L'Insoumise, Grasset, 272 pages, 18 euros.
Delphine Batho, "l'insoumise", tombe de haut
Le Point - Publié le 10/10/2014 à 06:12
Le livre de l'ancienne ministre de l'Écologie est une charge féroce contre François Hollande et sa politique énergétique, abandonnée aux intérêts privés.
Delphine Batho laisse la place à son successeur Philippe Martin, le 3 juillet 2013. © Thomas Samson/AFP
Elle a cru en François Hollande. Elle en est revenue, comme beaucoup d'autres. Delphine Batho, l'ancienne ministre de l'Écologie, du Développement durable et de l'Énergie, décrit dans "L'insoumise" ses batailles et les reculades du chef de l'État quant à la transition écologique. Et cela, au moment où la loi, défendue par Ségolène Royal, est discutée au Parlement et où la reconduction d'Henri Proglio à la tête d'EDF est entre les mains du président. Dans cet ouvrage, Delphine Batho pointe surtout les zones d'ombre de la politique énergétique de la France et l'incapacité de l'appareil d'État à la maîtriser...
EXTRAITS
Henri Proglio, le ministre fantôme
Ce n'est pas un secret, j'avais demandé son remplacement à la tête d'EDF. Je n'étais pas la seule ministre à le souhaiter, mais je laisse à mes anciens collègues le soin de s'exprimer sur ce sujet, ou pas. J'ai même été jusqu'à auditionner en octobre 2012 un candidat sérieux à la présidence d'EDF, qui m'avait été chaudement recommandé par Emmanuel Macron. Les choses ont donc été relativement loin avant Noël 2012. Puis, en janvier, on m'a annoncé la décision prise par le président de la République de maintenir Henri Proglio, arguant que le Premier ministre avait plaidé en ce sens.
Que Henri Proglio défende son point de vue est une chose, qu'il gagne presque tous les arbitrages en est une autre. Ce que je refusais, il l'obtenait du Premier ministre directement. En décembre 2012, j'étais contre le transfert de cinq milliards de dette de CSPE (contribution au service public de l'électricité acquittée par les consommateurs) pesant sur les comptes d'EDF vers les consommateurs, soit 67 euros en moyenne pour chaque abonné à l'électricité, mais Matignon a arbitré en ce sens. J'étais pour exiger la présentation immédiate de la fermeture de Fessenheim en conseil d'administration d'EDF. Matignon était contre. Finalement, cela ne fut fait qu'en septembre 2013. J'étais contre la réduction du volume du programme de déploiement des compteurs communicants "linky", qui doivent permettre à chacun de pouvoir suivre en temps réel sa consommation. J'ai perdu l'arbitrage... Quand il est apparu que le projet de loi sur la transition énergétique renoncerait à se donner les moyens d'atteindre l'objectif du président de la République sur la réduction de la part du nucléaire, j'ai fini par appeler avec ironie Henri Proglio le "ministre fantôme" de l'Énergie pour dire à quel point ce n'est pas l'État qui dirige EDF, mais à l'inverse le patron d'EDF qui semble diriger l'État.
La machine à signer
Un jour, un préfet très expérimenté, qui a été directeur de cabinet d'un ministre de premier plan, me demande : "Il paraît que vous signez vous-même ?" Il me dit cela d'un air à la fois curieux et amusé, comme s'il tenait là la preuve d'une étrangeté. Les Français ne savent pas qu'il y a dans les ministères des machines à signer qui peuvent remplacer les ministres et imiter parfaitement leur signature. Ainsi, les directeurs de cabinet prennent les décisions et les machines signent décrets, arrêtés, circulaires, réponses aux questions des parlementaires...
Plusieurs fois, les parapheurs comprenant les actes entérinant les prolongations et les mutations des permis dits de Château-Thierry, de Mairy et quelques autres m'ont été transmises. Chaque fois, certaines questions techniques précises restaient sans réponse, et je ne signais pas.
Le dernier épisode s'est déroulé le lundi 3 juin 2013. Je suis avec trois membres de mon cabinet en réunion dans mon bureau sur les permis miniers. Je veux repasser au peigne fin la situation puisque depuis plusieurs semaines une partie de mon équipe veut que je signe ces fameux parapheurs. De nouveau, j'épluche scrupuleusement chaque dossier. Les documents sont assez sommaires. Je pose des questions. Les informations sur les couches géologiques visées laissent à penser qu'il y a anguille sous roche. Surtout, la décision de Hess Oil d'attaquer devant la justice la décision de l'État d'interdire les forages horizontaux est surprenante. Je ne veux pas signer des permis d'exploration pour du gaz de schiste à mon insu.
"Vous devriez signer, Madame, me dit ma directrice de cabinet adjointe.
- Et pourquoi donc ? Je n'ai pas de garantie, lui répondis-je.
- Je crois que vous êtes obligée de signer, Madame, vous n'avez pas le choix, me conseille-t-elle.
- Je ne suis obligée à rien, répliqué-je fermement. J'ai pris l'engagement vis-à-vis du Premier ministre lors de la conférence environnementale qu'il n'y aurait aucune entourloupe. Il a dit lui-même que c'était ma responsabilité. Je ne signe pas. J'ai trop de doutes dans ce dossier. Je ne peux pas prendre le moindre risque qu'il y ait quelque part en France des forages en vue d'exploration pour du gaz de schiste et que la volonté du gouvernement soit roulée dans la farine "à l'insu de son plein gré". C'est ma responsabilité. Je ne signe pas.
- C'est-à-dire que... en fait j'ai eu un appel d'Emmanuel Macron, finit-elle par lâcher dans un soupir. J'aurais dû vous le dire.
- Hein ? Comment est-ce possible que le secrétaire général adjoint du président de la République vous appelle pour que je signe ces permis miniers là et que vous ne me le disiez pas dans l'instant ? Et en plus, vous me proposiez de signer ce parapheur sans me le dire ? lui demandé-je en colère, stupéfaite.
- Je crois qu'il faut signer, Madame, il vaut mieux pour vous, vraiment, me dit-elle très calmement, visiblement embarrassée.
- Et qu'est-ce qu'ils vont faire si je ne signe pas ? Me virer pour les beaux yeux de Hess Oil ? J'attends de voir ça, c'est impossible ! lui répondis-je en lui rendant les parapheurs, vierges de toute signature.
La méga-enquiquineuse
Je suis une "méga-enquiquineuse". Sans parler des sujets explosifs comme de la nitroglycérine que sont les permis miniers, le gaz de schiste ou la réduction de la part du nucléaire dans le mix énergétique sur lesquels je tiens bon. Jugez-en par la liste des reculs qui sont intervenus après mon éviction : levée du moratoire sur les retenues de substitution, allègement de la réglementation sur les élevages porcins en matière de nitrates, suppression du crédit d'impôt pour les particuliers qui s'équipent de panneaux photovoltaïques, baisse du bonus pour l'achat d'une voiture électrique, abandon de la perspective d'une loi-cadre pour l'économie circulaire, recul de la position de la France sur les trois objectifs contraignants à l'horizon 2030 concernant le paquet énergie-climat européen, report puis reculade sur la taxe poids lourds, report du projet de loi de transition énergétique, acceptation sous la pression du Medef que le débat national sur la transition énergétique ne débouche sur aucune "recommandation" mais seulement sur une "synthèse", diminution des investissements d'avenir pour l'écologie, en dessous de ceux mis en place par Jean-Louis Borloo... La liste est longue !
"Je connais déjà le nom de vos successeurs" (20 juin 2013)
Les Hautes-Pyrénées et la Haute-Garonne sont ravagées par les inondations. À Luz-Saint-Sauveur et à Barèges, où nous nous sommes rendus avec Manuel Valls le 19 juin 2013, tout est détruit. La route a été emportée. Il y a eu un mort. Les habitants ont tout perdu. Une crue a eu lieu il y a un an au même endroit. C'est un événement météorologique extrême comme il risque de s'en produire de plus en plus avec le changement climatique.
Le lendemain matin, le président de la République décide de se rendre sur place et nous demande, à Manuel Valls et moi-même, de l'accompagner. Nous partons en avion pour Tarbes. Dans l'avion, à l'aller, nous parlons de choses et d'autres. Puis le président de la République glisse à un moment, amusé et sérieux à la fois : "Je connais déjà le nom de vos successeurs, vous savez." J'ai répondu : "Je n'en doute pas."
Voir aussi sur Politis :Quand Delphine Batho balance…
Quand Delphine Batho balance…
Delphine Batho publie Insoumise, un ouvrage plutôt bien charpenté sur l’impossibilité d’être ministre de l’Ecologie dans un gouvernement tout acquis aux intérêts des financiers et des industriels.
Et de deux. Après Cécile Duflot, c’est au tour de Delphine Batho de planter sa plume dans le dos du pouvoir. Deux femmes, deux écolos, deux (ex)-ministres, deux destins presque similaires… Si ce n’est que l’une (Duflot) a quitté le gouvernement de son propre chef, tandis que l’autre (Batho) en a été brutalement limogée, le 2 juillet 2013, par Jean-Marc Ayrault, après une petite année de services.
Car il ne fait pas bon être une ministre de l’Ecologie convaincue dans le royaume de François Hollande. Un royaume où les magnats du nucléaire, du pétrole et des gaz de schiste trouvent porte grande ouverte à Bercy, à Matignon, et même à l’Elysée…
Décrire comment s’organise ce petit monde, c’est là l’intérêt d’Insoumise, ouvrage de meilleure facture que celui de l’ex ministre du Logement paru fin août. Dès les premières pages, l’éphémère locataire de l’Hôtel de Roquelaure annonce qu’elle y racontera « étape par étape, la façon dont l’influence des milieux financiers et industriels s’est installée au cœur du pouvoir ». La quadra, qui a encore une belle carrière politique devant elle, ne dit, bien sûr, pas la moitié de ce qu’elle sait.... Mais même incomplet, le témoignage est édifiant. Non seulement, par le récit des pressions exercées par les lobbies. Mais surtout, de celles que lui fit endurer le pouvoir lui-même pour faire passer les intérêts des puissances financières, au mépris de l’intérêt général.
Dîners à Matignon
_ Au premier chef, il y a les Montebourg et Macron, ambassadeurs serviles des compagnies pétrolières qui lorgnent sur les sous-sols de l’Ile-de-France. Mais aussi l’Elysée qui relaie « en dolby stéréo » que le débat national sur la transition énergétique n’implique pas assez les entreprises – pourtant 130 à participer au débat ! –, ou encore « la pression lancinante des conseillers du président de la République concernant l’instruction des permis miniers »… Sans oublier l’inénarrable Jean-Marc Ayrault qui ne trouve rien de mieux que « reprendre les choses en main » en organisant, à Matignon, des dîners entre sa ministre de l’Environnement et… les patrons d’EDF, Total et Areva ! « Une fois qu’il a obtenu son dû sur le pacte de compétitivité, le patronat voulait son reste sur la politique énergétique », écrit Delphine Batho. Dont acte.
Phagocyté par la fameuse « promotion Voltaire », le pouvoir s’offre joyeusement aux mains d’un patronat avec qui, dans le fond, il partage les vues. Entre la connivence, les compromissions, et les conflits d’intérêts, voilà Batho cernée. Sur Henri Proglio, patron d’EDF et « ministre fantôme » (sic), elle dit : « Ce que je refusais, il l’obtenait du premier ministre directement ». Quant au président du groupe Vallourec, spécialisé dans la fabrication des tubes destinés à forer le gaz de schiste, il peut compter sur l’oreille attentive de son épouse, qui n’est autre que la directrice du cabinet de… François Hollande. Les lobbies, écrit Delphine Batho, « sont surtout forts de la faiblesse des gouvernants face à eux ». A moins qu’ils soient déjà juste à côté.
Nota Bene :
Delphine Batho, Insoumise, Grasset, 2014, 272 pages, 18 euros.
Photo : ANTOINE ANTONIOL / GETTY IMAGES EUROPE / GETTY IMAGES/AFP
Quand Delphine Batho dévoile les SMS rageurs de Jean-Marc Ayrault
Créé : 15-10-2014 11:29
http://www.metronews.fr/info/quand-delphine-batho-devoile-les-sms-rageurs-de-jean-marc-ayrault/mnjo!qCgjme2HyGbxY/
OUPS - Dans son livre "Insoumise", qui vient de sortir en librairie, l'ancienne ministre de l'Ecologie Delphine Batho revient sur la folle journée qui a précédé son limogeage du gouvernement. Textos du président de la République et du Premier ministre à l'appui.
Ah, le temps de l'entente.... (ou pas). Photo : AFP
L'affaire s'était corsée en seulement quelques heures. Le 2 juillet au matin, Delphine Batho brisait la solidarité gouvernementale en estimant sur RTL que le budget 2014, pour son ministère de l'Ecologie, était "mauvais". Le soir-même, sur "proposition du Premier ministre", François Hollande mettait fin à ses fonctions.
Que s'est-il passé entre temps ? En 4 mois, des informations ont déjà filtré dans la presse. Notamment que le président de la République avait demandé à Delphine Batho de "retirer ses propos" critiques à l'égard du budget, ce qu'elle avait refusé.
"Tes déclarations sont inadmissibles"
Insoumise, le livre que vient tout juste de sortir l'ex-ministre, nous en dit un peu plus, nous apprend mercredi Le Lab. La socialiste a en effet décidé d'y publier l'intégralité de l'échange de SMS et de coups de téléphone qu'elle a eus avec le Premier ministre de l'époque, Jean-Marc Ayrault, et le président de la République.
9h18, soit trente minutes après ses propos sur RTL, Delphine Batho reçoit un SMS de Jean-Marc Ayrault : "Depuis que je suis ministre, c'est la première fois que le Premier ministre m'envoie un SMS", écrit-telle. Résultat ? "Tes déclarations sont inadmissibles sur ton budget, je te demande de rectifier". 9h45, la ministre de l'époque se décide à y répondre : "Cher Jean-Marc, ce n'est pas une déclaration d'humeur, discutons-en. Bien à toi". Réponse cinglante de l'ancien maire de Nantes : "Trop tard le mal est fait".
2 textos en quelques secondes
11h06, Jean-Marc Ayrault revient à la charge, avec 2 textos en l'espace de quelques secondes. "Je te demande un communiqué officiel de rectification avant la fin de matinée". Suivi de : "J'ai informé le PR (président de la République) de ce problème politique.
Quelques minutes plus tard, c'est au tour de François Hollande de prendre son "clavier". "Tu dois répondre à la demande du Premier ministre, je ne comprends pas ce que tu as fait ce matin. Je t'ai écoutée". Au même moment, Delphine Batho échange avec Jean-Marc Ayrault. Celle-ci lui écrit : "C'est par nos décisions que l'on résoudra ce problème politique". Réponse : "Alors tu choisis soit un communiqué ou tu pars". La socialiste - "sonnée" et dont "les mains tremblent " écrit-elle, lui répond : "Je suis disponible à n'importe quel moment pour en discuter de vive voix".
Le Premier ministre décide alors de l'appeler. Mais chacun, au téléphone, reste campé sur ses positions. Pour clore la conversation, le locataire de Matignon lui déclare : "J'ai compris", avant de raccrocher. "Il veut ma tête", comprend à ce moment-là Delphine Batho.
"C'est moi qui ait été élu le 6 mai"
En milieu d'après-midi, François Hollande demande à la voir. Ce dernier lui reproche de ne pas être venu lui parler plus tôt. "S'il y a un problème, c'est à moi qu'il fallait en parler. C'est moi qui ait été élu le 6 mai". Il la presse alors d'aller trouver Jean-Marc Ayrault. "Si vous ne vous mettez pas d'accord, tu sais ce qui se passera. Tu redeviendras députée. Bon, tu seras une députée parmi d'autres... Tu sais, il y en a beaucoup qui sont prêts à prendre ta place au gouvernement. Y compris parmi ceux qui disent te soutenir", menace-t-il.
L'entretien qui s'en suivra, avec le Premier ministre de l'époque, ne changera pas la donne. Delphine Batho comprend qu'elle est virée. Elle envoie alors un texto à Manuel Valls pour l'en informer. "Merde, c'est n'importe quoi, je suis désolé", lui répond-il. 18h08 : la dépêche de son limogeage tombe à l'AFP. Comme le rappelle Le Lab, moins de 10 heures seulement après sa déclaration sur RTL.
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