Sur la piste des derniers Mohicans
Le lundi 9 novembre 2015
Cavanna n’était pas le seul. Il y avait Choron l’autre Mohican, et tous les autres, Reiser, Gébé, Cabu, Siné, Fournier, Delfeil de Ton, Wolinski et toute la bande d’Hara Kiri puis de Charlie dans les années 70. Tous ont reconnu le rôle fondamental et le talent généreux de François Cavanna.
Mais son nom ne fut guère évoqué lors des attentats de janvier dernier. On a bien peu évoqué ce Charlie là. D’autres se sont bousculés pour montrer leurs larmes devant les caméras. Il faut dire que Cavanna était mort un an avant, il avait pris les devants pour ne pas voir le dernier bal tragique. Mais s’il a été oublié c’est surtout que son cadavre devenait encombrant. Dans son tout dernier livre Lune de Miel avec une sorte de douleur douce et poignante il décrit le traitement dégueulasse de Philippe Val à son égard lors d’un festival de Cannes. « Jusqu’à l’ultime seconde j’écrirai », dit Cavanna superbe. Et c’est ce qu’il a fait. Denis Robert l’a filmé à la fin de sa vie ; ses derniers jours. Le film a failli s’intituler « Cavanna 0,44% ». C’est le montant des miettes qui lui étaient versées, alors que Philippe Val s’octroyait une part de 60% du gâteau.
Bon, bien sûr on peut se dire que Denis Robert et quelques autres ont des comptes à régler avec Philippe Val et son ami l’avocat Richard Malka. C’est une vieille histoire. Au cours de son long combat d’enquêteur solitaire dans l’affaire Clearstream, une dizaine d’années agrémentées d’une soixantaine de procès, Denis Robert a fait l’objet d’attaques plus ou moins tendres de ses confrères (dont Edwy Plenel qui était alors au Monde) mais le plus hargneux était Philippe Val. Il avait fait la comparaison avec le Protocole des Sages de Sion, soit une lourde accusation d’antisémitisme. La fameuse spécialité du chef. Manque de chance on allait apprendre que Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, était aussi l’avocat de Clearstream ! Et malheureusement pour les deux compères, le 3 janvier 2011, la Cour de cassation prononçait la relaxe définitive pour Denis Robert, en saluant une enquête menée dans l’intérêt général.
Avec ces Mohicans, Denis Robert a voulu prendre de la hauteur au dessus du tas de linge sale. Bien sûr son enquête très fouillée, très articulée est accablante pour Philippe Val et Richard Malka. L’éditeur a eu des pressions et des menaces pour empêcher la sortie du livre. Mais d’abord Denis Robert a eu peur que les moins de quarante ans passent à côté de ces formidables Mohicans. « L’époque étant ce qu’elle est, dit-il, ces journaux fougueux qui sentaient le foutre, la sueur, l’alcool, la liberté sont devenus des marques. C’est l’histoire d’une dilapidation d’un héritage, une histoire tumultueuse, magnifique, triste et honteuse, à mes yeux c’est une histoire exemplaire. »
Un entretien de Daniel MERMET avec le journaliste Denis ROBERT pour son dernier livre Mohicans (ed. Julliard, 2015).