Dame-des-Landes.

Le nom de ce grand mathématicien atypique restera en effet à jamais associé à la naissance de l’écologie politique comme l’a opportunément rappelé la parution de Survivre et vivre. Critique de la science, naissance de l’écologie, auquel Reporterre a consacré un article en avril dernier. Survivre et vivre connut de 1970 à 1975 plus qu’un succès d’estime – le tirage de la revue a atteint douze mille exemplaires. Dès le premier numéro paru en août 1970, Alexandre Grothendiek y affiche sa radicalité. Il dénonce le fait que « les savants poursuivent trop souvent leurs travaux sans souci des applications qui peuvent être faites, qu’elles soient utiles ou nuisibles, et de l’influence qu’ils peuvent avoir sur la vie quotidienne et l’avenir des hommes ». De l’homme lui même le livre parle très peu. Alexandre Grothendieck était en effet quelqu’un d’énigmatique qui vivait en ermite.

Quel personnage étonnant pourtant que ce génie de la géométrie algébrique né en 1928 à Berlin d’un père anarchiste russe et d’une mère allemande socialiste révolutionnaire qui, lorsqu’ils quittent l’Allemagne en 1933 pour aller se battre aux côtés des républicains espagnols le confie à un pasteur du Sud de la France. Lauréat en 1966 de la médaille Fields, le prix Nobel des mathématiques, il le refusa pour des raisons politiques et utilisa surtout comme tribune son poste au Collège de France.

Réalisées en un temps très court, ses découvertes inspirent encore les mathématiciens. Lui s’est retiré brusquement de la communauté scientifique et de ses institutions en 1971 pour couler en accord avec ses convictions des jours que l’on espère paisibles. Il refusait tout contact avec les medias mais raconte sa vie dans Récoltes et Semailles, un texte autobiographique disponible sur Internet.

Reporterre a eu la chance de rencontrer samedi Christian Escriva. Aujourd’hui producteur de plantes médicinales dans les Alpes, Christian Escriva a fait des études universitaires de physique théorique, puis de philosophie et de psychanalyse. Il fut le confident et l’ami de l’illustre mathématicien qu’il rencontra à la faculté de Montpellier où celui-ci venait d’être nommé après son départ de l’IHES (Institut des Hautes Etudes Scientifiques) et son éviction du Collège de France, jusqu’à son départ pour Lasserre.
Christian Escriva a connu les différents lieux que fréquenta Alexandre Grothendieck vers Lodève, vers Gordes (où il habita dans la maison de l’ethnologue Robert Jaulin) et vers Mormoiron, dans le Vaucluse. Il l’a revu il y a quinze jours, en Ariège, alerté de l’aggravation de son état de santé par l’un des cinq enfants qu’Alexandre Grothendieck eut de trois femmes différentes.

escriva-grothendieck_2_v_1-6b542.jpg
- Christian Escriva -

Son témoignage apporte un éclairage particulier et personnel sur le génial mathématicien qui fut une personnalité originale préoccupée par l’urgence écologique et engagée dans une démarche intérieure tournée vers la spiritualité et la méditation.


Reporterre - Où et comment avez vous connu Alexandre Grothendieck ?

Christian Escriva - J’ai connu Alexandre Grothendieck en 1973 alors qu’il venait d’être nommé professeur à l’Université de Montpellier. J’étais à l’époque étudiant en mathématiques en troisième année. Il n’a pas été mon professeur mais j’ai assisté à plusieurs de ses cours, il enseignait alors en deuxième année d’université.

Quel genre de professeur était ce ?

Alexandre Grothendieck était un professeur passionné et atypique. Il était animé d’un feu particulier et ses méthodes pédagogiques peu conventionnelles n’étaient pas toujours appréciées de ses collègues. Voici une anecdote qu’il m’a raconté à ce sujet : pour un examen il avait demandé à ses étudiants de venir avec du papier bristol, une paire de ciseaux, de la colle et des feutres. Il leur demanda de réaliser un polyèdre et d’en colorier les arêtes d’une certaine manière : un problème de théorie des groupes ! Tous ses étudiants eurent une excellente note .Lors de la réunion pédagogique qui suivit, les autres professeurs lui reprochèrent ces résultats trop brillants à leurs yeux. L’un d’eux dit : « Les étudiants ne sont quand même pas là pour s’amuser ! » Alexandre rétorqua :" Ah bon ? Moi cela fait trente ans que je fais des mathématiques et je n’ai jamais cessé de m’amuser".

grothendieck_jeune_v_0-e108a.jpg

Un mot sur le mathématicien qu’il a été.

On le dit « plus grand mathématicien du monde » mais je laisse à ses pairs mathématiciens le soin d’en parler. L’histoire la plus connue à ce sujet est celle des « 14 problèmes ». Alexandre Grothendieck était encore un jeune mathématicien lorsqu’il fut recommandé à Laurent Schwartz et Jean Dieudonné. Les deux mathématiciens lui confièrent une liste de quatorze problèmes en lui demandant d’en retenir un comme sujet de thèse. Quelques mois plus tard, il revint les voir en ayant tout résolu ! Alexandre me dit un jour qu’en somme il accomplissait en une semaine ce qu’un mathématicien normal et assez doué mettait une année à accomplir ! Il était capable de travailler dans une tension intellectuelle phénoménale !

Comment vivait-t-il cette capacité hors norme ?

Très simplement. Il en parlait en toute modestie, cela le faisait même parfois rire. Mais selon certains mathématiciens qui l’ont connu (et je le pense aussi) lorsqu’il était à l’ IHES ( Institut des Hautes Études Scientifiques) la tension intellectuelle dans laquelle il travaillait , difficilement soutenable pendant une très longue période , est l’une des raisons pour lesquelles il mit fin à sa carrière « officielle » de mathématicien. On dirait aujourd’hui de manière un peu triviale qu’il a « craqué ». Mais ce n’est qu’un facteur parmi d’autres : il y a selon moi des raisons bien plus profondes

Qu’est-il arrivé pour qu’il change ainsi complètement de vie en 1970 ?

Il y a d’abord, c’est indéniable et c’est l’élément le plus souvent mis en avant, l’antimilitarisme d’Alexandre Grothendieck. Il a toujours eu à ce sujet des positions extrêmement fortes et claires qui lui venaient de son enfance. En 1970, il apprit que l’IHES était en partie financé par les militaires et cela a été un raz de marée pour lui. Il me dit un jour qu’il comprit qu’en somme les scientifiques se prostituaient pour les militaires ! Mais la proportion de financement militaire du budget de l’IHES était en fait minime. Pour comprendre ce qui s’est passé il faut aborder un aspect plus profond de sa personnalité.

C’est-à-dire ?

Alexandre avait pris conscience aux Etats-Unis de l’urgence écologique ; il y avait donné une série de conférences après avoir obtenu la médaille Fields en 1966. Ceci l’amena à créer en 1970 avec deux autres mathématiciens, Claude Chevalley et Pierre Samuel, le groupe Survivre et Vivre, pacifiste, écologique et très marqué par le mouvement hippie. Alexandre collabora étroitement à Survivre et Vivre jusqu’en 1973 avant de prendre du recul et de s’engager dans une recherche spirituelle, tout en estimant que la situation écologique était décidément dramatique .

grothendieck-survivre_et_vivre_v_1-e31c7
- Une réunion de rédaction à Survivre et vivre -.

Pouvez vous en dire plus ?

Alexandre était revenu des Etats-Unis imprégné entre autres des thèses spirituelles du médecin du poète américain Walt Whitman, R.M. Bucke, auteur de l’ouvrage Cosmic consciousness (Conscience cosmique), qui n’est pas traduit en français à ma connaissance. Nous avons souvent et longuement réfléchi sur les idées exprimées dans cet ouvrage dans lequel, pour le dire très vite, Bucke développe la thèse selon laquelle l’humanité est appelée à muter et les hommes à atteindre des niveaux de conscience particuliers, comme l’ont fait notamment Shakespeare, Spinoza, Socrate, D-H Thoreau ou encore Whitman, qu’il évoque dans le livre. Alexandre avait également un immense intérêt pour Krishnamurti, Gandhi , la Bhagavad Gîta , le Tao Te King ... C’est dire qu’Alexandre Grothendieck a quitté ce monde scientifique, dans lequel il avait toute sécurité matérielle et reconnaissance pour différentes raisons. Pendant les années où je l’ai régulièrement fréquenté, entre 1973 et 1983, l’essentiel de son énergie était absorbée par cette recherche intérieure.

Quelle était sa vie à l’époque ?

Ces années ont été des années d’ouverture sur le monde. Alexandre Grothendieck a été professeur à l’Université de Montpellier jusqu’en 1988. Il habitait Villecun, un petit village au dessus de Lodève jusqu’au début des années 80, dans une maison où il vivait ce que ce qu’on appellerait aujourd’hui la décroissance. Sur ce point là aussi, quand on y pense, il était précurseur.

Comment cela se passait-il ?

J’ai bien connu cette maison car il m’est arrivé d’y passer des semaines entières avec lui. Il vivait très simplement en faisant attention à tout ce qu’il mangeait : il était particulièrement sensible à la qualité " bio " de la nourriture , sans être absolument végétarien. La maison était alimentée en électricité qu’il n’utilisait quasiment pas, sauf peut être pour faire fonctionner une perceuse ! Alexandre s’éclairait à la bougie et à la lampe à pétrole ; la cuisinière et le chauffage étaient au bois. Il faisait lui même son bois et ses courses, une fois par semaine. Il avait encore une voiture, on la qualifierait aujourd’hui d’ épave !

Etait-t-il impliqué dans des mouvements ? Voyait-il beaucoup de monde ?

Non, il n’était plus impliqué dans le militantisme écologique mais c’était une période d’ouverture pendant laquelle il voyait, non pas énormément de monde, mais beaucoup de gens tout de même. Alexandre était exceptionnellement communicatif et pouvait parler des heures et des heures d’affilée. Le mouvement Survivre et Vivre avait imaginé le concept de « dissidence » selon lequel il fallait quitter les grandes villes, vivre dans la nature et expérimenter de nouveaux modes de vie. Il vivait cela. Il avait créé une association qui avait acheté des terrains sur lesquels des personnes s’étaient installées. A Paris, ses velléités communautaires avaient vite tourné court. Alexandre avait au fond un tempérament très solitaire et il était sans doute difficile de vivre avec un être tel que lui.

grothendieck_barbu_re_fle_chissant_v_0-4

Que s’est-il passé ensuite ?

La période pendant laquelle il a vécu à Villecun a été une période pendant laquelle il a été selon moi heureux. Il a habité ensuite peu de temps dans la maison de son ami l’anthropologue Robert Jaulin, près de Gordes. Puis il a vécu pendant quelques années dans une autre maison près de Mormoiron, toujours dans le Vaucluse, qu’il a quittée pour s’installer à Lasserre, dans l’Ariège en 1991, à 63 ans donc. A partir de cette époque, il n’a plus voulu voir personne, ni ses amis ni sa famille. Cela a été une volonté délibérée et comme à son habitude, sans faille.

Vous même ne l’avez donc plus revu ?

Non. Les lettres que je lui ai adressées sont toutes revenues avec la mention « retour à l’envoyeur ». Alexandre a continué à vivre dans un esprit de décroissance. Il n’avait plus de voiture, son téléphone était sur liste rouge et il avait tout organisé pour avoir le moins de contacts possible. Il s’était arrangé pour que quelqu’un lui fasse ses courses et évitait d’être en contact même avec le facteur. Il avait imaginé un système de pince à linge pour être prévenu quand il avait du courrier !

Comment pensez vous qu’il a vécu cette période ?

A mes yeux, et ayant eu avec lui une relation très amicale et très proche , je sais qu’il avait pris la décision de vivre la dernière partie de sa vie dans la solitude et la méditation .Il a fait ce choix d’une manière libre et consciente. Vu de l’extérieur, ceci pourrait apparaître comme une forme de folie. Mais je sais qu’Alexandre a toujours été dans ce qu’on nommerait communément " la démesure ". Il me disait régulièrement qu’au fond il s’accommoderait bien d’être emprisonné : en prison, disait il, il aurait toute latitude pour méditer !

La lecture du texte autobiographique Récoltes et semailles qu’il a écrit en 1988 alors qu’il habitait encore Mormoiron et qui est à mon avis impubliable laisse à penser qu’il vivait dans une sorte d’amertume, voire d’aigreur. Il se plaint beaucoup dans ce texte que ses idées ont été « pillées » à partir du moment où il a quitté la scène des mathématiques. Mais ceci n’est qu’un aspect de ses dispositions intérieures.

A-t-il continué ses travaux de mathématicien ?

Selon les très rares témoignages que j’ai pu avoir, oui. Il aurait notamment refait les calculs des grands cosmophysiciens sur les différents modèles d’univers. Alexandre ne pouvait s’empêcher de faire des mathématiques, c’était une seconde nature chez lui. Alexandre vivait entouré de plantes. Je pense que sa recherche intérieure et son inquiétude pour la situation écologique avaient pris chez lui le pas sur toute autre chose. Il me disait souvent que s’il avait 25 ans aujourd’hui, la préoccupation de travailler sur cette situation dramatique que nous vivons sur le plan écologique aurait absorbé l’essentiel de son énergie : il ne se serait, me disait il, certainement pas consacré aux mathématiques !

- Propos recueillis par Philippe Desfilhes


Complément d’info : Un site où trouver des textes de Grothendieck et des numéros de Survivre et vivre.


Source : Philippe Desfilhes pour Reporterre.

Illustrations :
. chapô et Grothendieck barbu : GC
. photo d’Alexandre Grothendieck jeune : Konrad Jacobs (Wikipedia)
. Christian Escriva : Philippe Desfilhes.
. Dessin d’une réunion de Survivre et Vivre : jenolekolo

Lire aussi : Survivre et vivre, retour sur le mouvement qui a initié l’écologie politique


Cet entretien a été réalisé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :

https://pbs.twimg.com/media/B2aez2FIQAIx0-s.png:largehttp://s1.libe.com/img/logo-liberation-311x113.pngAlexandre Grothendieck, ou la mort d’un génie qui voulait se faire oublier
Philippe DOUROUX 13 novembre 2014 à 22:57  
http://www.liberation.fr/sciences/2014/11/13/alexandre-grothendieck-ou-la-mort-d-un-genie-qui-voulait-se-faire-oublier_1142614

Alexandre Grothendieck à Pont-à-Mousson en 1948. Il a 20 ans.Alexandre Grothendieck à Pont-à-Mousson en 1948. Il a 20 ans. (DR)

PORTRAIT

Ce mathématicien hors norme et fondateur de l’écologie radicale est décédé jeudi dans l’Ariège, où il avait choisi de se retirer seul.

Alexandre Grothendieck est mort jeudi matin à l’hôpital de Saint-Girons (Ariège), à l’âge de 86 ans. Un nom trop compliqué à mémoriser et une volonté maintes fois affirmée de s’effacer, d’effacer sa vie et son œuvre, font que cette mort aurait dû passer inaperçue. Mais l’homme est trop grand et le mathématicien trop important pour que cet effacement soit total. A Sivens, les zadistes n’ont sans doute jamais entendu parler de cet homme qui a ouvert une brèche politique, après avoir reconstruit les maths d’après Euclide.

Sur le même sujet

Né en 1928, à Berlin, d’un père juif, anarchiste russe, Alexandre Shapiro, et d’une mère socialiste révolutionnaire, Hanka Grothendieck, le petit Alexandre aura eu une vie dont on peine à croire à la réalité tant elle a été incroyable. Quand il a cinq ans, en 1933, Adolf Hitler accède au pouvoir et ses parents quittent l’Allemagne pour venir en France, avant de passer en Espagne pour se battre aux côtés des Républicains espagnols. Lui se retrouve chez un pasteur qui accepte de l’héberger sans réclamer de pension. Six ans plus tard, au printemps 1939, la guerre d’Espagne s’achève, le couple retrouve son fils à Nîmes.

La police ne les laissera pas longtemps ensemble. En octobre, le père se retrouve au Vernet d’Ariège. Il y entame son voyage pour Auschwitz où il meurt en août 1942. L’enfant, lui, suit sa mère au camp du Rieucros, près de Mende (Lozère). C’est là, dans des conditions de vie très difficiles, qu’il découvre qu’il existe un lien stable entre la circonférence du cercle et son diamètre. Il croit d’abord qu’il faut multiplier le diamètre par 3, puisqu’il oublie quelques chiffres après la virgule qui donne ∏. Il admet son erreur, mais puise dans cet épisode une incroyable confiance en lui-même et en sa capacité de trouver.

Son bac, il le passera sans éclat au collège Cévenol, au Chambon-sur-Lignon, et s’inscrit à la faculté de Montpellier pour passer une licence de mathématiques. Là encore, il ne brille pas particulièrement et doit même repasser un examen d’astronomie. Un professeur est pourtant intrigué par cet étudiant qui lui assure avoir mis au point une méthode pour calculer des volumes complexes. Peu importe la complexité… Le calcul fonctionne, mais Henri Lebesgue a déjà laissé son nom à la méthode en 1902.

Le professeur plus attentif que les autres donne une lettre de recommandation à Alexandre Grothendieck pour qu’il monte à Paris et rencontre les Cartan, père et fils, pontes de l’école française de mathématiques. C’est le fils, Henri, qui décèle des qualités chez ce jeune homme dont il faut canaliser l’énergie. Il le met entre les mains de Laurent Schwartz, mathématicien engagé, et Jean Dieudonné, la rectitude mathématique faite homme. La rencontre commence par une mise au point : on ne refait pas ce qui a été fait. En maths, c’est stupide. L’illumination vient quand ils proposent à leur élève de résoudre 14 questions sur lesquelles ils butent. Il a le choix. En quelques mois, il apporte 14 réponses. Encore quelques mois et il a rédigé l’équivalent de six thèses. Un bon élève mettra trois ans, quatre ans… 

L’antimilitarisme chevillé au corps

Alexandre Grothendieck en 1970.Comment faire rentrer ce garçon dans le cadre de l’administration ? Compliqué. Apatride, il ne veut pas prendre la nationalité française. Pas question de faire son service militaire, il garde son passeport Nansen délivré par l’ONU aux réfugiés sans patrie. Ça lui complique la vie, mais il a l’antimilitarisme chevillé au corps. Pas question de céder. Par chance, un industriel suisse qui se veut mathématicien, Léon Motchane, propose de financer un institut de maths où les chercheurs n’auront d’autre obligation que de chercher. Pas de cours, pas de publications scientifiques. Il ne sera naturalisé qu’au tout début des années 70, une fois sûr d’échapper à l’encasernement.

(Alexandre Grothendieck en 1970. Photo Konrad Jacbos/MFO - licence Creative Commons BY-SA)

Alexandre Grothendieck trouve là un abri à sa mesure - ou à sa démesure. Entre la fin des années 50 et le début des années 70, il va s’attacher à rapprocher la capacité à montrer de la géométrie et la puissance de démonstration de l’algèbre. Vous tracez un cercle avec un compas, vous faites de la géométrie, vous écrivez x2+y2=1, vous faites de l’algèbre. Et puis, il faut dépasser Euclide pour qui les droites parallèles existent quand, dans un monde courbe infiniment grand ou infiniment petit, Thalès et son théorème se trompent. La somme qu’il consacre à ce rapprochement, les Eléments de géométrie algébrique (EGA) et les Séminaires (SGA), rédigée avec l’aide d’une dizaine d’élèves et de Jean Dieudonné, constitue un point de départ et une cathédrale conceptuelle sur lesquels travaillent aujourd’hui ce qu’il est convenu d’appeler les plus grands géomètres algébristes. Il n’a pas ouvert la voie de l’après-Euclide, mais il se trouve sans contestation possible au côté de Gauss, de Bernhard Riemann ou d’Evariste Galois.

Médaille Fields en 1966

Pendant deux décennies, il va se retrouver au centre du monde mathématique en ayant une capacité hors du commun à généraliser, à dépasser le cas particulier pour tracer des pistes de recherches sur lesquelles travaillent encore aujourd’hui des centaines de mathématiciens. Impossible de décrire les maths de Grothendieck, quelques images permettent d’entrevoir une question centrale dans son raisonnement : le point de vue.

Imaginez trente spécialistes décortiquant, centimètre par centimètre, des tableaux dont on sent qu’ils ont des points communs, sans pouvoir l’affirmer avec certitude. Personne ne connaît mieux qu’eux chacune des œuvres, mais personne ne parvient à les mettre d’accord. Que faut-il y voir ? Grothendieck, lui, se recule à vingt ou trente mètres quand les spécialistes avaient le nez collé au tableau. Il va changer de point de vue, se mettre à vingt mètres et découvrir que les trente tableaux ont un seul auteur, Claude Monet, et comme modèle unique la cathédrale de Rouen. Il a vu et montré ce que les autres ne voyaient pas.

En 1966, la communauté mathématique le couronne d’une médaille Fields, le prix Nobel des mathématiciens. Les plus grandes universités de la planète lui offrent l’asile, lui choisit de rester à Bures-sur-Yvette (Essonne) à l’abri du domaine du Bois Marie, où se trouve l’IHES. Deux ans plus tard, en 1968, sa vie va basculer. Alors qu’il va à la rencontre des «enragés» qui occupent la fac d’Orsay, il se fait traiter de mandarin. Il est venu défendre la recherche fondamentale, il repart ébranlé.

Deux ans plus tard, avec d’autres mathématiciens, il imagine la version radicale de l’écologie politique. La rupture avec le monde mathématique ira en s’accentuant. Il quitte le Collège de France en 1972 pour retourner à Montpellier donner des cours à des élèves qui l’adorent ou le détestent. Prendre des coups, découper un grillage ou défoncer une porte pour dénoncer l’empilement de fûts radioactifs par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) ne le gêne pas plus que ça. Il aurait été à l’aise à Sivens avec les zadistes qui ont repris son combat.

20 000 pages de notes et de courriers

En a-t-il fini avec les maths ? Nul ne le sait, mais ses élèves assurent qu’il n’a sans doute jamais arrêté. La nuit, il ne dormait pas, il travaillait à ses maths. Au début des années 90, il confie 20 000 pages de notes et de courriers à un ami qui garde cinq cartons dans un garage avant de les confier à l’université de Montpellier. Ils resteront longtemps rangés dans un cagibi situé au premier étage d’un bâtiment que les services de sécurité veulent voir évacué. Personne n’ose toucher à ce trésor qu’Alexandre Grothendieck voudrait détruire, comme il a systématiquement détruit toute trace de la vie de ses parents avant de vouloir s’effacer lui-même en s’installant dans un village des Pyrénées dont il ne voulait pas que le nom soit dévoilé. Un peu comme s’il n’existait pas. En janvier 2010, il a griffonné un méchant mot dans lequel il indiquait que son œuvre devait disparaître des bibliothèques et qu’il interdisait toute republication.

Il faudra trancher cette question. Sans doute à la manière de Brod, l’ami de Kafka chargé de détruire les inédits de l’auteur de la Métamorphose, et qui n’en a rien fait. Les écrits de Kafka n’appartiennent plus à leur auteur, ils appartiennent à ses lecteurs. L’œuvre d’Alexandre Grothendieck existe grâce à lui, mais aussi aux efforts de ses disciples pour clarifier et rédiger des dizaines de milliers de pages, un travail impossible à mener seul, quelle que soit sa puissance de travail - et la sienne était sans limites.

Depuis un peu plus de vingt ans, il vivait seul, brouillé avec les hommes, tous les hommes et jusqu’à son voisin qui l’aidait à tenir une maison dans laquelle plus personne ne pouvait rentrer. Ses enfants vont pouvoir y pénétrer et préserver peut-être les brouillons merveilleux que leur père a certainement rédigés jusqu’au bout de sa vie pour percer les mystères de cet univers infiniment grand et infiniment petit dans lequel nous vivons.

Document«Récoltes et semailles» : lire le texte inédit de Grothendieck

Philippe DOUROUX

José Bové : les activistes de Sivens «sont les enfants de Grothendieck»
Philippe DOUROUX 14 novembre 2014 à 12:54
http://www.liberation.fr/societe/2014/11/14/jose-bove-les-zadistes-sont-les-enfants-de-grothendieck_1142874José Bové.José Bové. (Stéphane Mahe. REUTERS)
INTERVIEW

Immense mathématicien, et précurseur de l'écologie radicale, Alexandre Grothendieck est mort ce jeudi, à l'âge de 86 ans. Le syndicaliste agricole et élu écologiste José Bové (photo Reuters) qui l'a croisé au début des années 70 souligne le lien qui existe avec les luttes menées à Sivens ou à Notre-Dame-des-Landes.

Sur le même sujet
Comment avez-vous connu Alexandre Grothendieck ?

Green Party European Parliament Deputy Jose Bove attends a protest in Grandschamps-des-Fontaines near land that will become the new airport at Notre-Dame-des-Landes, western France, November 16, 2012. The new airport, some 30kms (19 miles) from Nantes, is scheduled to be constructed for 2017. REUTERS/Stephane Mahe (FRANCE - Tags: ENVIRONMENT CIVIL UNREST POLITICS HEADSHOT) - RTR3AHEYC’était en 1970 ou 1971, je l’ai croisé quand il organisait dans son garage, dans le garage de la communauté à laquelle il appartenait à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), les premières distributions de produits bio. C’était le professeur du Collège de France qui distribuait le riz bio… Après, j’ai pu le croiser sur le Larzac quand il habitait à Lodève (Hérault), mais il ne se mettait pas en avant, il venait comme n’importe qui, au besoin faire le coup de poing contre les gendarmes mobiles, mais sans jamais se mettre en avant. En fait, c’est à travers ses écrits dans des bulletins ronéotés, comme Survivre et vivre, que je l’ai suivi. 

En quoi a-t-il été un précurseur ?

Les textes de Survivre et vivre faisaient le lien entre toutes les luttes : antimilitaristes, antinucléaires, contre la guerre du Vietnam et celles de la vie quotidienne. Alors que Jacques Ellul nous a beaucoup inspirés comme penseur, Grothendieck faisait toujours le lien entre la pensée et la vie de tous les jours. Il avait une pratique radicale de l’écologie, il menait des combats en défendant des modes d’action écolos, anarchistes et non violents, toujours dans le respect de la personne. Mais, quand il fallait dénoncer le stockage n’importe où, n’importe comment de fûts radioactifs à Orsay, sur un terrain du Commissariat à l’énergie atomique, ça ne lui posait pas de problème de fracturer la grille pour pénétrer sur le terrain. Ce que nous avons fait ici ou là, en arrachant des OGM ou contre le McDo de Millau, était dans cette veine-là.

Peut-on faire un lien avec les zadistes ?

Il faut. Que voit-on émerger ? Un lien entre la question des modes de vie et celle de l’engagement écologique. On mène des combats et on change sa vie au quotidien. Il y a une remontée très forte face à l’urgence de la crise écologique que nous connaissons aujourd’hui. C’est ce que portait le slogan Ici et maintenant. La radicalité est la même, on peut dire que les zadistes à Sivens ou à Notre-Dame-des-Landes sont les enfants de Grothendieck.

Philippe DOUROUX

Alexandre Grothendieck, le plus grand mathématicien du XXe siècle, est mort

Le Monde.fr | 14.11.2014 à 00h10 • Mis à jour le 14.11.2014 à 21h25 | Par Stéphane Foucart et Philippe Pajot

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/11/14/le-mathematicien-alexandre-grothendieck-est-mort_4523482_3382.html
 
A Grothendieck avec Laurent Schwartz à l'Institut.

Considéré comme le plus grand mathématicien du XXe siècle, Alexandre Grothendieck est mort, jeudi 13 novembre, à l'hôpital de Saint-Girons (Ariège), non loin de Lasserre, le village où il s'était secrètement retiré au début des années 1990, coupant tout contact avec le monde. Il était âgé de 86 ans. Apatride naturalisé français en 1971, également connu pour la radicalité de son engagement pacifiste et écologiste, ce mathématicien singulier et mythique laisse une œuvre scientifique considérable.

Il naît le 28 mars 1928 à Berlin, dans une famille atypique. Sascha Schapiro, son père, est russe de confession juive, photographe et militant anarchiste. Egalement très engagée, Hanka Grothendieck, sa mère, est journaliste. En 1933, Sascha quitte Berlin pour Paris, où il est bientôt rejoint par Hanka. Entre 1934 et 1939, le couple part pour Espagne où il s'engage auprès du Front populaire, tandis que le petit Alexandre est laissé en Allemagne, à un ami de la famille.

 SON PÈRE MEURT À AUSCHWITZ

A la fin de la guerre civile espagnole, au printemps 1939, Alexandre retrouve ses parents dans le sud de la France. Dès octobre 1940, son père est interné au camp du Vernet. Il en part en 1942 pour être transféré à Auschwitz, où il sera assassiné. Alexandre et sa mère, eux, sont internés ailleurs. « La première année de lycée en France, en 1940, j'étais interné avec ma mère au camp de concentration, à Rieucros près de Mende », raconte-t-il dans Récoltes et Semailles, un texte autobiographique monumental jamais publié, tiré à 200 exemplaires, mais qui circule désormais sur Internet.

« C'était la guerre, et on était des étrangers – des “indésirables”, comme on disait. Mais l'administration du camp fermait un œil pour les gosses, tout indésirables qu'il soient. On entrait et sortait un peu comme on voulait. J'étais le plus âgé, et le seul à aller au lycée, à 4 ou 5 kilomètres de là, qu'il neige ou qu'il vente, avec des chaussures de fortune qui toujours prenaient l'eau. »

14 PROBLÈMES MATHÉMATIQUES RÉSOLUS EN QUELQUES MOIS

En 1944, son bac en poche, l'adolescent de 16 ans n'a pas encore été identifié par ses professeurs comme le génie qu'il est. Il s'inscrit en maths à l'université de Montpellier puis, à l'orée de la thèse, est recommandé à Laurent Schwartz et Jean Dieudonné.

L'histoire, célèbre, a contribué à forger son mythe : les deux grands mathématiciens confient au jeune étudiant une liste de quatorze problèmes qu'ils considèrent comme un vaste programme de travail pour les années à venir, et lui demandent d'en choisir un. Quelques mois plus tard, Alexandre Grothendieck revient voir ses maîtres : il a tout résolu.

Dans cette première période de production mathématique, Grothendieck se consacre à l'analyse fonctionnelle, domaine de l'analyse qui étudie les espaces de fonctions. Ses travaux révolutionnent le domaine, mais demeurent moins connus que ceux qu'il conduira dans la deuxième partie de sa carrière.

UN INSTITUT FINANCÉ POUR LUI

Dès 1953, le jeune mathématicien se retrouve confronté à la nécessité d'obtenir un poste dans la recherche et l'enseignement. Apatride, il ne peut accéder à la fonction publique et, rétif au service militaire, il ne veut demander pas la naturalisation française. Il part enseigner au Brésil, à Sao Paulo, et aux Etats-Unis, à Lawrence (Kansas) et à Chicago (Illinois).

Deux ans plus tard, à son retour en France, industriel et mathématicien, Léon Motchane, fasciné par l'intuition et la puissance de travail du jeune homme – il n'a que 27 ans – décide de financer un institut de recherche exceptionnel, conçu sur le modèle de l'Institut d'études avancées de Princeton : l'Institut des hautes études scientifiques (IHES) à Bures-sur-Yvette. Le lieu est imaginé pour servir d'écrin au mathématicien qui va y entamer une deuxième carrière.

UNE NOUVELLE GÉOMÉTRIE

Jusqu'en 1970, entouré d'une multitude de talents internationaux, il dirigera son séminaire de géométrie algébrique, qui sera publié sous la forme de dizaines de milliers de pages. Sa nouvelle vision de la géométrie, inspirée par son obsession de repenser la notion d'espace, a bouleversé la manière même de faire des mathématiques. « Les idées d'Alexandre Grothendieck ont pour ainsi dire pénétré l'inconscient des mathématiciens », dit Pierre Deligne (Institut des études avancées de Princeton), son plus brillant élève, lauréat de la médaille Fields en 1978 et du prix Abel en 2013.

Les notions qu'il a introduites ou développées sont aujourd'hui encore au cœur de la géométrie algébrique et font l'objet d'intenses recherches. « Il était unique dans sa façon de penser, affirme M. Deligne, très ému par le décès de son ancien maître. Il lui fallait comprendre les choses du point de vue le plus général possible et une fois que les choses étaient ainsi comprises et posées, le paysage devenait si clair que les démonstrations semblaient presque triviales. »

IL S'ÉLOIGNE DE LA COMMUNAUTÉ SCIENTIFIQUE

En 1966, la médaille Fields lui est décernée, mais il refuse pour des raisons politiques de se rendre à Moscou pour recevoir son prix. La radicalité avec laquelle il défendra ses convictions ne cessera jamais. Et c'est à partir de la fin des années 1960 qu'il s'éloigne de la communauté scientifique et de ses institutions. En 1970, il fonde avec deux autres mathématiciens – Claude Chevalley et Pierre Samuel – le groupe Survivre et Vivre, pacifiste, écologiste et très marqué par le mouvement hippie. A la même époque, il découvre que l'IHES est partiellement financé, bien que de manière très marginale, par le ministère de la défense. Il quitte l'institut. Alexandre Grothendieck est naturalisé français l'année suivante.

Lire aussi Survivre et vivre, « laboratoire de la révolution écologique »

Le Collège de France lui offre alors un poste temporaire, qu'il utilise largement comme tribune politique. Il quitte bientôt le Collège. En 1973, il devient professeur à l'université de Montpellier  – qui, selon une enquête de Libération publiée en juillet 2012, conserve encore des milliers de pages inédites du grand mathématicien. Puis il rejoint le CNRS en 1984, jusqu'à sa retraite, en 1988. Cette année-là, il reçoit le prix Crafoord, doté d'une forte somme d'argent. Il refuse la distinction et s'en explique dans une lettre au Monde et publiée le 4 mai 1988.

Lire la lettre d'Alexandre Grothendieck Les dérives de la "science officielle"

Le texte témoigne d'une profonde amertume, d'un divorce avec ses pairs et le projet même de la recherche scientifique. Pourquoi un tel ressentiment ? « Il n'y a pas de raison unique », explique Pierre Deligne. Le fait que la société ait ignoré ses idées sur l'enjeu écologique n'y est pas étranger. « Sur cette question, il avait l'impression que le fait de prouver la réalité des problèmes ferait bouger les choses, comme en mathématiques », raconte son ancien élève. Ce ne fut pas le cas.

En 1990, il quitte son domicile pour une retraite gardée secrète. A ceux avec qui il garde contact, il demande que ses écrits non publiés soient détruits. Brouillé avec ses proches, sa famille, avec la science et le monde entier, il s'installe dans un petit village pyrénéen. Il y restera, coupé de tous, jusqu'à sa mort.

Philippe Pajot

http://www.reporterre.net/local/cache-vignettes/L400xH124/siteon0-4d1bb.png

À découvrir

Survivre et vivre, retour sur le mouvement qui a initié l’écologie politique

Philippe Desfilhes (Reporterre)

samedi 15 novembre 2014

arton5720-91932.jpg

Dans les années 1970, le mouvement Survivre et Vivre, autour du mathématicien Alexandre Grothendieck, qui s’est éteint le 13 novembre 2014, lançait la critique de la science et l’écologie politique.


Dans l’après 68, Survivre et Vivre, le mouvement de scientifiques critiques rassemblés autour du mathématicien Alexandre Grothendieck, dénonce la militarisation de la recherche et l’orientation mortifère du progrès scientifique. Ces « objecteurs de recherche » participent activement au mouvement anti-nucléaire de l’époque en s’introduisant le 13 avril 1972 dans l’enceinte du CEA de Saclay dans la trompeuse intention d’animer une conférence-débat sur le thème « Progrès et recherche scientifique ».

Quarante ans avant Greenpeace à Fessenheim, ils entendent dénoncer par ce coup d’éclat les fûts fissurés entreposés à « titre provisoire » depuis 1948 à Saclay et montrer que la seule solution au problème des déchets est de ne plus en faire, c’est à dire d’abandonner l’énergie nucléaire.

Cette campagne est aussi l’occasion de contester les experts de l’atome qui pour les « empêcheurs de polluer en rond » de Survivre et Vivre sont incapables de concevoir une vue d’ensemble des problèmes et de penser en terme de finalité.

Cette anecdote et bien d’autres sont racontées par Céline Pessis. L’un des grands intérêts du livre, dans lequel sont rassemblés les principaux textes de la revue

Publicité
Survivre … et Vivre éditée de 1970 à 1975 par le mouvement éponyme, est la longue et passionnante introduction qu’écrit cette spécialiste de la genèse de l’écologie politique (Céline Pessis a également coordonné Une autre histoire des trente glorieuses. Modernisation, contestations, pollutions dans la France d’après-guerre », La Découverte, 2013).

Elle y raconte les liens entre Alexandre Grothendieck et ses comparses (le mathématicien et écrivain Denis Guedj, le dessinateur Guy Savard) et les premiers mouvements écologiques (les Amis de la Terre, le Comité de lutte écologique et l’association Pollution-non).

On croise aussi Barry Commoner, l’auteur de « The closing circle » en 1971, et Pierre Fournier, l’inoubliable créateur en 1972 de La Gueule Ouverte, « le journal qui annonce la fin du monde ». L’historienne explique aussi très bien les connexions avec le mouvement écologiste tiers-mondiste pensé par Ivan Illich ou René Dumont et le recours à la non violence comme acte de désobéissance civile d’inspiration gandhienne.

gueule_ouverte_no1_v_0-a9291.jpg

Sous sa plume, le mouvement Vivre et Survivre est restitué dans son contexte pour ce qu’il a été : quelques degrés de plus dans le bouillonnement idéologique du début des années 70.

L’autre grand mérite du livre est refaire parler les textes de Survivre et … Vivre qui connurent à l’époque plus qu’un succès d’estime – le tirage de la revue a atteint douze mille exemplaires. Dès le premier numéro paru en août 1970, le ton est donné. Alexandre Grothendiek dénonce le fait que « les savants poursuivent trop souvent leurs travaux sans souci des applications qui peuvent être faites, qu’elles soient utiles ou nuisibles, et de l’influence qu’ils peuvent avoir sur la vie quotidienne et l’avenir des hommes ».

grotendieck_v_1-b0394.gif
- Alexandre Grotendieck -

Les « lanceurs d’alerte » du mouvement dénoncent aussi la collusion qui s’installe entre la plupart des scientifiques qui « se laissent volontiers cajoler par l’Etat, voire chouchouter par les militaires, se coulant avec aisance dans leur nouveau rôle d’entrepreneur/euses ou de philosophes médiatiques » . Le mot lobby n’est pas encore né en français mais les experts de l’atome, les fervents de la modernisation agricole et les technocrates du béton ont déjà entrepris le noyautage des institutions et le lavage des cerveaux.

La parution de « Survivre et Vivre, critique de la science ; naissance de l’écologie » est enfin l’occasion de rendre hommage à Alexandre Grothendieck lui même. Quel personnage étonnant que ce mathématicien de génie, lauréat de la médaille Fields, auquel le magazine La Recherche consacre fort opportunément un dossier dans son numéro d’avril 2014.

On y apprend pourquoi il inspire les mathématiciens du XXIe siècle. On y apprend surtout que ce personnage haut en couleurs né en 1928 à Berlin vit en accord avec ses idées. Il s’est retiré brusquement de la communauté scientifique en 1971 et coule depuis des jours que l’on espère paisibles dans un petit village pyrénéen en refusant tout contact avec les medias.

- Philippe Desfilhes


survivre_et_vivre-couv_v_1-4b95b.jpg

- Survivre et vivre. Critique de la science, naissance de l’écologie, Coordonné par Céline Pessis, Editions l’Echappée, 480 pages, 25 euros


Source : Philippe Desfilhes pour Reporterre

Première mise en ligne le 16 avril 2014.

Photo : Alexandre Grothendieck : CNRS

Consulter par ailleurs : La bibliothèque de Reporterre.


Pour une information libre sur l’écologie, soutenez Reporterre :

 

De Fabrice Nicolino/

Je serais bien en peine de vous parler sérieusement d’Alexandre Grothendieck, qui vient de mourir à 86 ans. Mais il a joué un rôle crucial dans l’apparition en France, à la fin des années 60, de la première vague écologiste. Et même si celle-ci a reflué ensuite, Grothendieck mérite amplement qu’on salue sa personne et qu’on accompagne son trépas. Je pense à lui, avec tristesse, et je vais allumer une bougie ici, qui se consumera au rythme lent des vapeurs du temps.

Vous trouverez ci-dessous un texte que Thierry Sallantin, magnifique écologiste historique, vient de me faire passer. Puis une nécrologie publiée dans Le Monde, qui rappelle le génie mathématique de Grothendieck.

LE TEXTE DE THIERRY SALLANTIN

L’introducteur de l’écologie en France, au sens contestataire issu de Mai 68, vient de mourir. Il se trouve que celui qui fut son secrétaire (Christian Escriva) pendant plus de 10 ans, en gros de 1975 à 1985, est exceptionnellement en ce moment hors de son exploitation agricole de Val de Rouvre, dans les Alpes, car il est là-bas planteur -récolteur de plantes médicinales et transformateur de ces plantes en extraits concentrés, car il expose en ce moment au Salon Marjolaine à “Chateau de Vincennes”, Parc Floral, au stand K 6 = Le Gatillier.

Avant sa période “néo-rurale”, Ch. Escriva était un physicien de haut niveau. Maintenant, il vit de ses plantes et écris de livres sur son approche de la botanique dans la ligne de Goethe… Super occasion pour recueillir son témoignage ! Pour moi, c’est un peu mon père spirituel , et on le dit “plus grand mathématicien du monde” ce que me confirmera le réfugié du stalinisme, le chercheur Leonid  Pliouchtch, Alexandre Grothendieck est donc mort hier à St Girons, à 86 ans.  Il vivait en ermite, ne s’occupant que de plantes, depuis la fin des années 1980, à Lasserre, en Volvestre, Ariège, nord de Saint Girons… Il avait quitté le monde universitaire vers 1988 : dernier poste à Montpellier…

J’ai été un des derniers à être reçu de façon amicale par lui, dans sa cachette à Lasserre, car il m’a de suite reconnu, (je militais à “Survire et Vivre” en 1972-1975) et nous avions comme ami commun Robert Jaulin. L’été 1974, avec le sociologue Serge Moscovici et le documentariste Yves Billon, Grothendieck et Jaulin feront un tour militant avec une exposition de photos dans plein de villages du sud de la France sur le thème : “Occitanie, Amazonie, même combat” = pour dénoncer l’ethnocide et l’écocide ici et là-bas : la destruction des communautés paysannes traditionnelles au nom de “progrès”, pour les mêmes raisons qui poussent à la destruction des peuples amérindiens en Amazonie. On réécoutera à ce sujet l’émission de France-Culture de (?) 1974 = débat entre Robert Jaulin et Pierre Samuel = “Ethnocide et écocide” émission “Les Mardis de France-Culture”…

C’est lui qui avait lancé en France la subversion écologique, donc l’écologie au sens révolutionnaire du terme, dans la suite logique des remises en causes profondes de la société industrielle provoquées par “Mai 68″. Aux Etats-Unis où Alexandre Grothendieck avait été invité suite à son prix international : la Médaille Fields en 1966, il découvrira le mouvement écolo, bien connu depuis l’article fondateur du biologiste Paul Sears : Ecology, a Subversive Subject (revue BioSciences, 1965), et c’est alors qu’il ramènera cette subversion en France, en créant avec deux autres mathématiciens : Pierre Samuel (futur cofondateur de la branche française des Amis de la Terre) et Claude Chevalley (qui fut à Bordeaux proche d’Ellul et Charbonneau) la revue et le mouvement “Survivre et Vivre”.

Ce mouvement se fera connaître en France par sa présence très active à la manifestation anti-nucléaire dite “Bugey-Cobayes” près de Lyon en juillet 1971 et par sa dénonciation du dépôt de futs de déchets radioactifs à côté de centre de recherche de Saclay. Très remuant de 1971 à 1975, ce courant qualifié parfois “d’écolo-situationniste” va s’auto-dissoudre en recommandant à ses militants de cesser de gamberger intellectuellement en ville et de partir partout à la campagne pour créer des communautés, des lieux expérimentaux de vie sociale alternative et révolutionnaire (ce que fera par exemple le biologiste Jean -Paul Malrieu près de Grenade, au Moulin de Montlauzin, qui fut le siège d’une de ces communautés rurales post Mai 1968) : on en trouvera tous les détails dans le gros livre sur “Survivre et Vivre : la contestation de la science dans l’après Mai 1968″ de Céline Pessis aux éditions L’ Echappée 2012. Voir aussi le documentaire d’Hervé Nisic sur la vie d’A. Grothendieck : “L’espace d’un homme”…

L’ARTICLE NÉCROLOGIQUE DU MONDE 

 

 

http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/themes/123Ice/img/topphoto.jpgDisparition d’Alexandre Grothendieck : un scientifique antinucléaire de la première heure

Grothendieck.jpgAlexandre (Alexander) Grothendiec, scientifique antinucléaire a connu dans sa jeunesse plusieurs camps d’internement tandis que son père, anarchiste juif et russe, mourait à Auschwitz après avoir participé avec sa mère à la guerre d’Espagne au sein des Brigades internationales. Pacifiste et précurseur en France de l'engagement intellectuel et de terrain d'opposition au crime nucléaire civil et militaire, il demeura convaincu que seul la conscience dans l'action pouvait permettre de contrer l'hydre démoniaque de la prédation atomique. Saluons un homme, un scientifique de conviction qui a toujours refusé de mettre son savoir et ses compétences au service de la domination des peuples et de la barbarie.

__

L’écologie française a perdu le 13 novembre 2014 un de ses fondateurs. Alexandre (Alexander) Grothendieck est né le 28 mars 1928 à Berlin, et a été naturalisé français en 1971. La guerre, Alexandre en porte les séquelles dans sa chair. Dans sa jeunesse, il a connu plusieurs camps d’internement tandis que son père, anarchiste juif et russe, mourait à Auschwitz après avoir participé avec sa mère à la guerre d’Espagne au sein des Brigades internationales. Il conserve de ces années noires son statut d’apatride et un antimilitarisme farouche. En 1958, L’IHES (Institut des hautes études scientifiques) est créé sur mesure pour Grothendieck par un mécène privé. Jusqu’en 1966, il ne se signale par aucune prise de position politique.

La dénonciation de la destruction atomique et l'audace d'expérimenter un autre monde

Au cœur de la mobilisation de Grothendieck pour la survie se trouve évidemment la contestation de la guerre du Vietnam. Grothendieck se met en relation au Canada avec de jeunes mathématiciens étatsuniens. Il découvre en 1966 le mouvement écolo, mieux connu depuis l’article fondateur du biologiste Paul Sears : Ecology, a Subversive Subject (revue BioSciences, 1965). Il ramènera cette subversion en France, en créant avec deux autres mathématiciens, Pierre Samuel et Claude Chevalley, la revue et le mouvement « Survivre et Vivre ».

Ce mouvement se fera connaître en France par sa présence très active à la manifestation anti-nucléaire dite « Bugey-Cobayes » près de Lyon en juillet 1971 et par sa dénonciation du dépôt de fûts de déchets radioactifs à côté de centre de recherche de Saclay. Très remuant de 1971 à 1975, ce courant qualifié parfois « d’écolo-situationniste » va s’auto-dissoudre en recommandant à ses militants de cesser de gamberger intellectuellement et de partir à la campagne pour créer des communautés, des lieux expérimentaux de vie sociale alternative et révolutionnaire*.

La responsabilisation morale des individus que prône Survivre et Vivre s’inspire directement de la figure de l’objecteur au service militaire qui élève « sa conscience » contre l’action de l’Etat. Le secrétariat du CSOC (comité de soutient aux objecteurs de conscience ne quittera le domicile de Grothendieck qu’à l’été 1972. En novembre 1969, Grothendieck se rend au Vietnam du Nord. A l’université évacuée d’Hanoi, il découvre le quotidien des bombardements et les raffinements d’une guerre technologique : la microélectronique prend son essor et la guerre l’allure d’un champ de bataille informatisé. Bombes et mines se déclenchent automatiquement au moindre signal de vie. Physiciens et ingénieurs furent captés par l’armée avec des salaires mirobolants et des possibilités de recherche quasi illimitées. Indigné par cette collaboration, Grothendieck y décèle un mécanisme de déni similaire à celui qui accompagna la montée du nazisme. Quelle ne fut pas alors sa surprise lorsqu’il apprit fortuitement, cette même année 1969, que l’IHES dont il faisait la renommée internationale était financée en partie par l’OTAN via le ministère de la défense française. Durant des mois il fait son possible pour obtenir la suppression de ce financement. En vain.

Le savant, principal ouvrier des progrès technologiques, doit assumer une part majeure de la conscience planétaire

En septembre 1970, Grothendieck, en short et crâne rasé, ne passe pas inaperçu auprès des 3000 mathématiciens réunis en congrès international à Nice. Au détour d’une démonstration, un mathématicien russe évoque un possible débouché militaire à ses travaux. Grothendieck l’interrompt : « Ne vaut-il pas mieux s’abstenir de faire des mathématiques qui ont une application militaire ? » Dans Survivre, dont il distribue alors les 1200 premiers exemplaires, Grothendieck poursuit : « La collaboration de la communauté scientifique avec l’appareil militaire est la plus grande honte de la communauté scientifique d’aujourd’hui. C’est aussi le signe le plus évident de la démission des savants devant leurs responsabilités dans la société humaine. » Grothendieck va d’ailleurs démissionner avec fracas de l’IHES. Il se fait le théoricien d’une « Grande Crise évolutionniste ». Le savant, principal ouvrier des progrès technologiques, doit assumer une part majeure des responsabilités dans les abus souvent révoltants qui sont faits de ces progrès.

Lors d’une conférence donnée en mars 1972, Grothendieck confiait qu’il allait vivre en communauté : « L’avenir est dans les phalanstères, autonomes, agricoles, sans centralisation. La science ne peut plus sauver notre civilisation des grands bouleversements qui nous attendent. Il faut abandonner les études et mettre sur pied des communautés viables, c’est-à-dire équilibrés avec leur environnement. » Ce message était partagé à l’époque par Pierre Fournier qui avait lancé La Gueule ouverte, mensuel écologique « qui annonce la fin du monde »… en novembre 1972. Aujourd’hui le message de ces précurseurs de l’écologie est repris par tous ceux qui veulent bâtir des communauté cherchant l’autonomie comme Rob Hopkins l’a écrit dans son « Manuel de transition (de la dépendance au pétrole à la résilience locale) ».

Mais la communauté scientifique, sauf exception, va réagir par l’indifférence et la placidité. A l’hiver 1970-1971, Grothendieck multiplie les lettres à ses collègues scientifiques pour un appel public alertant sur les dangers de l’industrie nucléaire. Paru dans Le Monde du 16 juillet 1971, il ne compte aucun expert ès nucléaire (hormis Daniel Parker) et un seul biologiste. Grothendieck prend acte du faible recours que constituent les scientifiques dans la lutte pour la survie. La recherche est en effet devenue une arme dans la lutte pour sa place au soleil. Dorénavant Grothendieck va incarner au mieux dans sa propre personne la révolution écologique : végétarien, expert en tisanes, hiver comme été dans des sandales, il préside au printemps 1971 la « Fête de la Vie ». Il disparaîtra de la vie publique un peu plus tard, sans doute usé par l’inertie humaine…

Pollutions, dévastation de l’environnement et des ressources naturelles, dangers des conflits militaires nécessitent l'engagement citoyen

Quelques éléments pour mieux comprendre la profondeur (toujours actuelle) du mouvement « Survivre » dont l’objectif en août 1970 était déjà la « lutte pour la survie de l’espèce humaine et de la vie en général menacée par le déséquilibre écologique créé par la société industrielle contemporaine (pollutions et dévastation de l’environnement et des ressources naturelles) et par les dangers des conflits militaires » :

– L’adhésion d’un adhèrent aux principes directeurs du mouvement implique son abstention de toute sorte d’activité qu’il reconnaîtrait de nature nuisible ou dangereuse à la survie de l’espèce, et en particulier elle implique la non-collaboration totale avec les appareils militaires de quelque pays que ce soit. Cela implique en particulier le refus du service militaire.

– L’apprentissage de l’action juste, c’est-à-dire de l’action nécessaire, apparaît comme un but principal de l’éducation. Notre option pour l’action non violente est un aspect de cette exigence d’une action éducative.

– Convaincre les gens « au sommet » d’entreprendre telle ou telle action nécessaire entraîne des résultats périphériques. Pour changer l’inertie des masses, seule une action éducative à une chance d’aboutir.

– Les programmes de la recherche scientifique doivent s’infléchir vers les besoins des hommes et les nécessités de leur survie.

– Sans dénier l’importance d’une maîtrise de la population mondiale, Survivre appelle à contrer un instinct de procréation illimitée par une éducation à une vie personnelle et sociale véritablement créatrice.

– L’écologie est un discours sur les limites : contrairement à l’idéologie technolâtrique, tout n’est pas possible.

__

source Michel Sourrouille • 14 novembre 2014

 

Génie scientifique et conscience politique : à propos de Grothendieck
mercredi 19 novembre 2014 par Marc Girard

 

http://www.rolandsimion.org/spip.php?article320

 

La presse (13/11/14) vient de rapporter la mort d’Alexander Grothendieck, présenté selon le star system de l’époque comme "le plus grand" génie mathématique du 20e siècle.

Je n’ai évidemment aucune autorité pour évaluer l’apport mathématique de Grothendieck, unanimement tenu pour considérable par ses pairs. Mais ayant rédigé, à l’usage de mes enfants, mes Mémoires voici presque dix ans (donc bien avant tout ce tapage médiatique), j’avais bizarrement éprouvé le besoin d’évoquer ma seule et fugitive rencontre avec lui (à la faculté des sciences de Rennes), que je date de la fin 1971 (ou, peut-être, du début de l’année suivante).

Cela pour prendre quelque distance avec le totalitarisme élogieux des médias à l’endroit des gens qui ont effectivement transcendé la norme dans un domaine donné [1].

On trouvera ci-après cet extrait de mes Mémoires (les notes sont contemporaines de la présente mise en ligne, donc postérieures au décès de Grothendieck).

(...) C’était l’époque où l’on mélangeait tout, dans une effroyable confusion des valeurs.

Dès mes premières semaines à la fac, alors donc que je n’avais encore que 16 ans, nous avions eu la visite de Grothendieck, l’un des plus grands mathématiciens du 20e siècle (Médaille Fields entre autres) qui était parti s’installer dans une ferme après les événements de mai 1968. Prenant prétexte d’une histoire récente au cours de laquelle, à la suite d’une thèse d’État patronnée par un prof de Nantes malgré sa faiblesse, ce dernier s’était suicidé après avoir été vivement pris à parti par Dieudonné (avec qui Grothendieck avait cosigné, au Springer-Verlag, un monumental Traité de géométrie algébrique), Grothendieck concluait au danger social des mathématiques : il disait cela avec un masochisme désarmant (esquivant le moindre jugement de fond et sur la qualité de la thèse, et sur la justification des critiques émises par son collègue [2] ), et l’on avait l’impression qu’à 50 ans, c’était la première fois que cet homme immensément cérébral découvrait une réalité autre que celle des mathématiques pures [3]…

Si jeune que je fusse à l’époque, et si excités que nous fussions par ce type d’ambiance, je me souviens d’avoir été consterné, et de m’être trouvé trop timide pour lui demander : « si quelqu’un venait à mourir pour avoir, par accident, reçu sur la tête le Traité de géométrie algébrique que vous avez cosigné avec le même Dieudonné, parviendriez-vous à la même conclusion quant au danger social des math ? »…

De cette conférence, j’ai tiré une idée force : quelle que soit la notoriété justifiée que vous pouvez tirer de votre compétence et de vos réalisations dans votre domaine de spécialité, elle ne vous donne aucune autorité pour pontifier sur le reste. En d’autres termes et pour le dire de façon plus synthétique : vous pouvez être génial dans un certain domaine – et franchement débile une fois sorti de ce domaine [4].

[1] Ce qui n’est pas sans rappeler la complaisance médiatique à l’endroit de l’homme Einstein, pourtant fort loin d’arriver à la cheville du physicien - lequel n’intéresse pas vraiment les journalistes.

[2] C’était quand même l’époque où, n’en déplaise à JM Apostolidès (Héroïsme et victimisation, Cerf, 2011 : 203-5) qui semble tenir pour acquis que la jeune génération (à laquelle il appartenait alors...) tenait le haut du pavé relativement à celle de ses maîtres, l’université française commençait à faire son plein de minables, recrutés plus sur leur docilité idéologique ou syndicale que sur quoi que ce soit d’intellectuellement solide : on aurait attendu qu’une lecture politique radicale des événements prenne sérieusement en compte cette tragique mutation, dont on n’a pas encore mesuré toutes les conséquences (JC Michéa, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 2006).

[3] Ce en quoi je me trompais : j’ignorais à cette époque ce que je n’ai appris qu’après son décès, à savoir que son père - juif - était mort en déportation et que lui-même avait vécu son adolescence en France plus ou moins en camp de concentration. Mais il avait pu vivre ensuite durablement dans une bulle théorique et cela ne change rien, de toute façon, aux bizarreries de ses bifurcations biographiques.

[4] Le nouvel esprit du capitalisme se caractérisant notamment par la guerre de tous contre tous et par l’anéantissement du socle anthropologique de la solidarité et de la compassion, il est improbable que la critique du système gagne à une réflexion dont le résultat le plus net consiste à se brouiller avec tout le monde - Aimés inclus, apparemment.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article