Eclaircies en Europe, inquiétudes aux Etats-Unis. La saga mouvementée du glyphosate s’enrichit de deux nouveaux épisodes aux conséquences potentiellement contradictoires pour l’industrie agrochimique. Mercredi 15 mars, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a annoncé qu’elle ne considérait pas le glyphosate comme cancérogène ou mutagène, ouvrant la voie à sa réautorisation sur le Vieux Continent.
Mais, la veille, la justice américaine rendait publics des documents internes de la société Monsanto, montrant que la firme a bénéficié de connivences au sein de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) des Etats-Unis, où elle cherche à éviter un classement comme cancérogène du glyphosate. Ce dernier, principe actif du célèbre désherbant Roundup, est la pierre angulaire de son modèle économique, de même que le pesticide le plus utilisé au monde. Très attendue, la décision de l’ECHA, intervient après deux années d’âpres controverses entre experts, dont l’issue pourrait avoir des conséquences économiques considérables pour le secteur.
Divergences
En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) – l’agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) chargée d’inventorier les causes de cancer – classe le glyphosate mutagène, cancérogène pour l’animal et cancérogène probable pour l’homme. Mais quelques mois plus tard, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) conclut à l’inverse.
L’avis rendu par l’ECHA vient appuyer cette position, alors que le glyphosate n’a été réautorisé que provisoirement, en juin 2016, dans l’attente de la décision de l’agence. Pourquoi un tel hiatus entre, d’une part le CIRC, et d’autre part l’EFSA et l’ECHA ? « Des données différentes ont été examinées », a expliqué Ari Karjalainen, chargé des questions scientifiques à l’ECHA.
De fait, le CIRC a essentiellement pris en compte les études publiées dans la littérature scientifique, tandis que l’EFSA et l’ECHA considèrent surtout des études confidentielles conduites par les industriels. L’ECHA reconnaît que plusieurs études indiquent une augmentation d’incidence de certains cancers sur les animaux de laboratoire exposés, mais ajoute que d’autres ne mettent pas en évidence de tels effets. Pour l’ECHA, le niveau de preuve n’est pas suffisant.
En outre, a ajouté M. Karjalainen pour expliquer les divergences d’expertise, « l’ECHA a évalué le glyphosate pur, tandis que le CIRC a également pris en compte les produits commerciaux ». Cette différence est essentielle. Isolée, la substance est en effet très peu active, tandis que les pesticides à base de glyphosate contiennent également des substances qui potentialisent la molécule et lui permettent notamment de pénétrer les cellules.
Conflits d’intérêts
Selon le CIRC, l’étude de l’effet mutagène ou cancérogène des produits commerciaux est « pertinente d’un point de vue de santé publique », puisque ce sont à ces mélanges que les populations sont in fine exposées. Au contraire, la réglementation impose à l’ECHA de n’évaluer que les substances isolées.
Certains aspects des deux expertises demeurent toutefois irréconciliables. Le CIRC et l’ECHA reconnaissent l’existence de plusieurs études épidémiologiques dites « cas témoins » suggérant un lien entre exposition au glyphosate et lymphome non hodgkinien (un cancer du sang). Mais l’agence européenne argue qu’une grande étude prospective américaine (l’American Health Study) ne retrouve pas une telle association : pour l’ECHA, la preuve n’est donc pas suffisante.
Au contraire, l’analyse conduite par le CIRC estime notamment que la durée médiane de suivi des individus de cette cohorte – moins de 7 ans – est trop faible pour que des cancers puissent avoir eu le temps d’apparaître. Selon le CIRC, il est donc incorrect d’utiliser les résultats de cette étude pour faire pièce à celles qui suggèrent un lien entre exposition au produit et risque accru de lymphome.
Les organisations non gouvernementales ont vivement réagi à l’avis de l’ECHA. Deux jours plus tôt, elles dénonçaient notamment des conflits d’intérêts au sein du comité d’évaluation des risques de l’agence. L’ECHA a démenti leur existence. L’avis rendu par l’ECHA devrait débloquer le processus de réautorisation européen, à l’arrêt depuis deux ans. Mais il n’éteindra pas la polémique.
Et pour l’industrie agrochimique, les nuages les plus menaçants pourraient désormais venir d’outre Atlantique. Le 14 mars, une cour fédérale californienne a ordonné la levée des scellés sur plusieurs centaines de pages de documents internes de Monsanto – obtenus dans le cadre d’une action collective intentée contre l’entreprise par plusieurs centaines de travailleurs agricoles (ou leurs ayants droit) qui ont travaillé au contact du glyphosate et qui ont développé un lymphome non-hodgkinien.
La lecture de ces documents révèle des surprises. Les avocats des plaignants ont obtenu leur divulgation après avoir déniché un courriel adressé par une toxicologue de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) à son supérieur, Jessie Rowland, chargé de la réévaluation du glyphosate. L’intéressée y accuse son chef de « connivence » avec les fabricants de pesticide et lui reproche d’« intimider » les experts de l’EPA pour minimiser les risques présentés par le glyphosate.
Selon un mémo confidentiel de l’EPA obtenu par Le Monde indépendamment de la procédure judiciaire en cours, l’expertise préliminaire co-pilotée par M. Rowland a subi de fortes critiques, au sein même de l’agence. Son département de recherche et développement estime même qu’elle s’affranchit du cadre de travail habituel de l’agence, s’agissant de l’évaluation de la cancérogénicité des pesticides.
Les correspondances de Monsanto confirment les soupçons formulés contre M. Rowland, qui n’a pas répondu aux sollicitations du Monde. Dans un message interne, l’un des employés de la firme dit avoir reçu un appel téléphonique de M. Rowland. Il rapporte que ce dernier lui a déclaré qu’il essaierait de « tuer », une étude en cours sur le glyphosate. Et que s’il y parvenait, il « mériterai [t] une médaille ». L’auteur du courriel précise à son destinataire qu’il ne faut pas se réjouir trop vite : « N’espérez pas trop : je doute que l’EPA et Jess [Rowland] puissent avoir la peau de cette étude. »
« Ghost-writing »
L’activisme de M. Rowland a-t-il été déterminant ? L’étude, qui devait être menée par une autre institution américaine, n’a en tout cas pas vu le jour. Un autre courriel interne suggère que M. Rowland a informé Monsanto de son départ en retraite imminent ; l’un des cadres de la société explique qu’en attendant, l’intéressé « pourrait nous être utile dans la défense du glyphosate que nous organisons actuellement ».
Dans une autre correspondance, un cadre de Monsanto écrit à ses collègues que, pour faire pièce à l’expertise défavorable du CIRC, il est possible d’écrire un article scientifique favorable au glyphosate et de rémunérer des scientifiques pour qu’ils le signent et en endossent le contenu.
« On maintiendrait un coût faible en écrivant le texte et ils ne feraient pour ainsi dire que l’éditer et le signer », écrit l’intéressé. Ce dernier rappelle à ses interlocuteurs que la même manœuvre – les scientifiques parlent de ghost-writing – avait conduit à la publication, en 2000, dans la revue Regulatory Toxicology & Pharmacology, d’une longue étude signée de trois chercheurs académiques, concluant que le glyphosate ne posait « aucun risque potentiel pour les humains ».
Dans un communiqué publié sur son site, Monsanto dément recourir ou avoir recouru à de telles pratiques, assimilées à de la fraude scientifique. La société assure que ses scientifiques n’ont apporté qu’une contribution mineure à l’article de 2000.
Nul doute que les décideurs européens auront, dans les prochains mois, un œil sur l’issue des procès en cours aux Etats-Unis, et le potentiel explosif de leurs révélations.
La Commission européenne a de son côté expliqué dans un communiqué qu’une fois le rapport de l’ECHA formellement adopté, « une décision devra être prise dans les six mois, fin 2017 au plus tard ».