"Ils sont parfois nocifs à faible dose. Ce qui est ennuyeux, c’est qu’ils se retrouvent dans l’alimentation, l’air, l’eau, avec des effets cocktails". Le docteur Périnaud présentera ce jeudi l’appel signé par 1400 médecins
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ongtemps discrets, plus de 1 400 médecins français ont franchi le Rubicon en signant l'appel national lancé, en janvier, par un collectif de médecins limousins, mené par le docteur Pierre-Michel Périnaud. Tous décidés à « secouer le cocotier des pesticides », ceux qu'on appelle parfois pudiquement les produits phytosanitaires, comme pour en minimiser la portée. Pour l'instant, 26 généralistes charentais ont apporté leur paraphe pour que les collectivités, l'État, l'Europe « prennent la mesure des risques sanitaires liés aux pesticides. » Avec un objectif affiché de prévention.
Invité ce soir à Soyaux par les collectifs Vigilance OGM, Pesticides 16 et Charente nature, Pierre-Michel Périnaud, généraliste « des villes » (Limoges) et son collègue « des champs », le docteur Joseph Mazé (Bujaleuf) sont convaincus que les médecins de terrain ont leur mot à dire, eux qui constatent dans leur cabinet, sans pouvoir les relier à un toxique particulier, « plus de cancers du sein, de la prostate, de Parkinson, de maladie neurodégénérative et de troubles de la puberté précoce ».
« Sud Ouest ». Lorsque vous avez créé, en mars 2013, l'Alerte des médecins limousins sur les pesticides, initiatrice de l'Appel diffusé dans toute la France, quelles étaient vos motivations ?
Docteur Pierre-Michel Périnaud. C'est parti du Limousin, une région traditionnellement de polyculture, élevage, même si on voit de plus en plus de culture céréalière et d'utilisation de traitement herbicide avant semis. Une région marquée aussi par la pommiculture qui concentre l'utilisation des pesticides comme c'est le cas dans les vignes. On avait au départ un objectif local, prendre les mesures de prévention à l'échelle de notre région. Sauf que notre appel a eu plus de succès qu'on espérait. On pensait être une trentaine, on a été 85 médecins en Limousin, dès le départ. En janvier, notre appel était devenu national, rendu public au moment où se discutait la loi d'avenir agricole à l'Assemblée nationale. À ce moment-là, nous étions 1 200.
Le cœur du débat, c'est la dangerosité des pesticides, étayée par des études scientifiques ?
Oui, leur surutilisation. On ne peut pas réfléchir aux pesticides sans rappeler que la France est le premier consommateur européen de pesticides. On utilise le tiers des quantités de pesticides consommés en Europe. Et les données de littérature scientifique commencent à être importantes.
Vous vous appuyez particulièrement sur le travail de l'Inserm ?
On avait lancé notre appel avant l'étude de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale, publiée en juin 2013. Mais depuis qu'on l'a, on est ravi parce que ça va complètement dans notre sens. Un travail remarquable, trente ans d'étude. L'institut ne se contente pas de dire qu'il y a une quinzaine de maladies en lien avec les pesticides (localisations cancéreuses, pathologies neurodégénératives, notamment). Les scientifiques ont gradué ce lien. On sait par exemple que le lien est fort, entre exposition aux pesticides et cancer de la prostate, myélomes, maladie de Parkinson, leucémie chez les enfants dont les mères ont été exposées. En revanche, le lien avec les tumeurs cérébrales est jugé à ce jour moins fort, parce qu'il y a moins d'études, sauf une extrêmement probante menée en Gironde.
Des pathologies qui touchent en particulier les agriculteurs, mais aussi, vous le soulignez, les riverains et toute la population.
Oui, les pesticides ne concernent pas que les agriculteurs. Des études ont montré que leur diffusion dans la population est générale. Quand on a recherché la présence de trois classes de pesticides dans un échantillon de la population française, on en a retrouvés chez 90 % des gens. Certes, à très faible dose, mais la dose pose question pour certains produits cancérigènes à effet sans seuil et surtout pour les perturbateurs endocriniens.
Des perturbateurs endocriniens particulièrement vicieux ?
Tout à fait. Avec les poisons classiques, c'est la dose qui augmente la probabilité d'un cancer. Là, les courbes sont différentes. Ils sont parfois nocifs à faible dose. Ce qui est ennuyeux, c'est qu'ils se retrouvent dans l'alimentation, l'air, l'eau, avec des effets cocktails, ressentis sur un temps long. Et qu'on n'a pas encore d'études. C'est un grand mystère.
Que vous inspire le combat du céréalier charentais Paul François, empoisonné par un produit Monsanto ?
Le plus grand respect. Les agriculteurs sont confrontés à d'énormes difficultés pour faire reconnaître leurs maladies. Un combat contre la maladie et un combat pour faire reconnaître leurs droits, ce qui est inadmissible. Paul François parle au nom de ses collègues. Il ose dire : “ça m'arrive, ça peut nous arriver à tous, et ça n'est pas parce qu'on fait mal notre boulot, c'est aussi parce qu'on se fout de nous et qu'on ne dit pas exactement la vérité”. Il me paraît important, que, nous médecins, ne laissions pas nos patients tout seuls.
Justement, on a l'impression qu'il n'y avait pas vraiment de prise de conscience collective des médecins avant votre appel ?
Aucune. Il existe même un rapport de l'académie de médecine, publié en 2007, qui avait estimé qu'aucun pesticide n'avait de caractère cancérigène reconnu. Je ne sais pas si elle avait choisi d'être aveugle ou si elle l'était vraiment, question en suspens à mes yeux.
Conférence-débat ce soir, à 20 h 30, à l'Espace Matisse à Soyaux.
