Pesticides : des ONG portent plainte contre Monsanto et l'Europe
Par Sciences et Avenir avec AFP
Un collectif d'ONG (Global 2000, PAN Europe, PAN UK, Générations Futures, Nature et Progrès Belgique et wemove.fr) a annoncé mercredi 2 mars 2016 porter plainte contre Monsanto et l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) pour distorsion d'analyses scientifiques afin de prouver l'innocuité du glyphosate, un pesticide controversé. "Nous sommes fondés à penser que les autorités européennes et les industriels ont cherché, via des interprétations faussées d'analyses, à maintenir le glyphosate sur le marché européen malgré ses probables effets cancérogènes pour l'être humain", a indiqué l'avocat de Global 2000, Josef Unterweger.
L'annonce de cette plainte intervient alors qu'un comité d'experts représentant les États membres de l'Union européenne doit statuer les 7 et 8 mars sur le renouvellement de l'autorisation du glyphosate, qui expire fin juin 2016. Cette substance très utilisée notamment par les exploitants agricoles a été déclarée cancérogène "probable" par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en mars 2015. La Commission européenne s'est toutefois prononcée en faveur d'un renouvellement de son autorisation de commercialisation, après un avis de l'EFSA, qui avait suscité la polémique en novembre en jugeant "improbable" le risque cancérogène de ce pesticide. Global 2000 et d'autres ONG européennes reprochent à l'EFSA d'avoir repris telles quelles les conclusions de l'autorité sanitaire allemande BfR, qui avait elle-même endossé les conclusions du géant américain Monsanto en dépit d'"entorses grossières" à la méthodologie scientifique.
Selon les plaignants, les études épidémiologiques de l'OMS ont relevé un risque accru de 50% de cancer des nœuds lymphatiques chez les personnes travaillant avec du glyphosate. Les plaintes avec constitution de partie civile ont été déposées devant le parquet de Vienne et de Berlin et visent également le BfR, précise Global 2000, dans un communiqué. De son côté, la Ligue contre le cancer annonce s'associer à ce collectif d'ONG en réclamant le non-renouvellement de l'autorisation du glyphosate en Europe et a lancé une pétition qui a déjà recueilli plus de 85.000 signatures.
Lise Loumé avec AFP
Bras de fer sur l’avenir du Roundup en Europe
Le Monde | 07.03.2016 à 06h42 • Mis à jour le 07.03.2016 à 07h15 | Par Stéphane Foucart
Votera, votera pas ? La Commission européenne espérait expédier l’affaire sans fracas et faire adopter par les Etats membres, au cours de la réunion du « Comité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et de l’alimentation animale », prévue lundi 7 et mardi 8 mars, un renouvellement de l’autorisation du glyphosate, celle-ci expirant fin juin 2016 en Europe. Dans un projet de décision, dont Le Monde a obtenu copie, Bruxelles prévoyait une remise en selle de ce désherbant — principe actif du célèbre Roundup de Monsanto — jusqu’en 2031. Mais la semaine écoulée a vu la polémique s’intensifier sur la dangerosité de cette substance, la plus utilisée au monde, et contrarier les projets de Bruxelles. Au point que nul ne semble savoir si la réunion des 7 et 8 mars scellera, ou non, l’avenir de l’herbicide. « Ce qui est sûr, c’est qu’il y aura discussion sur le glyphosate [les 7 et 8 mars en comité], dit un porte-parole de l’exécutif européen. Mais nous ne sommes pas sûrs que le vote se tiendra. »
La Commission s’appuie sur l’avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Celle-ci, dans un avis rendu le 12 novembre, estime « improbable » que le glyphosate soit cancérogène pour l’homme. Quant aux demandes d’interdiction du produit, elles reposent sur un autre avis, diamétralement opposé, rendu en mars 2015 par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) – l’agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) chargée d’étudier les causes du cancer. Pour le CIRC, le glyphosate est un « cancérogène probable pour l’homme », mutagène (toxique pour l’ADN) et cancérogène pour l’animal.
Devant ce désaccord, ce sont d’abord des députés européens qui ont demandé le report de la décision. A Strasbourg, quatre groupes parlementaires de gauche ont écrit, le 3 mars, au commissaire européen à la santé, Vytenis Andriukaitis, lui demandant de « reporter toute décision, au moins jusqu’à ce que le Parlement européen prenne une position formelle sur le sujet », après « un examen approfondi » du dossier. Le lendemain, la ministre française de l’environnement, Ségolène Royal, surprenait tous les observateurs en annonçant que la France s’opposerait à la proposition de Bruxelles. « La décision proposée est une nouvelle autorisation pour quinze ans, dit Mme Royal au Monde. La France s’alignera sur la Suède pour dire non. » Les Pays-Bas ont de leur côté annoncé que si le vote était maintenu les 7 et 8 mars, ils voteraient contre le renouvellement.
Ces réticences font suite à une intense mobilisation de la société civile. Des pétitions lancées par les organisations non gouvernementales (ONG) Avaaz et Greenpeace, demandant l’interdiction du glyphosate, ont rassemblé plus d’un million et demi de signatures. En France, des associations traditionnellement peu engagées dans la lutte pour la protection de l’environnement, comme la Ligue contre le cancer, ont également appelé à la fin du glyphosate. D’autres ONG européennes – les Amis de la Terre, Générations futures, Pesticide Action Network, etc. – ont annoncé le 3 mars le dépôt d’une plainte devant un tribunal viennois contre l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et la vingtaine d’industriels commercialisant des pesticides contenant du glyphosate, pour « fraude réglementaire » et détournement des procédures en vigueur pour l’évaluation du risque.
La discorde entre l’EFSA et le CIRC a conduit de nombreux scientifiques à examiner le dossier en détail. Pour une part, les divergences s’expliquent par les méthodologies des deux organismes. L’EFSA a pris en compte les études réalisées par les industriels eux-mêmes, et tenues confidentielles. Au contraire, le CIRC n’a tenu compte que des études sur le sujet – environ un millier – publiées dans la littérature scientifique.
Mais pour certains, la différence des corpus évalués par le CIRC et l’EFSA n’explique pas tout. Conduits par Christopher Portier, conseiller du CIRC, ancien directeur du National Center for Environmental Health américain et l’un des papes de la cancérogenèse, une centaine de toxicologues, d’épidémiologistes et de biologistes ont écrit fin novembre au commissaire européen à la santé, estimant l’avis de l’EFSA « trompeur », fondé sur une démarche « scientifiquement inacceptable ». Une virulence rare dans l’entre-soi des experts – virulence réitérée dans un article publié le 3 mars par le Journal of Epidemiology and Community Health. Critiques auxquelles l’EFSA a répondu.
De leur côté, les industriels assurent que le glyphosate est sûr et qu’il est, dans tous les cas, moins problématique que les autres herbicides disponibles. Les enjeux économiques sont en outre considérables. Le glyphosate n’est pas seulement le principe actif du Roundup : selon les données colligées par l’OMS, il entre dans la composition de plus de 750 produits, commercialisés par environ 90 fabricants répartis dans une vingtaine de pays. De plus, il est la pierre angulaire de la stratégie de développement des biotechnologies, la grande majorité des plantes transgéniques étant modifiées pour le tolérer et rendre ainsi plus simple son épandage. Ces dernières années, l’adoption rapide des cultures OGM dites « Roundup Ready » et apparentées a tiré vers le haut la production mondiale de glyphosate : de 600 000 tonnes en 2008, elle atteignait 720 000 tonnes en 2012.
Au-delà d’une controverse sur la dangerosité d’un pesticide, l’affaire cristallise la crise de confiance actuelle dans le système européen d’évaluation des risques sanitaires et environnementaux. De même que la crise de confiance dans la gestion de ces risques : la Commission a été condamnée le 16 décembre 2015 par le Tribunal de l’Union européenne pour son inaction sur le dossier des perturbateurs endocriniens. Deux mois plus tard, le médiateur européen, dans une décision sévère, fustigeait le laxisme bruxellois en matière d’autorisation des pesticides. Mme Royal et M. Andriukaitis en ont d’ailleurs convenu lors d’une récente entrevue : il faut changer les règles de fonctionnement du système.
Stéphane Foucart
Journaliste au Monde