Une amnistie pour quel crime?
Le député du Soudan Sylvandre a sollicité le ministre de la France d'outre-mer (FOM) le 15 février
1947 pour que soient prévues dans la loi en projet sur l'amnistie des dispositions permettant d'en
appliquer le bénéfice aux condamnations prononcées. Ce n'est que le 16 août 1947 que cette loi a
été promulguée78. Le 23 juin 1947, le journal Réveil fait sa une en annonçant que le président
Vincent Auriol vient d'accorder une grâce amnistiante aux malheureux prisonniers de Thiaroye
sans exception. En fait, les discussions entre le ministère de la Guerre et le ministère de la FOM
ont porté sur l'application de la loi d'amnistie du 16 avril 194679 étendue aux colonies (deux condamnés avaient déjà bénéficié de cette loi d'amnistie). Les demandes individuelles de grâce
amnistiante ont été transmises au ministère de la guerre le 20 mai 1947 par l'inspecteur Mérat
devenu secrétaire général au ministère de la FOM. Ce dernier a insisté pour que ceux qui avaient
déjà purgé leur peine puissent également bénéficier d'une mesure de bienveillance80.
Le ministre de la FOM, Marius Moutet, confirme au député Léopold Sédar Senghor le 30 mai 1947,
la transmission au ministre de la Guerre des 18 demandes individuelles avec un avis très
favorable81 alors que deux condamnés concernés étaient déjà décédés (trois hommes sont morts
durant leur détention). Le ministère de la Guerre a refusé la grâce amnistiante considérant qu'elle
n'était pas recevable pour 15 d'entre eux – dont les deux décédés - car les faits étaient qualifiés de
« crime » et a précisé qu'il en serait de même avec la nouvelle loi d'amnistie. Par contre, il a
décidé la suspension de l'exécution du jugement pour les 18 encore incarcérés82 aboutissant à leur
libération entre le 10 et 27 juin 194783. Le président Vincent Auriol n'a donc pas accordé de grâce
amnistiante en juin 1947. Cette légende inexacte a été relayée dans différentes communications.
Lors des discussions parlementaires sur le projet de loi d'amnistie en complément de la loi du 16
avril 1946, le député Lamine Guèye, au nom de la commission des Territoires d'Outre-Mer, a fait
insérer un amendement : « Aux infractions commises en Afrique occidentale française en
novembre 1944 par les militaires et anciens prisonniers condamnés à la suites des mutineries »84
qui deviendra l'article 39§4 de la loi d'amnistie du 16 août 194785. Les avis individuels d'amnistie
ont été signés le 17 septembre 194786. Certains registres matricules ont été modifiés en faisant
apparaître une interruption de service du 1er décembre 1944 à la date de leur libération. Sur
d'autres, dont celui d'Antoine Abibou, la condamnation n'a pas été « cachée », par contre la
suspension de l'exécution du jugement est mentionnée et en date d'octobre et novembre 1947, il
est stipulé qu'il a perdu son grade et qu'il est exclu de l'Armée. L'amnistie n'a pas pour effet de
réintégrer automatiquement le grade87 ni l'Armée quand bien même la condamnation est effacée.
Malgré l'amnistie, ils restent coupables d'un crime qu'ils n'ont pas commis. Au vu des éléments
nouveaux ici apportés qui font naître un doute sur la culpabilité des condamnés, un procès en
révision à titre posthume permettra de faire oeuvre de justice en s'appuyant sur l'article 34 de la loi
d'amnistie du 16 août 1947 et sur l'article 17 de la loi d'amnistie du 16 avril 1946 : « L'amnistie ne
peut en aucun cas faire obstacle à une action en révision ».
Sur les dossiers individuels des victimes, la décision suivante est tamponnée : « N'a pas droit à la
mention ʺmort pour la France ʺ ». Des officiers européens présents à Thiaroye ont été sanctionnés
comme l'adjudant-chef de gendarmerie Être après qu'il eut déposé une réclamation pour
réquisition abusive88 avant de partir pour Cayenne comme surveillant89. Le chef de bataillon
Lemasson, après une série de brimades, a été mis en congé de captivité peu de temps après
Thiaroye avant d'être révoqué de l'Armée90 ; d'autres ont été promus y compris dans les grades de
la Légion d'Honneur comme le général Dagnan.
Les archives de Thiaroye ne se sont pas recouvertes de poussière et nous sommes désormais au
coeur d'une réalité historique qui nous renvoie à la mémoire de ces hommes. La République française va-telle poursuivre le déni et galvauder encore cette mémoire meurtrie? A la veille du
70ème de ce massacre lié à une spoliation, n'est-il pas temps de le reconnaître, d'en tirer les
conséquences et de prendre les dispositions qui s'imposent ? Un procès en révision sans renvoi
fera taire définitivement ces historiens qui ont inventé des scénarios pour renforcer une histoire
officielle mensongère ou omis sciemment des documents d'archives contraires à la thèse de la
désobéissance et de la rébellion armée. Au-delà de la vérité, l'histoire de Thiaroye et de ces
grands hommes impose un sursaut éthique
Lorient le 26 novembre 2014
Armelle Mabon
Maître de conférences
Université de Bretagne Sud
1 Discours de François Hollande à Dakar, le 12 octobre 2012.
2 ANOM, DAM 74, lettre de Lamine Guèye à Gaston de Monnerville, 7 décembre 1944.
3 Le télégramme a été retrouvé dans le carton 9P32 au SHD, 15 ans après le début de la recherche...
4 TNA, FO371/49267, rapport du consul général Meiklereid, 20 décembre 1944.
5 A. Mabon, Prisonniers de guerre « indigènes », Visages oubliés de la France occupée, Paris, La Découverte, 2010.
6 Lettre du ministre de la Défense à l'auteure, le 22 novembre 2013.
7 SHD/Terre 5H16 et inséré dans le rapport Mérat, ANOM DAM 3.
8 SHD/T 2P282, rapport daté du 4 décembre 1944. Le chef de bataillon Quinchard, malade au moment du départ sera
remplacé par le chef d'escadron Lemasson.
9 SHD 9P61, tableau en date du 19 décembre 1944, comité central d'assistance aux prisonniers de guerre en captivité.
10 La circulaire se référait à l'instruction 6455-7/5 du 27 mai 1941 comportant l'établissement d'un état modèle IIA.
Voir rapport Mérat, p.15, ANOM DAM 3.
11 ANOM DAM 3, rapport inspecteur Mérat, 15 mars 1944.
12 ANOM DAM 216.
13 ANOM I Aff Pol 3498.
14 Ibid., télégramme barré et non daté.
15 ANS 2D28(108), circulaire du 25 novembre 1944, gouverneur général de l'AOF ; rapport Mérat, p. 16.
16 SHD/T 5H16.
17 Archives de la justice militaire, procès verbal d'information du 9 décembre 1944 et SHD/T 5H16, rapport du 12
décembre 1944.
18 SHD/T, 9P32.
19 SHD/T GR6P18.
20 ANOM, I Aff Pol 3498.
21 Archives privées Thérèse Muel.
22 ANOM, DAM, 74 et SHD/T 5H16, rapport du colonel Le Masle, chef d’état-major, Dakar, 5 décembre 1944.
23 SHD/T 5H16, rapport du général Dagnan.
24 Ibid, rapports du lieutenant-colonel Le Berre et du colonel Carbillet.
25 Ibid, rapports des chefs de bataillon Le Treut et Boudon.
26 Archives justice militaire, rapport d'expertise d'une arme établi par le lieutenant Louis Saunier, 26 décembre 1944.
27 Archives justice militaire, PV d'information du lieutenant Wasmes.
28 SHD/T 5H16, rapport du chef de bataillon Boudon.
29 Archives justice militaire, acte d''accusation, 13 février 1945.
30 SHD/T 5H16, rapport du général Dagnan.
31 Ibid., rapport du colonel Le Masle.
32 Acte d'accusation : 75 baïonnettes, 12 revolvers, 1 mousqueton, 2 grenades, cartouches
Général Dagnan : 1 poignée de pistolet de mitraillette, un chargeur, un mousqueton, 4 pistolets automatiques, deux
grenades, une centaine de baïonnettes allemandes, poignards, cartouches, etc.
33 Il a été compté 150 cartouches provenant des automitrailleuses, rapport colonel Carbillet, op.cit.
34 ANOM, DAM 3, rapport Mérat. Se rajoutent 120 européens + pelotons de gendarmerie et équipage engins
motorisés.
35 SHD, 21P150214.
36 SHD/T, 5H16.
37 Ibid., rapport Salmon.
38 SHD/T, 5H16 et archives justice militaire. Aucun autre officier n'a évoqué ce projet d'assassinat, pas même
l'intéressé.
39 SHD/T, 5H16, rapport Dagnan.
40 SHD, MV CC7 4e moderne 631/1, dossier individuel.
41 Il existe un PV d'information du lieutenant Jules Salmon mais nous n'avons trouvé aucun rapport de cet officier du
7éme RTS. La confusion est possible. Dans le dossier personnel de Max Salmon, le contre-amiral commandant la
marine et la DN en AOF en date du 17 août 1945 mentionne : « M'a donné la meilleure impression en des
circonstances sérieuses et étrangères à ses fonctions normales à l'aéronautique » SHD/M MVC74e moderne 2631/1.
42 Archives justice militaire.
43 Ibid.
44 SHD/T, 5H16, rapport Carbillet daté du 4 décembre 1944.
45 « Thiaroye 44 », scénario de Ben Diogaye Beye et Boubacar Boris Diop, enquête et recherches de Mansour Kébé.
46 SHD/T 5H16, rapport du 1er décembre 1944. Celui trouvé aux archives de la justice militaire mentionne le tir sur le
toit des baraques avec un * en bas de page.
47 Voir différence avec rapport déposé aux archives justice militaire.
48 SHD/T, 5H16, rapport du Chef de bataillon Boudon, 1er décembre 1944.
49 Archives justice militaire, PV d'information du capitaine Ollivier.
50 Archives justice militaire, PV d'information adjudant Tinert.
51 SHD/T 5H16.
52 Voir plan, ANOM, DAM 3, rapport Mérat.
53 ANOM, DAM 3 ; 1 Aff. Pol. 3498.
54 Voir notamment rapports du colonel Carbillet, du lieutenant-colonel Le Berre,...
55 TNA, FO371/49266, rapport daté du 28 décembre 1944.
56 ANS 13G17(17).
57 SHD/T, 5H16, l'exemplaire trouvé aux Archives nationales d'outre-mer est libellé différemment et fait état de 35
morts.
58 Chiffre donné par le gouverneur de l'AOF Cournarie (télégramme du 30/11/1944 CAOM 1 tel 862 alors qu'un autre
télégramme émanant de l'AOF daté du même jour fait état de 1300 rapatriés SHD/T 5H16). Le chiffre de 1200 est
également rapporté par le consul général anglais suite à un entretien avec le gouverneur général Cournarie, TNA F9
371/42150.
59 Notamment dans le rapport Dagnan.
60 SHD/DM,TTD 745, fiche de renseignement marine AOF, 20 novembre 1944.
61 TNA, BT 381/3542.
62 ANOM, I Aff.pol. 3498, 31 octobre 1944.
63 The Naval Review, vol. XXXVIII, n°2, mai 1950 « Merchantman rearmed », p. 197 et message secret, TNA
ADM237/392.
64 AD Ille et Vilaine, 43W218, RG message du 11 novembre 1944 Morlaix.
65 SHD 9P61.
66 SHGN 10427, GRPT Finistère, le rapport du chef d'escadron Duconge, 19 décembre 1944 donne le chiffre de 300.
nous reprenons le chiffre de 315 du tableau en date du 19 décembre 1944 venant du comité central d'assistance aux
prisonniers de guerre en captivité, SHD 9P61.
67 Archives nationales du Sénégal (ANS) 21G153(108).
68 TNA, BT 381/3542 (journal de bord du Circassia).
69 Archives justice militaire, rapport du chef d'escadron Lemasson. 1er décembre 1944.
70 ANS 21G153(108).
71 Archives justice militaire.
72 Une autre fiche renseignement provenant des archives nationales du Sénégal mentionne 1800 rapatriés
73 Rapport du 5 décembre 1944, op. cit.
74 Sur ce point, se rapporter au chapitre 9 du livre Prisonniers de guerre « indigènes », Visages oubliés de la France
occupée, op.cit. qui montre que la propagande allemande était quasi inexistante auprès des prisonniers de guerre
africains.
75 Archives justice militaire, rapport de l'officier de police judiciaire, 29 décembre 1944.
76 François Desgrées du Loû qui l'a caché était résistant.
77 ANOM, DAM 74, lettre du 7 décembre 1944.
78 Journal officiel du 17 août 1947.
79 Journal officiel du 17 avril 1946.
80 ANOM, Aff. Pol. 3498.
81 Ibid.
82 Ibid., lettre n° 15898 du 2 juin 1947 du ministre de la Guerre et lettre du 8 juin 1947 du ministre de la France
d'Outre-Mer au gouverneur général de l'AOF Les 18 noms sont mentionnés sur les minutes du jugement incluant les
noms des décédés.
83 Ibid.,lettre du ministre de la France d'Outre-Mer au ministre de la Guerre, 8 juillet 1947.
84 AN C/15406, Commission des Territoires d'Outre-Mer, 4 juin 1947.
85 Dans le projet de loi initial, séance du 27 février 1947, il était stipulé que dans les territoires relevant du ministère de
la France d'outre-mer, des décrets détermineront les infractions auxquelles s'appliquera la loi d'amnistie.
86 Archives de la justice militaire. Les trois condamnés décédés ne sont pas concernés. Une erreur s'est glissée dans 12
avis avec une date de jugement au 25 mars 1945.
87 L'article 32 de la loi du 16 août 1947 précise que pour retrouver leur grade, il faut un décret.
88 DAM 169, télégramme du 7 décembre 1944 du gouverneur général de l'AOF au ministre des Colonies.
89 Information donnée par sa famille à l'auteure.
90 SHD/T8Ye 107403, dossier individuel.
Voici dans la foulée " Pour une vraie reconnaissance du massacre de Thiaroye.",l'article du 28 NOVEMBRE 2014 de Mr Manceron ,historien de la LDH publié dans son blog Médiapart,et la tribune de
Khady TOURÉ Chef d'entreprise sénégalaise parue le 4 décembre 2014 dans libération-monde.
http://static.mediapart.fr/sites/all/themes/mediapart/mediapart/images/bg-carnet.pnghttp://blogs.mediapart.fr/blog/gilles-manceron/281114/pour-une-vraie-reconnaissance-du-massacre-de-thiaroye
Pour une vraie reconnaissance du massacre de Thiaroye
28 novembre 2014 | Par Gilles Manceron
Lors du Sommet de la francophonie, ce 30 novembre à Dakar, François Hollande doit faire une déclaration sur la répression, il y a soixante-dix ans, à Thiaroye, des tirailleurs sénégalais qui réclamaient la solde qui leur était due. Il s’est engagé à remettre au Sénégal les archives relatives à cet épisode tragique. En quoi consisterait une vraie reconnaissance ?
Fin 1944, quelque 1 600 tirailleurs « sénégalais », en réalité originaires de toute l’Afrique occidentale française (AOF), se sont retrouvés cantonnés à Thiaroye, dans la banlieue de Dakar, pour être démobilisés. Ils avaient été appelés en 1940 pour défendre la France, puis détenus sur son territoire par les nazis qui refusaient que ces Noirs le soient en Allemagne comme les autres prisonniers français. Ramenés en Afrique à la Libération de la France, alors qu’ils réclamaient la solde prévue par les textes officiels en vigueur, ils ont été qualifiés de « mutins » et ont subi le 1er décembre une répression brutale dont le bilan officiel est de 35 morts et 35 blessés, le bilan réel bien supérieur. 34 « meneurs » ont été ensuite jugés et lourdement condamnés.
Aussitôt, une version officielle a été construite par les autorités qui a occulté la demande précise des tirailleurs et les a présentés comme des « mutins ». Une chape de silence officiel a persisté pendant soixante ans. Elle a commencé à être prudemment soulevée en 2004 par les déclarations de l’ambassadeur spécial dépêché à Dakar par le président Chirac, Pierre-André Wiltzer, pour la première Journée du tirailleur. Mais elle a surtout été levée le 12 octobre 2012 lors d’une visite à Dakar du président Hollande qui a parlé à son sujet d’une « répression sanglante ». Elu depuis quelques mois, il s’était demandé si, avant de se rendre au XIVe Sommet de la francophonie à Kinshasa, il devait s’arrêter au Sénégal pour tenter d’effacer par un autre discours l’image laissée par le tristement célèbre discours de Dakar de son prédécesseur, et, pour recueillir leur avis, il a invité à l’Elysée les historiens Elikia N’Bokolo et Mamadou Diouf. Ces deux spécialistes de l’histoire africaine n’ont pas conseillé au président un éventuel discours réparateur, mais, en bon connaisseurs de la mémoire douloureuse de la colonisation en Afrique de l’Ouest, ils lui ont dit qu’il y avait un sujet sur lequel une parole officielle de la France serait importante, c’est sur le massacre de Thiaroye.
Cet événement, en effet, est resté très présent dans la mémoire collective des pays issus de l’ancienne AOF, mais quasiment inconnu de l’opinion française, malgré les travaux publiés dans d’autres pays, notamment en 1978 par l’historien canadien Myron Echenberg et en 1995 par l’historien sénégalais M’Baye Gueye. Le film de Ousmane Sembene, Camp de Thiaroye, produit par le Sénégal et l’Algérie en 1988, n’a pratiquement pas été projeté en France. Il a fallu attendre les recherches assidues de l’historienne Armelle Mabon, de l’Université de Bretagne Sud Lorient, qui, après avoir travaillé sur les tirailleurs prisonniers en France entre 1940 et 1944, a organisé dans son université du 27 au 29 novembre le colloque Massacres et répressions dans le monde colonial. Archives et fictions au service de l’historiographie ou du discours officiel ?, dont une bonne partie porte sur cet épisode[1]. Et aussi les travaux du jeune anthropologue Martin Mourre, qui a soutenu le 18 novembre 2014 à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), une thèse passionnante intitulée De Thiaroye, on aperçoit l’île de Gorée. Histoire, anthropologie et mémoire d’un massacre colonial au Sénégal.
Leurs recherches dans les archives du Service historique de la Défense (SHD), aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM), aux Archives des troupes coloniales à Fréjus et aux Archives nationales du Sénégal (ANS) permettent d’établir les faits. Plus d’un millier de tirailleurs embarqués à Morlaix le 5 novembre 1944 sur le Circassia et arrivés le 21 novembre à Dakar ont été spoliés des trois quarts de leur solde de captivité prévue par les textes officiels. Et quand, le 28 novembre, ils ont demandé à recevoir ce qui leur était dû, ils ont été considérés en état de rébellion. L’armée a ouvert le feu sur eux, en justifiant le recours à la force par le prétexte de tirs de leur part.
En réalité, par cette répression brutale d’un mouvement légitime, il s’agissait de faire comprendre à ces tirailleurs qui avaient passé plus de quatre années en France, lié connaissance avec des Français de Métropole, et, pour certains, rejoint des groupes de Résistants après s’être évadés de leur Frontsstalag dès 1943 avant même le débarquement de Normandie, qu’ils devaient réintégrer en Afrique française leur statut d’indigènes. Pour cela, selon le mot du général commandant les troupes coloniales à Dakar, un « coup de bistouri » douloureux était nécessaire. Il s’agissait d’ôter à ces sujets colonisés toute idée d’égalité et de droits.
*
La France se libérant, allait-elle reconstituer son empire et empêcher les peuples de ses colonies de conquérir à leur tour leur indépendance ? Au sein des forces politiques de la Résistance comme de la France libre, les voix anticolonialistes comme celles de Simone Weil ou d’André Philip à Londres étaient isolées, le courant très majoritaire allait dans le sens de la reconstitution de l’empire. Le ministre des Colonies du gouvernement provisoire du général de Gaulle, René Pleven, avait souhaité que le montant des soldes de captivité de ces tirailleurs « sénégalais » soit aligné sur celui des Nord-Africains et des Européens, mais cette disposition n’a pas été retenue[2]. Un taux inférieur a été fixé. Mais leur paiement a été réglementé par la circulaire du 21 octobre 1944 du ministère de la Guerre (direction des Troupes coloniales)[3]. Un quart devait être versé avant leur départ de France et les trois quarts au moment de leur débarquement. Pour le premier contingent rapatrié, celui embarqués le 5 novembre 1944 sur le Circassia et arrivé le 21 à Dakar, le premier versement a été effectué. Il est confirmé par une note du 25 octobre 1944 du ministère des Colonies sur le rapatriement des ex-prisonniers de guerre coloniaux : « 1/4 des sommes dues a été versé aux tirailleurs qui doivent partir : ces versements ont été effectués en monnaie française. Il leur a été également remis un certificat attestant le montant qui leur est encore dû à leur arrivée[4] ». Et, le 31 octobre 1944, le ministre des Colonies René Pleven a adressé un courrier au gouverneur de l’AOF confirmant les dispositions fixées concernant le solde à leur régler[5].
La spoliation
Arrivés à Dakar, ils réclament logiquement les trois quarts restants prévu par la circulaire. Le gouverneur général de l’AOF, Pierre Cournarie, nommé en 1943 après avoir rejoint dès 1940 la France libre, rappelle le 25 novembre la réglementation à appliquer : « L’autorité militaire est chargée du paiement des rappels de solde[6] » Il ne fait pas référence à un télégramme du ministère de la Guerre, direction des troupes coloniales, qui a été envoyé le 16 novembre et signale une modification des dispositions décidées par le gouvernement provisoire[7]. Ce télégramme annonce qu’à l’avenir le paiement des soldes des tirailleurs à rapatrier se fera intégralement avant leur départ. Dans le gouvernement provisoire présidé par le général de Gaulle, le ministre de la Guerre est André Diethelm. Le jour où ce télégramme est envoyé, le 16 novembre, alors que le Circassia est à cinq jours de son arrivée du Dakar, René Pleven est précisément remplacé au ministère des Colonies par Paul Giacobbi. Connu comme un libéral favorable à une évolution du statut des colonies, le même Pleven, dix ans plus tard, lorsque, ministre de la IVe République, il préconisera au début de 1954 une évolution du statut de l’Algérie, fera l’objet de violentes manifestation des extrémistes de la colonisation qui le frapperont au visage. Avant que le Circassia arrive à Dakar le 21 novembre, une décision a-t-elle alors été prise au sein du gouvernement provisoire de ne pas payer les trois quarts de la solde due aux tirailleurs ? Au niveau de quel ministère ? celui de la Guerre ? celui des Colonies ? Le chef du gouvernement provisoire, le général de Gaulle, qui se trouvait alors en voyage à Moscou, a-t-il été, d’une manière ou d’une autre, consulté à ce sujet ? Autant de questions qui sont posées aux historiens.
Ce qui est sûr, c’est qu’à Dakar, les autorités militaires disent aux tirailleurs après leur débarquement qu’ils ne recevraient pas à Dakar ce qui leur restait à percevoir et qu’il seraient payés plus tard, après leur retour dans leurs « cercles », c’est-à-dire dans les circonscriptions administratives locales où ils avaient été engagés. C’est le général de Boisboissel, commandant des troupes à Dakar — qui avait, auparavant, commandé les armées du régime de Vichy en Algérie contre le débarquement des Alliés —, et le général Dagnan, commandant la division Sénégal-Mauritanie, qui le font dire aux tirailleurs et qui décident que 549 d’entre eux doivent partir dès le 29 novembre pour Bamako. Le 28 novembre, ils refusent de quitter Thiaroye.
Le massacre
Devant ce refus, le général Dagnan vient à Thiaroye, accompagné du chef d’état-major Le Masle et du lieutenant-colonel Siméoni, commandant du Dépôt des isolés coloniaux (DIC) de Dakar. Selon leurs rapports, un groupe bloque sa voiture. Il promet d’étudier la possibilité de leur donner satisfaction après consultation, et les tirailleurs dégagent la route. Pour ces officiers, ils sont en état de rébellion, le rétablissement de la discipline ne peut se faire que par la force[8]. Sur l’ordre de de Boisboissel, le 1er décembre 1944 au matin, selon le rapport du général Dagnan, deux bataillons d’infanterie, un peloton de sous-officiers et d’hommes de troupes français, un char américain, deux half-tracks, trois automitrailleuses et trois compagnies indigènes encerclent le camp[9].
Les tirailleurs « mutins » reçoivent l’ordre de se rassembler sur l’esplanade. Selon les officiers chargés de rédiger la synthèse des faits[10], ce serait en riposte à des tirs des « mutins » entre 8h45 et 8h55, qu’à 9h30 des salves meurtrières ont été tirées par le service d’ordre. En réalité, plusieurs rapports et procès verbaux d’instruction affirment qu’entre 8h45 et 8h55, c’est une salve du service d’ordre qui a été tirée en l’air sur ordre du lieutenant-colonel Le Berre[11]. Le chef de bataillon Le Treut a confirmé ce point dans son procès verbal lors de l’instruction du procès. Mais le colonel Carbillet, dans son rapport daté du 4 décembre 1944, a modifié l’information donnée par Le Treut dans une note de bas de page qui situe à 9h20 « et non 8h50 comme le dit le Cdt Le Treut » l’heure des tirs de semonce du service d’ordre. Ce qui permet au colonel Carbillet d’inscrire dans son rapport « 8h55 : coups de feu contre la troupe – tirailleur blessé ». Et revient à dire qu’après avoir reçu des tirs à 8h55, les forces de l’ordre ont effectué à 9h20 un tir de semonce, puis ouvert le feu à 9h30.
La version de la « rébellion armée » des tirailleurs de Thiaroye ne résiste pas à la confrontation des documents. Tout indique qu’ils ont continué à refuser les ordres de rassemblement et affirmé leur solidarité avec ceux qui refusaient de partir pour Bamako tant que n’aurait pas été versé le reste de leur solde. Mais ils n’ont pas ouvert le feu sur les troupes qui les encerclaient et dont ils savaient que le nombre et l’armement étaient bien supérieurs aux quelques armes dont ils disposaient. En découvrant la liste dressée par le général Dagnan des « armes retrouvées[12] », un expert a dit à Armelle Mabon qu’il s’agit de « petite quincaillerie » ; le général de Boisboissel fait état, sans plus de détails, d’armes à feu « jetées par terre ou noyées dans le sable avant leur capture[13] », et un rapport dit simplement que les « mutins » étaient « porteurs d’armes (poignards en particulier)[14] ». Nous sommes très loin des pistolets-mitrailleurs dont les tirs ont été évoqués pour justifier la « riposte ». A plusieurs reprises a été citée dans les rapports une rafale des « mutins », et, après la « riposte », des tirs de mitraillette provenant d’une baraque, mais ce n’est jamais la même qui a été montrée par les officiers sur le plan de la caserne lors de l’instruction du procès, et aucun comptage des douilles qui en aurait apporté la preuve n’a été fait. Par contre, au vu des munitions utilisées par le service d’ordre, la répression a été lourde[15]. Lors du procès, l’une des pièces à conviction a été une balle extraite de la main d’un tirailleur du service d’ordre. Mais un rapport d’expertise indique que la balle ne pouvait provenir du mousqueton présenté comme l’arme des « mutins »[16]. Tout indique que les tirailleurs, qui n’ont pas ouvert le feu, ont été victimes d’un massacre.
La construction d’un mensonge
Le général Dagnan écrit dans son rapport du 5 décembre qu’il n’a pas été fait application de la circulaire du 21 octobre 1944 (prévoyant de payer les 75% restant des soldes de captivité) et mentionne d’autres demandes des tirailleurs[17]. Le lieutenant-colonel Siméoni ne parle pas non plus des trois quarts de la solde de captivité mais des « gros rappels qu’ils demandent[18] ». Leur omission est à rapprocher de la nouvelle circulaire, postérieure au massacre, du 4 décembre 1944 du ministère de la Guerre (direction des Troupes coloniales) qui modifie le paiement des soldes de captivité, celles-ci devant être payées intégralement avant le départ de France. Une note de bas de page précise : « Cette mesure a déjà été appliquée au détachement parti de France le 5 novembre[19] ».
La spoliation puis la répression ont-elles été décidées au sein du gouvernement provisoire par tel ou tel ministère ou responsable gouvernemental ? L’ont-elles été par les autorités militaires à Dakar avant d’être couvertes, dans un second temps, par Paris ? Dans quelle mesure le gouverneur général de l’AOF a-t-il été mis au courant ? A-t-il partagé la décision de spoliation ? celle de répression ? ou bien les a-t-il couvertes après coup ? L’enchaînement des ordres et des responsabilités, à Paris comme à Dakar, reste à établir.
Quoi qu’il en soit, les chefs militaires à Dakar, ont aussitôt après la répression et pour la justifier, semé la confusion en faisant état de multiples demandes des tirailleurs, dans une tentatives de leur part d’« enfumage » du problème. Deux rapports ont été faits. Le premier, demandé au général de Périer des Troupes coloniales, du 5 février 1945, justifie la répression, il affirme que les tirailleurs avaient perçu plus que leurs droits[20]. Un autre, du 15 mars 1945, soit après le procès qui a lieu les 5 et 6 mars, a été écrit par l’inspecteur de 1ère classe du ministère des Colonies Louis Mérat. Il reproduit le texte du télégramme du 16 novembre 1944 annonçant une la modification pour le paiement des soldes de captivité, qui doit avoir lieu intégralement avant le départ[21], et qui suggère donc qu’on a pu revenir sur la promesse faite aux tirailleurs. Dans toute l’histoire coloniale, les inspecteurs ont été envoyés aux colonies lorsque des responsables locaux étaient accusés d’abus de pouvoir et qu’il s’agissait d’y mettre bon ordre. Louis Mérat sera l’un de ceux qui tenteront jusqu’en 1947 d’obtenir la libération des tirailleurs condamnés. Quant au gouverneur de l’AOF, Pierre Cournarie, outre sa circulaire du 25 novembre qui continuait à mentionner les rappels de solde prévus, il a écrit au ministre des Colonies le 12 décembre qu’« à l’avenir » les soldes devront être payées en métropole avant l’embarquement[22]. Désapprouve-t-il la décision de spoliation puis celle de réprimer qui auraient été prises par les généraux de Boisboissel et Dagnan et approuvée par Paris, ou bien prise par Paris et appliquée par eux ? En tout cas, il les couvre publiquement.
Le procès
Inculpés de rébellion armée, d’outrages à officiers et de désobéissance, 34 des « mutins » survivants de Thiaroye considérés comme des « meneurs » ont ensuite été jugés début mars 1945 par le tribunal militaire permanent de Dakar. Lors d’un procès entièrement à charge, on a voulu les faire passer pour des ennemis de la France à la solde des Allemands. Or plusieurs de ces tirailleurs, dès 1943, s’étaient échappés de leur camp de détention et de travail pour rejoindre les maquis. C’était le cas, par exemple, d’Antoine Abibou qui s'est évadé du Frontstalag de Rennes en 1943, est entré en contact avec la Résistance et a été caché un moment dans une famille morbihannaise. Lors d’un interrogatoire précédent le procès, le 22 décembre 1944, il a déclaré qu’il avait été caché en Bretagne par la famille Desgrées du Loû. Mais l’officier de police judiciaire a considéré qu’il mentait et qu’il était en réalité à la solde des Allemands. Or Armelle Mabon a retrouvé deux membres de la famille Desgrées du Loû, qui ont confirmé la véracité de son récit. Les accusés ont été condamnés par le tribunal militaire de Dakar à des peines d’emprisonnement, dont six à dix ans de prison, et, pour neuf d’entre eux, à la dégradation militaire. Amnistiés mais pas innocentés, ils ont été libérés en juin 1947, suite à une loi d’amnistie. Cette mesure de clémence avait été notamment sollicitée par Louis Mérat devenu, en 1947, secrétaire général de la France d’Outre-mer. Mais une amnistie, qui dispense du reste de la peine, ne veut pas dire reconnaissance de l’innocence des condamnés. C’est le problème qui avait été soulevé par les dreyfusards dans le cas du capitaine Dreyfus, amnistié fin 1899 mais dont ils ont demandé la réhabilitation, qui n’a été obtenue qu’en 1906, par une décision de la Cour de cassation.
*
Tels sont les faits. Les tirailleurs rapatriés n’ont jamais perçu le rappel qui leur était dû, conformément aux dispositions en vigueur à leur départ de France, et on a cherché à rendre illégitime leur demande pour faire croire qu’il s’agissait d’une « mutinerie ». En réalité, comme l’écrivait il y a quelques années Philippe Bernard dans Le Monde : « Quelques mois avant les massacres du Constantinois — Sétif, Guelma, Kherrata… — la répression sanglante de la mutinerie de Thiaroye (Sénégal), en décembre 1944, avait été conçue comme un “coup de bistouri” douloureux mais nécessaire, censé ôter pour longtemps aux colonisés leurs idées d’émancipation. Les mutins n’avaient réclamé que leurs arriérés de solde[23]. » L’expression « coup de bistouri » provient d’un rapport du général de Boisboissel.
Que peut-on attendre ?
Le 30 novembre, le président François Hollande doit se rendre avec le président sénégalais Macky Sall au camp de Thiaroye et il a promis de remettre aux autorités sénégalaises « l’intégralité des archives françaises relatives à ce drame ». Ce rite de la « remise d’archives » mérite d’être questionné. Sur un certain nombre de mensonges d’Etat de notre histoire coloniale, il semble devenu une manière pour les autorités françaises de réagir aux demandes de reconnaissance des faits qui leur sont adressées. Deux cas intervenus depuis le début de la présidence de François Hollande semblent l’indiquer.
Le premier est relatif à l’assassinat du leader syndicaliste et indépendantiste tunisien Farhat Hached le 5 décembre 1952 par les services secrets français. Un lot d’archives a été remis à Tunis le 5 juillet 2013 par le président de la République à sa veuve, Om El Khir Hached, et à son fils, Nourredine Hached. « Je m’engage au nom de la France à rechercher et faire lumière sur l’assassinat de ce militant », a-t-il déclaré. Comment ce lot a-t-il été composé ? Que peut-on déduire des seules pièces qu’il contient, quand c’est le travail des historiens, sur la base de leur accès à l’ensemble des fonds d’archives, qui leur permet d’établir le déroulement des faits, de donner sens à chaque pièce d’archive, dire si telle ou telle comporte des mensonges ou des éléments fiables ? La mise en ligne de ce lot par la Fondation Fahrat Hached est une bonne chose. Mais il ne faudrait pas que ce genre de geste spectaculaire soit une panacée ou une échappatoire. Dans le cas de Farhat Hachad, le résident général de France en Tunisie, Jean de Hauteclocque, a validé l’ordre d’assassinat, et l’opération a été effectuée par des agents du service français du SDECE. Il revient aux autorités officielles de la France de le reconnaître.
Dans un autre cas, celui de l’assassinat de Maurice Audin par des parachutistes français en juin 1957 lors de la bataille d’Alger, on a assisté à un geste du même ordre. Le 1er février 2013, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a reçu sa veuve, Josette Audin, et lui a également remis les copies d’un lot d’archives. Mais, après la parution d’un livre en janvier 2014 faisant état des déclarations du général Aussaresses affirmant qu’un ordre d’exécution d’Audin avait été donné par le général Massu, alors responsable du maintien de l’ordre à Alger, le président Hollande a reçu à son tour, le 17 juin 2014, Josette Audin et lui a dit que son mari « ne s’est pas évadé, il est mort au cours de sa détention ». Pourtant, rien dans les archives remises et rendues accessibles par décret l’année précédente ne permettait de le déduire. C’est la démonstration de ce que ce genre de « remise d’archives » n’est que la mise en scène du discours que les autorités officielles veulent tenir à un moment donné. Présentée comme une « opération vérité », cela peut être aussi une opération d’« enfumage », n’être qu’une nouvelle méthode d’« action psychologique » destinée à l’opinion publique.
Sur ces crimes commis au nom de la France et à propos desquels elle doit se grandir en reconnaissant clairement les faits, ce qu’on attend des autorités françaises, c’est de permettre aux historiens d’accéder à l’ensemble des archives nécessaires à l’établissement de la vérité. Pas seulement à quelques historiens « reconnus » ou « labellisés », tous eux-mêmes anciens militaires, qui ont tendance à relayer avec zèle les nouvelles versions officielles que certains éléments de l’institution militaire veulent diffuser. Révélatrice à cet égard est la liste des intervenants au colloque que l’ambassade de France à Dakar a organisé les 19 et 20 novembre dans un hôtel de Dakar, pour parler de l’histoire des tirailleurs, mais avec la consigne de ne pas évoquer Thiaroye…
Dans le cas du crime de Thiaroye et pour mettre fin aux mensonges d’Etat qui ont cherché à le dissimuler, mensonges, comme au temps de l’affaire Dreyfus, qui ternissent malencontreusement l’image de notre pays, s’agit-il de « remettre des archives », ou plutôt d’autoriser l’accès des chercheurs à toutes celles qui permettent de comprendre les faits ?
La Ligue des droits de l’homme qui s’est constituée précisément lors de cette affaire fondatrice de la République, estime que, 70 ans après le drame de Thiaroye, la France s’honorerait, à l’occasion du Sommet de la francophonie qui se réunit à Dakar, à reconnaître clairement les faits. Elle demande aux autorités françaises :
- de rendre publique la liste nominale des tirailleurs à bord du navire Circassia parti de Morlaix le 5 novembre et arrivé à Dakar le 21 novembre 1944 ;
- de reconnaitre la spoliation dont ont été victimes ces tirailleurs des trois quarts de la solde de captivité qui leur était due ;
- d’exprimer les regrets officiels de la France pour la répression qui les a frappés à Thiaroye le 1er décembre 1944 ;
- de rendre publics les noms des morts et des blessés qu’elle a faits parmi eux ;
- de s’engager au paiement aux descendants de ces tirailleurs du complément de solde dont ils ont été spoliés ;
- de transmettre à la Cour de cassation la demande d’annulation sans renvoi, comme dans son arrêt du 12 juillet 1906 pour le capitaine Dreyfus, des condamnations prononcées en mars 1945 par le tribunal militaire de Dakar.
[1] Le programme peut être téléchargé sur le site de l’Université de Bretagne Sud Lorient (www.univ-ubs.fr).
[2] ANOM I Aff Pol 3498, télégramme barré et non daté.
[3]Circulaire n°2080, ANOM DAM 3.
[4] ANOM DAM 216.
[5] ANOM I Aff Pol 3498.
[6] ANS 2D28(108), circulaire du 25 novembre 1944, n°632, gouverneur général de l’AOF.
[7] Télégramme du 16 novembre, n°445/TC/SA.2, du ministère de la Guerre, direction des troupes coloniales SHD/T 9P32.
[8] ANOM, DAM, 74 et SHD/T 5H16, rapport du colonel Le Masle, chef d’état-major, Dakar, 5 décembre 1944.
[9] SHD/T 5H16, rapport du général Dagnan, 5 décembre 1944.
[10] SHD/T 5H16, rapports du lieutenant-colonel Le Berre et du colonel Carbillet.
[11] SHD/T 5H16, rapports des chefs de bataillon Le Treut et Boudon.
[12] Rapport du général Dagnan. Ibid.
[13] ANOM, DAM3, rapport du général de Boisboissel, 5 décembre 1944.
[14] SHD/T 5H16, rapport du colonel Le Masle.
[15] Il a été compté 150 cartouches provenant des automitrailleuses, rapport colonel Carbillet, op. cit.
[16] Archives justice militaire, rapport d’expertise d’une arme établi par le lieutenant Louis Saunier, 26 décembre 1944.
[17]Rapport du général Dagnan. Ibid.
[18] SHD/T 5H16, rapport du 12 décembre 1944.
[19] Circulaire n° 6350, SHD/T GR6P18.
[20] Rapport du général de Perrier du 6 février 1945, SHD 5H16.
[21] Rapport de l’inspecteur Mérat du 15 mars 1945, ANOM DAM 3.
[22] ANOM, I Aff Pol 3498.
[23] Le Monde du 24 avril 2010.
France : recettes pour une coopération toxique
http://www.liberation.fr/monde/2014/12/04/france-recettes-pour-une-cooperation-toxique_1156856
TRIBUNE On a toujours besoin de plus pauvre que soi. Alors que le Sénégal vient d’accueillir le sommet de la francophonie, dernier vestige de l’empire colonial français, il est opportun de faire une radiographie de la politique de coopération française. Grandeur ou décadence ? Quel est donc le vrai visage de la coopération d’un pays qui s’essouffle et régresse au niveau mondial ?
Une coopération moisie.
Avec ses huit millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté en 2014, la France a déjà un pied parmi ses chers amis du tiers-monde. Et, plus que jamais, elle a besoin de pointer les pauvres d’ailleurs. Pour preuve, sont accueillies chaque année, sur le campus parisien de l’Ecole nationale d’administration, des promotions de boursiers fonctionnaires africains pour des programmes de formation intensive en administration publique. Des programmes du type : «Gestion de projet dans un contexte de coopération internationale». Première aberration : ces fonctionnaires sont parqués entre Africains. Comme si la coopération internationale n’impliquait pas le Nord et le Sud ? Deuxième aberration : alors que les enseignants intervenants sont tous des hauts cadres des grandes institutions nationales et internationales, et que l’on attend d’eux une compréhension élaborée du monde, ils livrent pour la plupart une triste pensée binaire. Stigmate d’une idéologie néocoloniale, d’une élite qui peine à se renouveler.
Un exemple : jamais le mot «pauvre» n’aura autant raisonné dans leur bouche pour qualifier le continent africain. Coopération pour pauvres, pauvre coopération ! Autrement dit, ceux qui ont construit leur rapport à l’autre sur des principes de dominants - dominés, qui ne peuvent s’empêcher de donner des leçons, sont dépourvus du bon logiciel pour s’inscrire dans des dynamiques égalitaires, des logiques de partenariat.
Une coopération malhonnête
Rappelons ici dans quels secteurs d’activités la coopération française se déploie à l’étranger. Il s’agit des domaines de l’éducation, de l’emploi, des droits, de la santé, de la culture, etc. Or, quand on a la prétention de venir agir ailleurs dans le monde sur des questions aussi névralgiques, assurons-nous au moins d’avoir des acteurs qui croient en ce qu’ils font. Un exemple : alors que le chômage asphyxie les jeunes Français, la France a souhaité, sans cahier des charges, venir au secours des jeunes chômeurs sénégalais en organisant, en novembre pendant cinq jours, le «Forum pour l’employabilité des jeunes».
Parce qu’on a toujours besoin d’un plus pauvre que soi. Le résultat est sans appel. Non seulement former à l’employabilité sur une si courte période reste une gageure. Mais, pire, à l’issue de ces cinq jours, à peine 10% des entreprises annoncées étaient effectivement présentes ! Autrement dit, un rendez-vous de l’employabilité sans employeurs ! Au centre de cet événement mal organisé, une promesse non tenue.
Une fois de plus, sur le continent, la coopération privilégie la quantité au détriment de la qualité pour mieux se prévaloir d’une politique du chiffre. Après tout, de quoi les «pauvres» ont-ils besoin ? Un bol de riz à partager à plusieurs en guise de pause déjeuner pour des jeunes traités au kilo lors du forum. Comme preuve de mépris, on peut difficilement faire mieux.
Une coopération misérabiliste
C’est l’Afrique folklorique qui applaudit, reconnaissante de la charité, bref, c’est l’Afrique à genoux qui est l’interlocuteur naturel de la coopération française. Parce qu’on a toujours besoin d’un plus pauvre que soi. A côté, l’Afrique qui travaille aux standards internationaux, qui livre dans les délais, qui innove, bref, l’Afrique qui réussit incarne leur pire cauchemar. En effet, les Français n’ont aujourd’hui ni les moyens intellectuels, ni les budgets pour suivre cette déferlante de jeunes talentueux et engagés, d’entrepreneurs sociaux au modèle économique viable, dans une Afrique qui ne rêve pas de l’occident. Et, bien plus grave, ils n’ont même pas le cœur pour suivre. N’est-ce pas cela la vraie pauvreté ?
Voici venu le temps de l’inversion. Dorénavant, la France se confronte à de nouvelles générations décomplexées n’ayant pas connu la colonisation. Autrement dit, avec des acteurs qui voient les coopérants tels qu’ils sont, comme dans un scanner. Qui comprennent les enjeux des deux mondes, le Nord et le Sud. Et qui sauront imposer aux institutions étrangères, aussi grandes soient-elles, une obligation de résultat et une véritable culture de l’évaluation.
Le temps de l’inversion, c’est-à-dire une époque qui verra l’avènement de l’égalité sous toutes ses formes. Il est temps pour la République d’appuyer sur le bouton «actualiser».
Khady TOURÉ Chef d'entreprise sénégalaise