Nous avons si longtemps fait la route ensemble, du même bord, du même rire, du même rêve, poussés par le même besoin irrépressible de tirer la queue du tigre qui dort à condition qu’il ne soit pas en cage. Mais pas pour rien. Un rire pas pour de rire, pas comme ce ricanement cynique qui dit qu’on n’y peut rien, que c’est toujours pareil. Le rire de Charlie, c’est pour changer le monde, pour étendre la surface de la cage et pour la supprimer un beau soir. Et ça passe par la transgression, par le franchissement des lignes bienséantes. « RIRE TUE », disait Choron. Nous avons fait la route ensemble, mais les chemins se sont écartés aussi, il faut le dire nous nous sommes tant aimés et tant engueulés. Fraternellement engueulés. Jusqu’à la prochaine tournée. Jusqu’à la place de la République mercredi soir, où des gamins escaladent la statue en criant « Liberté, Égalité, Fraternité ! » en hommage à Charlie.
Il faut que Charlie continue. Non pas comme une marque mais comme un combat. Aujourd’hui, il nous faut toutes nos forces, toute notre raison, pour déjouer les amalgames racistes et l’indécrottable cheptel des profiteurs d’abîme qui se pavanent d’un micro à l’autre.
Dans la manif les yeux fermés, j’entends Cabu qui fredonne Trenet, « Que reste-t-il... »
Daniel Mermet
-Le 7 janvier 2015
Ils ont tué nos amis de cœur Si c’étai t seulement un attentat aveugle , il faudrait s’indigner sans réserve, mais 200 fois moins qu’après le 11 septembre, eu égard au nombre des victimes. Si c’était seulement un attentat contre la liberté de la presse, on devrait fustiger, mais sans larmes, cette atteinte inadmissible à la démocratie. Il s’agit de bien autre chose. Ce que les monstres ont assassiné c’est l’intelligence, c’est une vision du monde qui n’est pas plus celle des néo libéraux que des islamistes . Ils ont tué l’humour mais aussi la générosité, l’énorme envie de changer la vie non pas pour embrigader ou exploiter davantage mais pour créer l’an 01. Ils n’ont pas tué des PDG ou des rentiers, ni des racistes, ni des petites mains au service d’un système contre l’homme, mais des humanistes sans pouvoir, moquant les parvenus et les idéologues, des désobéissants à toutes les oppressions, à tous les dogmes et à l’horrible culture de compétition. Ils ont tué nos amis de cœur.
Jacques Testart
C’est l’encre qui doit couler, pas le sang
Le massacre des journalistes de Charlie Hebdo constitue une atteinte des plus graves à nos libertés. Ce jour noir de l'histoire de la presse mondiale met en évidence la violence extrême à laquelle sont soumis ceux qui osent critiquer ou simplement interroger la religion. Une démarche bien trop souvent qualifiée de “blasphématoire” par des pouvoirs extrémistes.
Nous appelons à une mobilisation générale contre tous les prédateurs de la liberté de la presse qui, invoquant des motifs religieux, perpètrent des horreurs contre les journalistes et les dessinateurs. Lorsque des groupes radicaux tirent à vue dans des rédactions, en France comme en Irak ou au Pakistan, ce sont les droits des populations qui sont visés.
Des extrémistes se sentent encouragés par les politiques répressives menées par certains Etats. Quand le créateur d’un site Internet est condamné à 1 000 coups de fouet en Arabie saoudite pour “insulte à l’islam”, quand un journaliste afghan échappe de peu à la peine de mort pour “blasphème”, quand des pays lancent une offensive pour instaurer une notion de “diffamation des religions” en droit international, nos libertés sont en péril.
Pour que ce soit l’encre qui coule et pas le sang, nous appelons les responsables politiques, sociaux et religieux épris de liberté à résister à tous ceux qui veulent entraver nos droits les plus fondamentaux.

.
Tous ceux et toutes celles pour qui la défense des droits humains est indissociable d'une société où chaque individu
peut vivre libre et digne se retrouvent orphelins, après l'attaque survenue ce mercredi 7 janvier dans les locaux
de Charlie Hebdo.
Depuis des décennies, Charlie Hebdo contribue à la liberté et à l'indépendance de la presse, une liberté qui n'est pas
un luxe mais une nécessité absolue pour chacun d'entre nous. Ce journal contribue également à la diversité des opinions ; il nous a appris la dérision, parfois perçue comme offensante.
Les personnes qui ont été assassinées l'ont été parce qu'elles défendaient une de nos libertés fondamentales :
celle de s'exprimer librement, de défendre ses opinions dès lors qu'il ne s'agit pas d'incitation à la haine ou à la violence.
Amnesty International défend la liberté de la presse, la liberté d'expression, les journalistes qui sont attaqués, assassinés à travers le monde ; aujourd'hui, ce sont des journalistes qui nous étaient proches.
Cette proximité ne doit pas nous éloigner de nos valeurs et de nos engagements. À chaque fois que nous nous élevons contre des crimes odieux, nous demandons que toute la vérité soit faite et que les personnes ayant commis ces actes soient traduites devant la justice dans le respect de leurs droits fondamentaux.
Nous demandons la justice non la vengeance.
Nous demandons à ce que les mesures d'exception, les mesures de lutte contre le terrorisme qui seraient prises, respectent les libertés fondamentales, qu’elles soient proportionnées et non discriminatoires.
Les attaques contre les personnes, les biens et les lieux de culte ne peuvent en aucun cas être tolérées.
Elles ne pourraient être perçues comme légitimes. Il est de notre devoir de nous élever contre la barbarie,
il est de notre devoir de refuser d'y répondre par la violence.
Aujourd'hui, nous pensons aux familles et aux proches des 12 victimes, à leur peine et à leur désespoir
que nous partageons.
Je compte sur vous pour vous associer à l’élan de solidarité qui traverse la planète et notamment aux manifestations
de soutien qui auront lieu dans les jours qui viennent partout en France. Je compte sur vous pour envoyer un message clair à ceux qui ont commis cet acte odieux : nos valeurs sont plus fortes que la terreur et, pour Charlie Hebdo, pour la liberté de la presse, pour l'humanité, nous continuerons de les défendre.
Geneviève Garrigos
Présidente d'Amnesty International France