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Deux leçons historiques d'auto-organisation :anti-partis politiques,anti-"libérateurs"!

http://www.contretemps.eu/sites/default/files/images/metropolis.large.jpgRichard Müller, un révolutionnaire oublié

Nous poursuivons notre cycle de parutions sur l'Allemagne, dans le cadre du 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin, avec un texte sur la révolution allemande de novembre 1918. Cette révolution est généralement considérée comme une phase décisive de la séquence d'événements révolutionnaires ouverte en 1917, et ainsi, dans l'histoire politique du dernier siècle. Richard Müller, l'un de ses dirigeants, est pourtant presque inconnu aujourd'hui. C'est l'histoire de ce syndicaliste berlinois de la métallurgie que nous livre Ralf Hoffrogge dans son ouvrage récemment traduit de l'allemand à l'anglais, et dont voici l'introduction. La biographie de Müller, leader des « commissaires de la Révolution » (Revolutionäre Obleute), permet à l'auteur de donner une place centrale aux grèves de masse auto-organisées en conseils, plutôt qu'aux partis politiques, dans les événements de 1918-1919.

 

 

 

Pourquoi avons-nous besoin d'une nouvelle histoire de la révolution allemande – une révolution ayant échoué il y a presque un siècle ? Pourquoi nous embêter avec un syndicaliste peu connu comme Richard Müller lorsque nous avons des légendes comme Rosa Luxemburg ?

La réponse est simple : car nous devons remettre en question nos connaissances quant à ce type d'événement. En suivant la vie de Müller, cette biographie présente une nouvelle histoire de la révolution allemande et du mouvement socialiste international du début du vingtième siècle. La nouveauté de cette histoire vient du fait qu'elle n'oublie pas que la révolution allemande qui débuta en 1918 fut la première et la seule révolution socialiste qui eut lieu dans un pays pleinement industrialisé. Son échec, ainsi que le succès de révolutions socialistes dans des pays arriérés au XXe siècle, font qu'il est difficile de nous rendre compte à quel point la révolution semblait naturelle à ses participants. Après tout, seules les nations industrialisées étaient censées avancer vers le socialisme. L'Allemagne combinait ainsi le capitalisme industrialisé le plus centralisé avec la classe ouvrière la plus organisée au monde : le fait que cette dernière allait remplir sa mission historique, qu'avaient anticipée Marx et Engels, semblait inévitable. Même Lénine et ses bolcheviques sentaient que leur révolution, dans la Russie agricole, demeurerait précaire tant que les Allemands ne mèneraient pas la leur et ne briseraient pas l'isolation des bolcheviques. Leurs espoirs durèrent cinq longues années jusqu'à ce qu'un dernier soulèvement raté en octobre 1923 anéantisse une fois pour toutes les possibilités d'une révolution allemande victorieuse. Durant les décennies qui suivirent, les marxistes du monde entier continuèrent d'encenser le prolétariat urbain et d'ignorer, en grande partie, que nombre d'autres révolutions du XXe siècle se déroulèrent aux marges du capitalisme. Si la classe ouvrière joua un rôle, bien souvent de premier plan, dans ces révolutions – de la révolution mexicaine de 1910 à la Russie de 1917, la Chine en 1949, Cuba en 1959 et jusqu'à la révolution portugaise de 1974 – elles furent toutes menées par les masses paysannes, les ouvriers agricoles et les soldats qui se mutinèrent.

En revanche, la classe ouvrière fut le principal protagoniste de la révolution allemande de 1918. La révolution débuta par une mutinerie de marins et de soldats, mais elle fut par la suite prise en main par les ouvriers et leurs organisations. La force de travail industrielle allemande était formée à la théorie marxiste depuis deux générations et s'était organisée en construisant à la fois des syndicats puissants et le plus grand, le plus orthodoxe parti marxiste de la Deuxième Internationale : le Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD), le parti social-démocrate d'Allemagne.

En tant que telle, la révolution allemande fut pratiquement un modèle de révolution marxiste mais, tout comme les mouvements révolutionnaires des autres pays industriels de l'époque, elle échoua. La défaite révolutionnaire en Allemagne fut suivie, en 1920, par un désastre similaire en Italie : une vague d'occupations d'usines dans tout le pays fut réprimée en quelques mois, le mouvement ouvrier italien fut détruit et le premier régime fasciste au monde émergea en 1922. Ce régime devint d'ailleurs un modèle pour l'Allemagne nazie, qui finit par atteindre un niveau de brutalité dépassant toutes les terreurs politiques que le monde avait connues jusqu'ici.

 

Les enjeux politiques de l'interprétation historique

 

Le communiste italien Antonio Gramsci se demandait pourquoi les révolutions avaient échoué en Occident et réussi en Orient, ce qui était exactement l'inverse des prédictions du marxisme tel qu'il fut communément compris par la social-démocratie européenne jusqu'à la révolution bolchevique. La révolution allemande aurait dû être au centre des diverses réponses à cette question à l'époque, mais ce ne fut pas le cas. L'historiographie ouest-allemande a vu s'imposer peu à peu un récit qui ne fait de la révolution qu'une source indésirable de désordre et de guerre civile, et dont l'horizon est une transition graduelle vers une démocratie de type occidentale. Tel était le consensus entre le SPD et les vieilles élites de l'Allemagne impériale1.

L'historiographie marxiste n'a pas réussi à substantiellement corriger cette erreur : elle a salué la révolution allemande, sans oser s'y attarder plus longuement. Dans l'historiographie est-allemande et dans celle marxiste-léniniste, l'échec de la révolution allemande fut principalement expliqué comme une « trahison » commise par les politiciens sociaux-démocrates, intégralement liée à la trahison des partis de la Deuxième Internationale qui abandonnèrent leur internationalisme en faveur du nationalisme à l'aube de la Première Guerre mondiale. Ce récit, qui était partagé par des courants dissidents au sein même du marxisme et des débats politiques populaires, provenait du pamphlet écrit en 1918 par Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky2. Cette polémique visait principalement le révisionnisme, une tendance souhaitant réviser le marxisme dans une direction réformiste. Paradoxalement, le pamphlet de 1918 de Lénine trouvait politiquement assez pratique d'expliquer le révisionnisme de Kautsky en se référant à la fameuse controverse entre Eduard Bernstein et les défenseurs du « marxisme orthodoxe » comme Rosa Luxemburg dans le parti social-démocrate allemand des années 1890, alors que Kautsky s'était, dans les faits, opposé aux révisionnistes à ce moment-là. Néanmoins, les révisionnistes, tels qu'ils étaient décrits à cette époque, étaient accusés d'avoir affaibli non seulement le marxisme allemand mais la Deuxième Internationale dans son ensemble.

Mais le révisionnisme renégat et la trahison individuelle furent-ils les seules origines de la rupture et de la scission au sein de l'internationale socialiste pendant la Grande Guerre de 1914-1918, et par la suite, de l'échec de la révolution allemande ? Il est, en effet, étrange qu'une tradition intellectuelle mettant l'accent sur les dynamiques économiques et les classes sociales comme moteurs de l'histoire propose une explication se focalisant entièrement sur les individus et leurs « mauvaises » idées. Marquées par cet idéalisme assez embarrassant, la plupart des discussions autour du « révisionnisme » ignoraient de surcroît le fait que les chefs des « révisionnistes » se prononcèrent contre la guerre et rompirent même avec la tendance nationaliste dominante des sociaux-démocrates allemands. En 1917, Eduard Bernstein et Karl Kautsky devinrent membres du Parti Social-Démocrate Indépendant d'Allemagne (USPD), un parti dont étaient également membres Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg et leur ligue spartakiste. Ainsi,  toutes les positions dans les débats des années 1890 – de l'extrême gauche, du centre ou des révisionnistes – étaient unies dans un même parti. Il s'ensuit qu'il faut proposer une analyse plus complexe du rapport entre les révisionnistes d'avant-guerre, l'effondrement de la Deuxième Internationale en 1914, et l'échec de la révolution allemande. Ce rapport doit être cherché plus profondément dans les rapports sociaux et de classes de la société allemande et leurs manifestations culturelles et politiques.

Les historiens politiques de l'Allemagne se sont emparés de cette question et sont même allés plus loin afin de surmonter la focalisation sur les seules grandes figures et leurs décisions. Les travaux pionniers de Dieter Groh sur la politique « attentiste » des sociaux-démocrates, une politique d'attente de la révolution3, en sont un bon exemple. Groh décrit un parti social-démocrate dont la réussite dans l'amélioration des conditions de vie des ouvriers allemands mena à la passivité politique que Bernstein et d'autres ne firent que refléter mais ne créèrent pas. D'autres travaux sur les socialistes indépendants et le cours indécis qui débuta en 1917 pointèrent la manière par laquelle un parti uniquement créé pour s'opposer à la guerre incluait inévitablement une panoplie de positions politiques diverses sur d'autres questions que la guerre, y compris le révisionnisme4. Finalement, une telle approche de l'histoire sociale fut élargie, plus récemment, au parti communiste d'Allemagne (KPD)5. Eric D. Weitz et Klaus Michael Mallmann ont analysé le communisme allemand non pas comme une succession de lignes et de leaders de partis mais comme un milieu social avec une authentique culture formée par les ouvriers, avec des revendications spécifiques auxquelles les leaders des partis doivent répondre s'ils veulent accomplir quoi que ce soit de politique. Et une telle histoire sociale a même, grâce à l'accès récent aux archives est-allemandes et soviétiques jusqu'ici inaccessibles, commencé à transcender les préoccupations de la guerre froide. Toutefois le traitement réservé à la révolution allemande ne bénéficie pas encore de ces avancées.

Pire encore, dans l'Allemagne d'aujourd'hui persiste une tendance à ignorer la longue histoire du mouvement ouvrier sur la seule base que ses idées se sont « révélées fausses » par la chute de l'État est-allemand en 1989. Cette tendance part du principe que l'État est-allemand, avec sa Stasi et son mur de Berlin, fut le successeur légitime du mouvement ouvrier allemand. Une telle assertion est plus que simpliste. Mettre sur un même plan le socialisme de la révolution allemande avec les crimes de l'État socialiste d'après 1949 revient à ignorer l'histoire et les larges masses d'ouvriers qui, en 1918, voulurent le socialisme et s'opposèrent au leadership de la social-démocratie mais n'ont jamais soutenu un parti unique de type dictatorial. De plus, la plupart de ceux qui se mobilisèrent dans la révolution n'étaient pas membres d'un parti et n'entrèrent donc pas dans le schéma « communistes contre sociaux-démocrates ». Il n'en reste pas moins que la révolution allemande de 1918 est toujours analysée à travers le prisme de la guerre froide, qui ne s'intéresse qu'aux Spartakistes et au SPD ; au communisme dictatorial ou à la démocratie parlementaire.

Afin d'en finir avec cette historiographie de la guerre froide qui obscurcit encore notre compréhension de la révolution allemande, nous devons éviter d'identifier les « révisionnistes » des années 1890 aux constellations politiques qui sont apparues une génération plus tard autour du « marxisme-léninisme » canonisé par Staline6, et nous intéresser plutôt aux vrais courants et figures politiques qui ont fait la révolution allemande.

 

Ceux qui ont fait la révolution allemande

 

Alors seulement pourrons-nous replacer l'importance d'un personnage comme le leader syndical Richard Müller dans son contexte historique. Plutôt que des partis politiques, selon l'historiographie de l'Allemagne de l'entre-deux-guerres, la révolution allemande fut le fait d'un fort mouvement syndical allemand qui, en 1913, organisa deux millions et demi d'ouvriers dans ce qui fut le plus grand mouvement syndical socialiste du monde. Par son engagement au jour le jour dans les luttes primaires pour les conditions de travail et l'organisation du travail tout comme pour les salaires, les syndicats représentaient la classe ouvrière d'une manière bien plus originale que n'importe quel parti. Ils s'investirent ainsi dans les événements d'août 1914 en des termes qui dépassaient les slogans internationalistes ou révisionnistes et s'attaquèrent aux questions concrètes que la guerre soulevait pour les ouvriers, comme par exemple les longues heures de travail et les pénuries alimentaires.

Alors que le plus grand syndicat allemand, complice de la guerre, cherchait à justifier les difficultés liées à celle-ci, Richard Müller ainsi qu'un groupe de syndicalistes des classes pauvres et moyennes de l'industrie métallurgique de Berlin participaient au sabotage de l'effort de guerre, qui avait débuté en 1916. Grâce à des grèves de masse, ils mobilisèrent une centaine de milliers d'ouvriers, interrompirent la production de munitions, effrayèrent le commandement militaire par cet acte de haute trahison, et devinrent les opposants à la guerre les plus importants en Allemagne. L'influence du groupe de Müller, qui prit plus tard le nom de « commissaires de la Révolution » (Revolutionäre Obleute), était bien plus importante que celle des Spartakistes. Ce n'était ni Karl Liebknecht, ni Rosa Luxemburg, mais bien ces « commissaires de la Révolution » et leur leader informel, en la personne de Richard Müller, qui organisèrent le soulèvement du 9 novembre 1918. Ils devinrent par la suite le corps organisationnel du mouvement des conseils et ce fut un groupe de « commissaires de la Révolution » qui, cette fois-ci contre l'opinion de Müller, mena le fameux soulèvement dont l'on se souvient, de manière incorrecte, sous le nom de « soulèvement spartakiste » de Janvier 1919.

Néanmoins peu de choses ont été écrites, dans les livres d'histoire allemands, sur la résistance des ouvriers métallurgistes durant la Première Guerre mondiale ; de même, peu de travaux ont été traduits d'autres langues sur ce sujet7. Ces « commissaires » sont généralement ignorés de l'historiographie ouest-allemande car ils s'opposèrent à la politique plus institutionnelle des sociaux-démocrates. Et lorsque le KPD et le Parti Socialiste Unifié d'Allemagne (SED) canonisèrent les Spartakistes et leurs pères fondateurs, toute critique de leurs tactiques devint blasphématoire. Les Obleute qui ont critiqué les Spartakistes à plusieurs niveaux ont été soit ignorés par l'historiographie est-allemande, soit accusés de « réformisme ». Dans les publications anglophones, les Obleute ne sont même pas mal représentés, mais tout simplement absents. Jusqu'ici, aucune monographie sur les Revolutionäre Obleute n'existe dans aucune langue.8

Le présent livre entend corriger cette omission, qui relève d'une perception erronée de la révolution allemande en tant que telle. Ce livre racontera ainsi l'histoire de Richard Müller et de son groupe à Berlin. Ce ne fut pas le seul théâtre de la révolution allemande – il y eût de brèves Républiques des Conseils à Brème, Munich et Brunswick durant le printemps 1919 – mais il n'en reste pas moins pertinent de se concentrer sur Müller et son groupe à Berlin. Ce fut en effet une ville décisive : une métropole industrielle, un centre majeur du mouvement ouvrier allemand et du capital de l'empire allemand. Les événements ayant eu lieu dans cette ville ont inspiré le reste de l'Allemagne et ont joué un rôle décisif dans le déroulement de la révolution allemande. Lorsque, entre 1916 et 1918, les « commissaires » berlinois organisèrent les premières grèves de masse politiques allemandes, affrontant la résistance massive de leurs propres directions (syndicales et du parti social-démocrate), Müller et son groupe prouvèrent qu'ils représentaient la majorité des ouvriers allemands. Cette biographie du porte-parole des « commissaires », Richard Müller, entend restituer les motivations et les pratiques de cette organisation, oubliée mais réellement représentative, de la classe ouvrière allemande.

En 1916, Richard Müller (1880-1943) et les « commissaires de la Révolution » posèrent les bases du soulèvement qui allait se produire deux ans plus tard. Dans le gouvernement révolutionnaire de 1918, Richard Müller devint le président du conseil exécutif des ouvriers et du conseil des soldats, les organes les plus importants du conseil révolutionnaire. Cela fit de lui le chef de l'État de la république socialiste allemande de novembre et décembre 1918. Ce bref État socialiste est aujourd'hui totalement oublié, confondu avec le destin tragique de la République de Weimar qui l'a remplacé. Cette biographie de Müller doit, quoi qu'il en soit, se souvenir de la spécificité de son histoire. Après l'effondrement de la République socialiste, Müller et ses camarades de gauche du syndicat des métallurgistes allemands, le plus gros syndicat au monde à cette époque, s'assurèrent que cet important syndicat allemand soutienne le système des conseils lors de son congrès national en Octobre 1919.

Rétrospectivement, la préparation de la Révolution allemande aura été le point culminant de la vie politique de Richard Müller. Alors que son influence, à la fin de l'année 1918, dépassait de loin celle de Karl Liebknecht, qui maudissait Müller lorsque Liebknecht et son groupe spartakiste furent mis à l'écart, ce rapport de force allait vite changer. Bien que Müller ait survécu à Liebknecht et beaucoup agi lors des cinq premières années décisives de la République de Weimar, la tradition politique fondée par Luxemburg et Liebknecht se montra plus forte, laissant son empreinte sur l'histoire et l'historiographie. Le socialisme indépendant et le système des conseils, les formes politiques que soutenait Müller, échouèrent et furent prises en tenaille entre le boulet (millstones) social-démocrate et le marxisme-léninisme. La période durant laquelle Müller eut une réelle influence politique fut ainsi assez brève. Alors que son ascension politique fut assez rapide, en tant que leader syndical et meneur de grèves après 1916, en avril 1921, il n'avait plus aucune position influente en Allemagne. C'est à cette époque, en effet, qu'il dut abandonner toutes ses positions politiques après qu'une dispute de faction lui fit perdre sa position de leader syndical du KPD. Tout comme plusieurs anciens membres des conseils socialistes et opposants à la guerre, Richard Müller avait quitté le SPD d'abord pour les socialistes indépendants, c'est-à-dire les socialistes anti-guerre de l'USPD. Il n'y resta cependant pas bien longtemps. Après 1921, Müller n'était plus autorisé à avoir un poste au parti et, en 1924, le KPD fit un pas de plus pour l'exclure pour de bon. Müller protesta mais nous ne savons pas si ses protestations furent entendues.

Même si de remarquables travaux ont reconnu le rôle du mouvement des conseils dans la formation de la République de Weimar, jusqu'à présent rares sont les travaux biographiques sur ce sujet9. La figure majeure du mouvement des conseils reste assez obscure même si ce mouvement marqua un tournant important dans l'histoire du mouvement ouvrier international, et pas uniquement en Allemagne10. De même, le mouvement des conseils changea profondément la vision des socialistes allemands quant à la future société socialiste. Le très organisé parti social-démocrate de la seconde moitié du XIXe siècle imaginait le socialisme comme un Zukunftsstaat bien ordonné, un « État futur » mettant l'accent sur l'appareil d'État et la planification économique rationnelle11. Les conseils ouvriers que Richard Müller aida à mettre en place imaginèrent plutôt une forme radicale de socialisme par le bas dans lequel la participation des masses précédait, et était nécessaire à, la planification. Les agents du changement étaient donc imaginés d'une manière bien différente : alors que le parti politique était vu, avant 1918, comme le seul agent du changement, le mouvement des conseils réintroduisit les masses ouvrières dans la théorie et la pratique politique socialistes12. Ainsi, une biographie de Müller se doit de présenter une narration différente de la révolution allemande, qui ne se focalise ni sur le parti traditionnel des élites de la politique et de l'État allemand, ni sur les membres dépourvus de pouvoir du parlement allemand pré-1918. En examinant la vie de Richard Müller, le tourneur devenu chef d'État dans les derniers mois de 1918, nous examinerons les motifs personnels et politiques qui menèrent aux mobilisations et à la radicalisation de masse des années 1916-1919. La Révolution allemande n'émergea pas d'une série de manœuvres politiques parlementaires statiques ou d'autres sites traditionnels du pouvoir, mais de luttes politiques venant des couches les plus basses de la société – une lutte qui allait finir par entraîner de profonds changements dans chaque sphère de la société, du bas vers le haut. Même s'il a été dit que la Révolution a échoué dans ses objectifs socialistes, elle n'en a pas moins changé la société. Elle a permis la fin de la Grande Guerre, a introduit la journée de travail de 8 heures et renversé la monarchie autoritaire allemande qui fut remplacée par un système parlementaire libéral incluant le droit de vote des femmes. 

La vie de Richard Müller illustre parfaitement le processus qui a rendu ces changements possibles ; comprendre celle-ci est essentiel à une bonne appréhension de l'histoire sociale et intellectuelle de la Révolution allemande. Le « pur système de conseils » que lui et son camarade de l'USPD, Ernst Däumig, développèrent, n’influença pas que le mouvement ouvrier dans le sillage de la Révolution allemande, mais fut également une source d'inspiration pour Karl Korsch, qui travailla sur des projets de journaux socialistes conseillistes avec Müller en 1919 et 1929. Korsch allait devenir par la suite l'un des marxistes les plus éminents d'Europe et est considéré, avec Antonio Gramsci et Georg Lukács, comme l'un des co-fondateurs du marxisme occidental13.

Tout comme sa pensée sur les conseils, les écrits historiques de Müller gardent toujours de leur pertinence aujourd'hui. Müller débuta ces travaux en 1923, couchant ses expériences sur le papier pour les générations futures. Son travail en trois volumes, Vom Kaiserreich zur Republik (De l'Empire à la République), publié entre 1924 et 1925, est le plus important compte rendu de la Révolution allemande, du point de vue d'une perspective marxiste. Ces trois volumes furent redécouverts dans les années 1960 et informèrent fort utilement la vision de l'histoire du mouvement étudiant ouest-allemand via nombre d'éditions « pirates », avant d'être « officiellement » réédités plusieurs fois à partir de 1974. À ce jour, aucune monographie de la Révolution allemande ne peut passer sous silence ce passionnant travail, qui se fonde sur nombre de sources originales et forme la base de nombreux portraits de cette époque. Mais, alors que le travail historique de Müller tend à être lu intensivement pour la valeur des faits qu'il présente, les historiens ne se sont jamais frottés à ses interprétations. Pendant que le mouvement étudiant ouest-allemand et des segments des syndicats ouvriers s'intéressèrent considérablement aux problèmes soulevés par Müller, il était considéré comme un « gauchiste » en dehors de ces cercles et exclu de la plupart des discours grand public sur l'histoire allemande.

Le présent travail cherche ainsi à sortir Müller de l'obscurité imméritée dans laquelle il a été confiné. Son évolution personnelle et ses activités politiques sont au cœur de cette biographie14. Celles-ci son particulièrement intéressantes en cela que Müller fut l'un des rares leaders du mouvement ouvrier à être lui-même un ouvrier, venant donc de l'anonymat et de la pauvreté. Mais c'est justement à cause de ses origines qu'il reste des lacunes importantes dans la biographie de Müller, à cause du manque de sources. Richard Müller est l'une de ces figures historiques qui émergea de l'anonymat en plein cœur des événements politiques afin de changer le cours de ceux-ci et retourna ensuite dans l'obscurité. La majeure partie des documents sur sa vie est donc liée à l'opposition à la guerre, à la Révolution allemande et ses suites, c'est-à-dire qu'ils vont de 1914 à 1925. Ce sera donc également la période la plus importante du présent livre. Il n'y a que peu d'informations sur l'enfance et la jeunesse de Richard Müller ou sur ses activités après qu'il eut terminé ses livres, dont le dernier paru en 1925. C'est pourquoi Wolfgang Abendroth achève également son travail sur Richard Müller, dans ses fameuses conférences sur l'histoire du mouvement ouvrier européen, par ces simples mots : « Puis, sa route se perdit d'elle-même dans l'histoire »15. J'ai pu retracer certains passages de cette route perdue, mais d'autres demeurent obscurs. Mis à part quelques points clés, comme les noms et dates de naissance des membres de sa famille, la vie privée de Müller est un aspect particulièrement méconnu. C'est  pourquoi le présent volume se doit d'être une biographie politique, se limitant à l'impact public de Richard Müller.

Une telle entreprise est cependant particulièrement sujette au risque de tomber une fois de plus dans l'histoire d'un « grand homme ». Bien qu'ayant soutenu le suffrage féminin et d'autres revendications en faveur de l'émancipation des femmes, le mouvement ouvrier allemand était quasi entièrement mené par des hommes. Ceci, malgré l'intégration d'un grand nombre d'ouvrières dans la production, durant la Première Guerre mondiale, donnant à la classe ouvrière industrielle une composition plus mixte. Pourtant, inclure une dimension de genre dans ce travail est également difficile à cause du manque d'informations sur la vie privée de Müller. Cette dimension impliquerait de nous attarder sur la production de la masculinité dans les cercles ouvriers. J'ai cependant tenté de conserver une dimension historico-genrée, lorsque les informations le permettaient, et j'ai également tenté de ne pas ignorer les sources marginales sur le rôle des femmes.

Cette biographie n'entend donc pas narrer l'histoire d'un héros, mais veut plutôt réinsérer une vie politique dans son contexte, à travers les analyses d'événements politiques tels que la Première Guerre mondiale, la Révolution allemande ou encore la bolchévisation du KPD, dont les causes et les dynamiques sont toujours analysées comme sociales. Le présent travail rejette donc non seulement l' « histoire des grands hommes », mais également les explications en termes d'actions strictement individuelles, en clarifiant les limites de ces dernières. Dans le même temps, sans atténuer ses faiblesses ou erreurs, ce travail montre encore et toujours que les racines de ce qui apparaît comme des échecs politiques personnels de Richard Müller résident dans les échecs historiques d'un mouvement, d'une révolution et d'une classe.

Mais nous ne devons pas nier non plus le fait qu'un individu puisse défaillir, abandonner ou même se corrompre dans le sillage d'un tel échec. À la fin de sa vie, Richard Müller était un entrepreneur actif et la seule raison pour laquelle nous avons quelques informations sur sa vie durant cette période est que son nom apparaît dans les journaux quotidiens en rapport avec des affaires douteuses dans la construction et la propriété foncière.

Ce tournant inattendu peut sembler étrange, décevant ou inopportun, mais il n'est que la marque d'un passage banal de la politique au secteur privé au beau milieu de l'effondrement de certains idéaux et illustre le travail du biographe consistant à retracer les faits passés sous silence. Les prochaines pages montreront donc les tensions et les ruptures occasionnelles, les erreurs et les aberrations telles que les porte la vie de Müller. Elles offrent un matériau plus intéressant pour la postérité que ne le font les success stories habituelles.

 

Traduit de l'anglais par Selim Nadi

 




 

  • 1.   Voir notamment August Winkler, Germany : The Long Road West, Oxford University Press, Oxford, 2007.
  • 3.   Dieter Groh, Negative Integration und revolutionärer Attentismus. Die deutsche Sozialdemokratie am Vorabend des Ersten Weltkrieges, Propyläen, Berlin, 1973
  • 4.   David W. Morgan, The Socialist Left and the German Revolution – A History of the German Independent Social Democratic Party 1917-1922, Cornell University Press, Ithaca, 1975 ; Hartfrid Krause, USPD – zur Geschichte  der Unabhängigen Sozialdemokratischen Partei Deutschlands, Eruopäische Verlagsanstalt, Francfort sur le Main, 1975 ; Dieter Engelmann et Horst Naumann, Zwischen Spaltung und Vereinigung. Die Unabhängige Sozialdemokratische Partei Deutschlands in den Jahren 1917-1922, Neue Wege, Berlin, 1993.
  • 5.   Eric D. Weitz, Creating German Communism 1890-1990 – From Popular Protests to Socialist State, Princeton University Press, Princeton, 1997 ; Klaus Michael Mallmann, Kommunisten in der Weimarer Republik, Sozialgeschichte einer revolutionären Bewegung, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1996. Concernant la ligue Spartakiste comme précurseur du KPD voir William Pelz, The Spartakusbund and the German Working Class Movement 1914-1919, Mellen Publishers, Lewiston, 1987.
  • 6.   L'exposé autoritaire du léninisme fut développé par Staline dans Des principes du léninisme.
  • 7. À ce sujet, voir Fritz Opel, Der deutsche Metallarbeiterverband während des Ersten Weltkrieges und der Revolution, O. Goedel, Hanovre, 1957. Voir aussi Dirk H. Müller, Gewerkschaftliche Versammlungsdemokratie und Arbeiterdelegierte vor 1918, Colloquium Verlag, Berlin, 1985. Concernant les travaux  en langue anglaise, voir Ralf Hoffrogge, « From Unionism to Workers counclis : The Revolutionary Shop Stewards in Germany 1914-1918 » dans  Dario Azzellini et Immanuel Ness (dir.), Ours to Master and to Own : Workers' Control from the Commune to the Present, Haymarket Press, Chicago, 2011.
  • 8. Les « commissaires de la Révolution » tiennent cependant une place importante dans Martin Comack, Wild Socialism – Councils in Revolutionary Berlin 1918-1921, University Press of America, Lanham, 2012, ainsi que dans Donny Gluckstein, The Western Soviets : Workers' Councils versus Parliament 1915-1920, Booksmarks, Londres, 1985. Voir également David W. Morgan, The Socialist Left and the German Revolution – A History of the German Independent Social Democratic Party 1917-1922, Cornell University Press, Ithaca, 1975, ainsi que Pierre Broué, Révolution en Allemagne, 1917-1923, Les Éditions de Minuit, Paris, 1971.
  • 9.  On peut tout de même mentionner : Peter von Oertzen, Betriebsräte in der Novemberrevolution, J.H.W.Dietz, Berlin, 1976.
  • 10. Voir Dario Azzelini et Immanuel Ness (dir.), Ours to Master and to Own : Workers' Control from the Commune to the Present, Haymarket, Chicago, 2011.
  • 11. Voir Ralf Hoffrogge, Sozialismus und Arbeiterbewegung in Deutschland – von den Anfängen bis 1914, Schmetterling Verlag, Stuttgart, 2011.
  • 12. Voir Ralf Hoffrogge, « ''Die wirkliche Bewegung, welche den jetzigen Zustand aufhebt'' – Sozialismuskonzepte und deutsche Arbeiterbewegung 1848 bis 1920 », Prokla – Zeitschrift für Kritische Sozialwissenschaft, n° 155, Westfälisches Dampfboot, Münster, 2009.
  • 13. Sur le concept de « marxisme occidental » voir Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Maspero, Paris, 1977.
  • 14. Voir Günter Hottmann, Die Rätekonzeptionen der Revolutionären Obleute und der Links-(bzw. Räte-)Kommunisten in der Novemberrevolution : Ein Vergleich (unter Einschluß der Genese der Rätekonzeptionen), Thèse de doctorat (non publiée), Göttingen, 1980 ; Volker Arnold, Rätebewegung und Rätetheorien in der Novemberrevolution, Junius Verlag, Hamburg, 1985 ; Peter von Oertzen, Betriebsräte in der Novemberrevolution, J.H.W.Dietz, Berlin, 1976.
  • 15. Wolfgang Abendroth, Sozialgeschichte der europäischen Arbeiterbewegung, Suhrkamp, Francfort sur le Main, 1985, p. 187.

 

date: 
21/11/2014 - 10:38
Ralf Hoffrogge

 

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Paris libéré… malgré de Gaulle ?
Par François Ruffin, 19/11/2014
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En 1964, pour le vingtième anniversaire de l’événement, Maurice Kriegel-Valrimont publie La Libération, sous-titré « Les archives du Comac* (mai-août 1944) », aux éditions de Minuit. C’est un recueil, au jour le jour, des archives du Comité d’action militaire du Conseil national de la Résistance, « l’organe de commandement suprême des FFI* en France ». L’auteur indique sobrement :
« La publication de ces textes de 1944, en grande partie inédits, m’a paru nécessaire pour rétablir une vérité historique trop souvent ignorée ou travestie, en particulier pour ce qui concerne le rôle joué à l’époque par le général de Gaulle. »
Sa « vérité historique » à lui, c’est que Paris ne fut pas sauvé par la clémence d’un général allemand, mais par le soulèvement des habitants. Et que cette insurrection ne s’est pas produite grâce à Londres, mais plutôt malgré Londres, dont les représentants ont à plusieurs reprises freiné le mouvement.

Je vais en reproduire de larges extraits. Pas seulement parce que ces documents, avec leur ton à la fois martial et enthousiaste, possèdent un certain charme, comme l’indice stylistique de la fougue, de l’ardeur, qui habitait ces hommes. Mais aussi parce que, comme tout épisode observé d’assez près, ce passé contient des leçons pour le présent.

D’abord, le souci permanent qu’ont ces combattants de ne pas s’isoler, de ne pas s’appuyer seulement sur une avant-garde, mais de s’enraciner dans le pays, de construire une « action de masse ». Aussi déploient-ils des efforts constants pour mesurer le rapport de forces, pour prendre le pouls du peuple, pour ne pas se tromper sur son état d’esprit, avant de passer à l’insurrection.

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Surtout, la place qui demeure pour la volonté. L’espoir est mince : « Si pour Noël Paris est pris, ce sera épatant », estime alors Churchill. Les Alliés ont prévu de contourner la capitale, et rien ne semble infléchir Eisenhower. Mais l’élan des résistants, non pas impulsé du sommet, mais du moins encouragé – quand les sceptiques voudraient le ralentir – cet élan va bouleverser la donne.

C’est un véritable drame qui se déroule, à huis clos, avec une immense tension : entre leurs mains, ces personnages tiennent, en partie, le destin de Paris, et donc du pays, pour la guerre mais aussi pour l’après-guerre. La capitale finira-t-elle rasée par l’occupant comme Varsovie ? Pour échapper à cette tragédie, doit-on faire profil bas ou au contraire se rebeller contre l’ennemi ? Et comment gagner, pour la suite, la souveraineté nationale ?
« Tout le monde connaît maintenant la réalité des plans alliés pour l’ensemble de la France, commente Kriegel. L’administration militaire américaine, l’Amgot, avait prévu de faire passer sous sa coupe jusqu’aux sous-préfets ! Comment l’avons-nous évité ? Grâce à notre action et à celle de de Gaulle. » 

Les personnages

« Villon, représentant du Front national*, est entré au Comac comme délégué du CNR, rapporteur pour les questions militaires, écrit Kriegel-Valrimont. Villon est architecte, il a 43 ans. Sa compagne, Marie-Claude Vaillant-Couturier, est déportée en Allemagne. Né à Soultz, dans le Haut-Rhin, il a déjà été interné pendant plusieurs mois au cours de l’occupation. C’est l’un des principaux artisans du rassemblement de la Résistance française. Que de responsabilités sur d’aussi frêles épaules ! Quand, au haut d’un escalier, au début de l’année 1944, deux agents nazis ont voulu l’arrêter, il a trouvé assez d’énergie pour s’en débarrasser d’un coup de pied bien ajusté, et sauter ensuite par une fenêtre. C’est le chirurgien des hôpitaux Leibovici qui soignera ses fractures. A Yves Farge qui s’étonne de la détermination que cache ce visage buriné et intelligent, il répond : “Voilà ce que le communisme fait d’un petit Juif malingre.” »

«  Le représentant de la zone Nord, Vaillant (Jean de Vogüé), est un homme des “deux cents familles”, selon le terme qui a fait fortune à l’époque du Front populaire. C’est un des dirigeants du mouvement “Ceux de la résistance”. Il est proche de la quarantaine, élégant, les cheveux séparés par une raie impeccable. Vogüé était à Londres au moment de la défaite. Il en est revenu pour reprendre le combat. Animé d’un tranquille courage, il est sans cesse soucieux de traduire les intentions en actes.  »

Les « trois V » – Villon, Vaillant et Valrimont, représentant de la zone sud – dirigent le Comac. Ils sont assistés de Jacques Chaban-Delmas, le représentant de Londres.

« Délégué militaire. Celui-ci a 29 ans. Venant des milieux de l’inspection des finances, ce garçon brun, souple et sportif est apparu assez tardivement parmi les clandestins. L’évident souci qu’il a de nous séduire s’accommode mal des efforts qu’il déploie pour imposer la volonté de l’état-major de Londres. »

Quand sonne l’heure de libérer Paris, le général Pierre Koenig a 44 ans et déjà une longue carrière de militaire derrière lui. Il était parti à la Première Guerre mondiale sur ces mots de sa mère : « J’aimerais mieux te voir mort que vaincu !  » En 1940, il rejoint de Gaulle à Londres « avec la résolution de continuer la lutte jusqu’au bout, quelle qu’en fût l’issue ». Pour avoir résisté à l’avancée allemande en Afrique du Nord, notamment face au général Rommel à Bir Hakeim en 1942, il est une figure militaire emblématique de la France libre. Il représente le gouvernement d’Alger auprès du général Eisenhower. Et entend bien, comme le Comac, commander les FFI…

22 mai 1944. « Harcelez les troupes ! »

A peine créé, le Comac estime que les instructions de Koenig «  tiennent un compte tout à fait insuffisant de la liaison nécessaire entre l’action des FFI et les actions de masse  ». Aussi lui adresse-t-on un télégramme :


« Comac à Koenig.
« Primo : peuple français tout entier uni dans même désir de participer à la libération du territoire. Nécessaire dès à présent d’envisager non seulement actions FFI mais aussi désir d’action du peuple entier, prouvé par augmentations du nombre actions armées et recul allemand, devant grèves patriotiques 1er mai. »

Dès cette date, explique Maurice Kriegel-Valrimont, « s’engage un débat qui ne se terminera qu’au mois d’août. Deux positions, deux directions, vont s’affronter. D’un côté, l’état-major qui siège à Londres et qui s’exprime par sa délégation militaire à Paris, de l’autre la Résistance intérieure.
« Sur les bords de la Tamise, on estime que le commandement des FFI doit dépendre de Londres et d’Alger, que les questions militaires doivent passer au premier plan et qu’il faut créer un état d’esprit unissant le peuple français en armes contre l’envahisseur.
« Le Comidac [premier nom du Comac] est unanime à penser que les FFI doivent exécuter les plans prescrits et les missions confiées par les Alliés, mais l’essentiel pour la Résistance reste la possibilité d’engager et de réaliser des opérations conçues par elle-même, destinées à libérer tout ce qui sera possible du territoire national par sa propre action. Pour cela, les F.F.I. doivent être commandés d’ici, de Paris, et non de Londres. »

Ce désaccord sur le commandement traduit un désaccord sur le fond, sur la lutte : les résistants de l’intérieur réclament de l’«  action dès maintenant sans attendre le Jour J  », des « armes distribuées sans délai », que «  tous les cadres des FFI, y compris les cadres subalternes, auront à faire la preuve de leur sens de l’initiative et de leur esprit de sacrifice  », tandis que l’état-major de Londres temporise, se montre méfiant à l’égard de la guérilla, sceptique sur un soulèvement populaire.

Pour son baptême, le Comac envoie ainsi à tous les FFI une déclaration tout feu tout flamme «  à lire devant chaque formation militaire ». Je la cite quasi-intégralement, tant cette fièvre traduit la volonté qui anime ces hommes.

« Ordre du jour du 22 mai 1944.
« A tous les officiers, sous-officiers et soldats des Forces françaises de l’intérieur, combattants des groupes francs, corps francs, francs-tireurs et partisans, hommes du maquis !
« Le Comité d’action militaire, par décision du Conseil national de la Résistance et en accord avec le gouvernement provisoire de la République siégeant à Alger, agit dorénavant comme l’organe de commandement suprême des FFI en France.
« Dans ces heures graves pour l’avenir de la patrie et peut-être à la veille d’événements décisifs, la nation a les yeux fixés sur vous.
« Avant-garde de notre peuple, vous devez lui donner l’exemple de l’union la plus complète, par-dessus les différences d’origine et d’opinion, de métier et de croyance, par-dessus les différences d’organisation.
« Qu’une seule pensée vous anime : LIBERER LA FRANCE !
« Qu’une seule volonté vous hante : rivaliser d’ardeur pour porter des coups à l’ennemi et aux traîtres.
Camarades de combat,
« Il dépend de votre courage, de votre discipline, de votre esprit d’initiative que l’ennemi, chancelant sous les coups de l’armée soviétique et de l’aviation anglo-américaine, soit écrasé.
« De votre audace et de votre dévouement à la patrie dépend l’échec du plan de l’envahisseur qui, dès les débarquements alliés, veut transformer la France en un immense camp de concentration, et tenir tous les Français à la merci de quelques milliers de mitraillettes de ses SS et de la milice du traître Darnand*.
« C’est en affaiblissant, aujourd’hui, par la guérilla et le sabotage, les forces de l’ennemi que vous répondrez à ce plan.
« C’est ainsi que vous acquerrez l’expérience du combat et la science militaire.
« C’est ainsi que sortiront de vos rangs des chefs aguerris, dignes de votre confiance et de l’admiration de notre peuple.
« C’est ainsi que vous serez capables d’encadrer les milices patriotiques qui se constituent dans les entreprises et les villages et l’immense multitude des patriotes qui ne demandent qu’à s’armer et à se battre contre l’oppresseur allemand exécré.
« C’est ainsi que vous serez capables de susciter et de prendre la tête des mouvements de masse pour empêcher les arrestations et les massacres et pour entraîner tout le pays à la désobéissance générale aux ordres de Hitler et de ses agents de Vichy.
« C’est ainsi que vous assurerez la possibilité pour notre peuple de passer à l’insurrection, inséparable, selon le général de Gaulle, de la libération nationale.
« C’est ainsi que vous contribuerez à la victoire de la France et des alliés.
« C’est ainsi que vous assurerez à la France un avenir digne de son passé de grandeur.
« Le Comac, sous l’autorité du CNR, vous ordonne donc :
« Attaquez l’envahisseur où vous le trouvez !
« Harcelez les troupes !
« Tendez des embuscades à ses convois !
« Faites dérailler ses trains !
« Faites couler ses péniches !
« Coupez ses lignes de communication !
« Armez-vous à ses dépens !
« Exterminez les traîtres, agents de la Gestapo, miliciens-assassins, PPF*, RNP* !
« FRAPPEZ, FRAPPEZ, FRAPPEZ par tous les moyens les bourreaux de notre peuple !
« Prouvez au monde que les Français de 1944 sont dignes de leurs aînés de Verdun et de Valmy !
« Gloire éternelle aux héros tombés dans les combats !
« En avant pour la victoire de la patrie !
« En avant pour la liberté de la nation !
« En avant pour son indépendance et sa grandeur !
« Mort à l’envahisseur allemand !
« Mort aux traîtres !
« Vive le gouvernement provisoire de la République présidé par le général de Gaulle !
« Vive la France ! »

12 juin. « Intensifier partout guérilla »

Le Comac adresse à Koenig le télégramme suivant :

« Comac demande à général Koenig user autorité pour obtenir Radio Alger, Brazzaville, BBC, New-York, Moscou, lecture intégrale et répétée ordre ci-dessous :
« Ordre à toutes les formati

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ons armées de la Résistance.
« Primo : soutenir par tous moyens action alliée…
« Deuxio : intensifier partout guérilla destruction dépôts de carburant, etc.
« Tertio : sabotage généralisé des productions ennemies… »
La guérilla mobile en France
« Nous n’avions pas de formation militaire ancienne. Il a bien fallu en acquérir une ! Qu’avons-nous fait ? Nous avons examiné les expériences du XIXe siècle, les soulèvements populaires, la Commune et les autres. Les francs-tireurs de Hugo* nous ont servi de référence. Et puis j’ai étudié de façon très sérieuse Clausewitz. J’étais devenu un bon connaisseur de la conception du soulèvement populaire contre un occupant, telle qu’il l’a formalisée. Nous avons utilisé tous ces éléments dans les conditions où nous nous trouvions. Tillon* l’a fait de son côté. D’un groupe à l’autre, il y avait des nuances, des différences. Mais l’important, c’est ce à quoi nous avons abouti, à savoir une conception de la guérilla mobile en France. Elle ne nous est pas venue de Tito – nous ne savions pas ce qui se passait en Yougoslavie –, ni de Mao dont nous avons découvert la pensée militaire des années plus tard. C’est ainsi que nous avons pris pour règle : “Ne vous accrochez pas à un terrain si vous n’en avez pas la maîtrise.” »
Maurice Kriegel-Valrimont.

14 juin. « Freinez au maximum ! »

Chaban-Delmas informe le Comac que les parachutages seront interrompus « jusqu’à la lune d’août », et il donne connaissance d’un télégramme du général Koenig.


« Ordre formel général Koenig. Etant donné l’impossibilité actuelle d’effectuer ravitaillement armes et munitions freinez au maximum je répète freinez au maximum activité de guérilla constituez petits groupes isolés plutôt que gros détachements rompre partout contact lorsque cela est possible en attendant que soyons en mesure effectuer nombreux parachutages. »

Valrimont «  élève une très vive contestation basée sur les trois points suivants :

  • l’interruption des parachutages est décidée au moment où on en a le plus besoin ;
  • la communication d’ordres directs aux mouvements constitue la négation de tout commandement intérieur ;
  • la transmission d’un ordre absolument contraire aux décisions du Comac, celui de freiner la guérilla, risque de briser la lutte en France et de causer au pays le plus grave préjudice. « Nous disons à Chaban-Delmas que la résistance intérieure ne peut pas admettre ce qui vient de se produire. Visiblement, Chaban-Delmas est bien ennuyé. Il invoque un rendez-vous impérieux pour nous quitter et nous demande de reporter la question à la prochaine réunion. »

Et le Comac adresse aussitôt aux FFI un ordre contraire… s’appuyant sur le général de Gaulle, dont « les trois V » retiennent ce qui les arrange !

« 

En aucun cas il ne faut, comme l’a dit le général de Gaulle, se laisser mettre hors de combat sans combattre.
« Exemple : si des Allemands interdisent de sortir dans la rue, afin d’avoir le temps de mettre en place un dispositif de contrainte contre un quartier ou une ville, la descente dans la rue des troupes FFI est capable d’entraîner des masses d’hommes qui, malgré leur désir de se battre ou de se défendre, n’oseraient pas en prendre l’initiative.
« Si les Allemands ou la milice de Darnand tentaient de fouiller un groupe d’immeubles afin de découvrir des “suspects”, une attaque venant de l’extérieur dirigée contre les forces répressives peut être déclenchée et déborder l’ennemi, si des groupes de FFI en prennent l’initiative.
« Pour de telles actions des forces armées de la Résistance en faveur de l’action des masses, les diverses formations, y compris les groupes de base, doivent avoir la plus grande liberté d’initiative, chaque soldat des FFI doit être à l’affût de toute occasion d’action de ce genre et la proposer à son chef.
« (AUCUN CHEF FFI NE POURRA EXCUSER SON INACTION PAR L’ABSENCE D’ORDRE DE SES CHEFS HIERARCHIQUES.)
« Partout où le rapport de force le permet, le but de l’insurrection doit être de débarrasser le pays de l’envahisseur, de destituer les représentants de Vichy, et de les remplacer par des pouvoirs provisoires instaurés et contrôlés par les comités de la libération. »

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19 juin. « Déchiré l’ordre de Koenig »

Le télégramme de Koenig a néanmoins semé la confusion :

« Villon rapporte que le délégué militaire de l’Ain, où l’action était en cours, a purement et simplement déchiré l’ordre de Koenig. Mais la paralysie qu’a provoquée ce télégramme dans les régions voisines peut causer les plus graves préjudices aux départements de la région de Lyon partiellement libérés. »

De plus, «  Chaban-Delmas informe alors le Comac qu’il n’a pas transmis le télégramme du 12 juin adressé à Koenig [concernant la demande de radiodiffusion], parce qu’il le considérait contradictoire avec celui de l’état-major de Londres. »

Le Comac note que Chaban «  s’est interposé comme un écran entre le commandement FFI et l’état-major de Londres. »

Koenig fait parvenir un nouveau télégramme, qui contredit complètement le précédent :

« Ordre général opération n°1. La mission de toutes forces de l’armée intérieure est de se battre… Faire continuer au maximum la guérilla insaisissable contre lignes communication ennemies… »

Et Valrimont de conclure : « 
“Faire continuer au maximum la guérilla insaisissable”, tel avait été l’ordre du Comac, telle avait été la réalité de la lutte, et le dernier télégramme de Koenig en était le constat. »

21 juin. « Soumis au général Koenig »

Chaban ne lâche pas le débat : il « considère que les FFI doivent être soumis au commandement du général Koenig [et non au Comac]. Il considère que l’action extérieure est essentielle et que l’action intérieure doit lui être subordonnée.
L’insurrection nationale ne doit se faire que lorsque la désorganisation de l’armée ennemie sera suffisante pour l’empêcher d’utiliser les moyens dont elle disposera encore, et dont l’utilisation à l’heure actuelle aboutirait à des représailles dont il ne pense pas que la Résistance doive prendre la responsabilité. »

3 juillet. « Un million d’hommes prêts à agir »

Pascal Copeau, alias Corton, co-dirige le Mouvement de Libération de la zone sud.
«  Il apporte au Comac les informations sur l’action qui a suivi le débarquement en zone sud.
« Nombreuses opérations militaires insurrectionnelles… Trois foyers de soulèvement dans la région de Lyon… Dans l’Ain, dès le 6 juin, occupation de certaines villes comme Bellegarde, Oyonnax, Saint-Claude et La Cluze. Dans le Vercors, les FFI contrôlent le massif, mais ils sont exposés à des attaques. Dans l’Ardèche, un important mouvement insurrectionnel a libéré Annonay et la région avoisinante.
« La conclusion de Copeau est formelle : étant donné la température du pays, on peut dire qu’il y a un million d’hommes prêts à agir et à se battre. Dans l’ensemble, dit-il, la répression est peu importante ; elle a été au total moins coûteuse que deux heures de bombardement sur une grande ville.
« Chaban-Delmas déclare que, devant cet exposé des faits, il est prêt à soutenir l’action.
« Je rappelle que Chaban-Delmas avait prévu que les foyers d’insurrection ne tiendraient pas quinze jours devant le retour offensif de l’ennemi et que l’action intérieure n’aboutirait jamais au moindre changement d’attitude des Alliés et au moindre envoi d’armes. Je me félicite, par conséquent, de l’accord de Chaban-Delmas, à condition qu’il ne change pas d’avis et qu’il participe aux solutions nécessaires. »

5 juillet. « Grande nation indépendante »

C’est publiquement que, dans sa directive, le Comac désavoue les envoyés de Londres :


« L’aspiration à la liberté, à l’indépendance et à la grandeur n’a de sens que dans la mesure où le peuple français participe au combat.
« La France ne pourra faire figure de grande nation indépendante que si les Français sont les artisans de leur libération.
« Les FFI, liées aux masses populaires, ont libéré des portions de territoire dont la superficie dépasse de très loin celle de la tête de pont alliée. Cette libération, non conçue par l’état-major interallié, est le fait de l’initiative des formations de l’intérieur, elle est le fait de la France.
« Contrairement aux prévisions du DMN [le Délégué militaire national, Chaban], ces actions ont été hautement appréciées par l’état-major interallié qui, dans un communiqué, a reconnu que des divisions entières de l’ennemi avaient été paralysées par les FFI et tenues loin des zones de combat.
« Les missions alliées qui ont pu constater l’ampleur des actions en France sont immédiatement intervenues pour satisfaire aux demandes d’armes et de matériel, et le jour où parvenait dans l’Ain l’information du général Koenig que les parachutages étaient suspendus et le télégramme donnant l’ordre de freiner la guérilla, parvenait également, sur la demande d’officiers alliés, le plus important parachutage jamais reçu.
« Nul doute que le rôle des chefs de la Résistance soit de souligner les possibilités intérieures pour obtenir les moyens qui permettront de développer l’action libératrice, à tel point qu’elle devienne un élément dont la stratégie alliée ne puisse pas méconnaître l’importance.
« Il est dès maintenant impossible de nier que l’action intérieure n’est pas dans une dépendance étroite des conceptions stratégiques alliées.
« Certaines fautes ont été commises. Des formations se sont livrées au jour J à des actions qui n’étaient pas liées à l’action des populations et qui ont abouti à des échecs dans la mesure où les objectifs étaient trop ambitieux ; l’erreur a été d’agir sans liaison avec les masses, en vertu d’une “idée” qui attribuait au jour J des vertus magiques.
« Les ordres du Comac précisent qu’il faut agir selon la situation concrète et tenir compte des possibilités et de la volonté de participation des masses à l’action que l’on veut entreprendre.
« Une autre faute a été commise : sur les indications des radios alliées, de nombreux Français ont quitté leur foyer pour rejoindre le maquis. Dans certaines villes, on a constaté des départs massifs ; dans ce cas, on a agi en vertu de “l’idée” de “ groupements mobilisateurs” exposée dans une instruction Koenig, dans le cadre de la stratégie alliée.
« Là encore, les faits ont démontré qu’on avait simplement dirigé vers des lieux de concentration qui n’étaient nullement préparés à cet effet, des hommes désarmés, courant des risques inutiles, sans aucune possibilité d’action. »

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31 juillet 1944. « Même seul »

Le Comac durcit encore le ton : qui ne combat pas est un traître !
Voilà l’«  Ordre du jour adressé à tous les officiers de l’armée française » :


« I – Rechercher immédiatement le contact avec l’une des organisations intégrées aux FFI.
(…)
« II – Si vous n’avez pas le moyen de prendre contact avec une organisation de Résistance, formez vous-même un groupe de combat avec cinq ou six patriotes sûrs, afin d’agir sans cesse contre l’ennemi, ses troupes, ses transports.
(…)
« IV – Même seul, sans moyen immédiat de joindre les FFI, les milices patriotiques, ni de former un groupe de combat, même sans armes, vous devez agir contre l’ennemi en exécutant des sabotages, en vous attaquant à ses soldats ou officiers isolés, ou contre les traîtres avérés ou agents de la Gestapo ou délateurs.
« Ceux qui se soustrairaient à l’exécution de ces ordres, ceux qui se contenteraient d’attendre qu’on vienne les chercher, (…) ceux-là perdraient définitivement le droit de revendiquer la qualité d’officier ou de sous-officier français. »

16 août. « Vous creuserez des tranchées »

Alors que « des troupes françaises, anglaises et américaines ont débarqué entre Nice et Marseille », même à mains nues, luttez !, exige le Comac :
« 

Empêchez les formations d’Hitler d’opérer les mouvements prévus. Que pas une voie de chemin de fer, pas une route, pas un canal allant du midi au nord de la France ne soit utilisable par l’ennemi ; que chaque tournant de route soit une embuscade, que de chaque fourré surgisse un danger pour lui.
« A défaut d’armes, vous tendrez des câbles, vous abattrez des arbres, vous creuserez des tranchées, vous déboulonnerez des rails, vous crèverez des pneus, vous incendierez les citernes et les dépôts de carburant ennemis.
« Et chaque fois que vous le pourrez, vous prendrez des armes à l’ennemi et vous armerez les patriotes. »

17 août. « Attaquer un char »

La grève s’étend à Paris, chez les cheminots, dans le métro, la police. Les affiches des résistants ne sont plus arrachées. Laval* et certains services nazis évacuent la ville. Von Choltitz exécute soixante-huit patriotes.
Le Comac diffuse une instruction très détaillée sur les moyens d’attaquer un char…

19 août. « Sans pitié »

La grève devient presque totale : PTT, textile, métallurgie, etc.
Les FFI s’emparent des Halles, de la poste centrale, de la Pitié, de la préfecture de police.
D’après von Choltitz, « la liaison entre les points d’appui allemands devient difficile ». Et le général allemand ordonne de « nettoyer les points de résistance importants », « sans pitié », de « détruire les maisons d’où partiront les coups de feu ».

20 août. « Un sabotage »

Alors que l’insurrection gagne du terrain, coup de tonnerre :

« Rol à Comac
Le 20, à 7 heures du matin
J’apprends par un officier d’état-major que Chaban (DMN) a donné hier des ordres impératifs au colonel Lizé [le chef FFI du département de la Seine, adjoint de Rol-Tanguy] pour éviter tout combat dans Paris, et toute effusion de sang. »

Par le biais du consul de Suède, Von Choltitz a proposé une trêve aux résistants. Une option qu’appuie, devant le CNR, Chaban – de retour de Londres : « Après des conversations qu’il avait eues avec les généraux américains, et en particulier avec Patton, il n’y avait pas lieu de compter sur une arrivée prochaine des Alliés. Il se prononçait en faveur d’une trêve. Villon s’y était opposé de la manière la plus vive, en dénonçant les dangers que ces pourparlers faisaient courir à la population et la gêne majeure qu’ils apportaient au développement de la lutte.
Le CNR avait renvoyé sa décision au lendemain. »

Dès lors, dans les rues, en pleine bataille, des ordres contradictoires sont délivrés.
A la préfecture, « il a été décidé de cesser le feu à 21 h 40 », et des voitures de police circulent dans les rues, avec des haut-parleurs, prônant la trêve… »
Le commandement FFI condamne, à l’inverse, ce «  sabotage ».

Les « trois V » donnent leur « opinion sur les pourparlers de trêve ».

« Le Comac exprime sa surprise de voir que des pourparlers pour une trêve ont été poursuivis par des personnalités non-qualifiées. »

Voilà pour la forme.
Et sur le fond :

« Les partisans de la trêve prétendent que celle-ci doit avoir pour but de sauver les occupations de certains bâtiments publics d’une attaque où elles auraient le dessous par manque de munitions.
« Le Comac, fort de son expérience et de l’étude des bons et mauvais exemples de lutte menée par les FFI dans le pays, peut affirmer que le sort de l’action engagée ni celui des combattants ne dépendent de la possession d’un immeuble, qui n’a qu’une valeur de symbole.
« A Paris comme ailleurs, la tactique du plateau des Glières* est une faute, alors que la guérilla mobile est efficace.
« Il faut appeler toute la population à participer effectivement à la lutte, l’inviter à établir des obstacles gênant l’ennemi, etc. »

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21 août. « Je n’obéis pas »

Le CNR se réunit pour trancher.

« Chaban-Delmas évoque encore des représailles possibles ; il soutient qu’une quantité considérable de chars Tigre peut intervenir à tout moment et il qualifie la trêve avec von Choltitz de gentleman’s agreement. »

Les « trois V » se fâchent.
Jean de Vogüé est le plus acéré :
« Je viens de quitter les combattants et j’y retourne car, avec eux, je suis à mon aise et le devoir est clair. Nous faisons la guerre : c’est une chose dure, qui réclame de l’énergie, de l’audace et de l’abnégation. On l’a oublié en 1940, d’où la défaite. Il ne faudrait pas l’oublier maintenant. Il faut de la clairvoyance dans les décisions, puis du caractère, et une énergie indomptable dans l’exécution ; enfin de l’audace réfléchie de la part du commandement et de la troupe.
« Je parle en officier français, venu en France pour combattre et, depuis quatre ans, j’attends ce moment. Depuis deux jours, les combats sont déclenchés. Le moral des FFI est magnifique ; ils prennent des armes sur l’ennemi, la cohésion des diverses formations se réalise, l’autorité des chefs sur les hommes s’affirme, la population apporte son aide. Le moral de l’ennemi est brisé : il ne veut plus se battre dans Paris, mais sauver ce qui reste : ses propositions le prouvent, elles émanent d’un ennemi qui se sent battu.
« Et c’est ce moment-là qu’un homme, se parant du titre de général français, choisit pour négocier, pour accepter les conditions d’un ennemi en pleine retraite ! Il ne voit donc pas la place de ces journées dans l’histoire du pays ? Il arrête des combats victorieux qui rendront au peuple parisien sa fierté, son sens de la grandeur, l’unité dans la victoire !
« N’importe quel sous-lieutenant sait que, quand l’ennemi faiblit, il faut redoubler les coups pour l’abattre, qu’il ne faut jamais arrêter une troupe bien engagée, qu’on ne négocie pas sous le feu ! Ce n’est pas au moment où on peut saisir la victoire qu’il faut s’arrêter, laisser s’échapper l’ennemi et se déshonorer !
« Et quel effet cela aura-t-il sur les combattants ? Quel effet moral ? On risque de rompre leur cohésion, et de livrer leur enthousiasme qui est leur force principale. Il ne faudrait pas croire qu’on peut ainsi les arrêter, puis les relancer dans la lutte comme des pantins. Pour ma part, je n’obéis pas à un ordre de trêve. Ma conscience d’officier et de Français me l’interdit.
(…)
C’est tout ce que j’avais à dire : je demande aux membres du CNR de se hausser à la hauteur des événements, et je vais retrouver mes camarades de combat. »

Le CNR se rallie à un appel au combat.
Sera placardée l’affiche suivante :

« Parisiens,
« L’insurrection de Paris a déjà libéré de nombreux édifices publics de la capitale. Une première grande victoire est remportée.
« La lutte continue. Elle doit se poursuivre jusqu’à ce que l’ennemi soit chassé de la région parisienne.
« Plus que jamais, tous au combat !
« Abattez les arbres, creusez les fossés antichars, dressez des barricades.
« C’est un peuple vainqueur qui recevra les Alliés. »

22 août. « Rôle de frein »

Devant les faits, Chaban se rend.
« Les conditions de l’insurrection nationale sont réunies depuis aujourd’hui. Contrairement à certaines informations que l’on m’avait données, le commandement allemand ne dispose pas d’une importante réserve de chars Tigre. L’état-major de l’hôtel Meurice doit disposer au total d’environ 3 000 hommes. Que ceci soit notre dernière discussion. Jusqu’à maintenant, j’ai joué un rôle de frein ; aujourd’hui, je suis décidé à me battre. »

Et voici simple, immédiate, la réponse de Jean de Vogüé : «  Vous avez joué un rôle de frein… Consolez-vous, vous n’avez pas freiné grand-chose. »

24 août. « Des forces d’ordre »

L’offensive FFI s’est accentuée.
La division Leclerc parvient à Longjumeau.
Les Allemands sortent par la porte Dorée et la porte de Vincennes.
Mais une consigne tombe de la préfecture : « Par ordre du général Koenig, les gardiens de la paix ne sont plus sous le commandement des FFI. Ils repassent sous l’autorité du préfet de police. »
Il s’agit, explique-t-on, de constituer des « forces d’ordre ». Et les gardes gouvernementaux refusent, désormais, d’obéir au commandement. Un groupe de la préfecture reprend même un canon aux FFI !
Alors que les barricades sont encore attaquées par les chars, les policiers se préparent à lutter contre un autre ennemi : les rouges. Que l’insurrection nationale ne tourne pas à la révolution sociale.

Les patriotes en pestent :
« Lizé (…) est un colonel d’active, un homme tout d’une pièce. Pendant la préparation de l’insurrection, il disait à son chef d’état-major, Massiet-Dufresne, qu’il était décidé à faire obstacle à une emprise communiste sur Paris. Mais il a vécu l’insurrection au contact des combattants et il s’est comporté comme un combattant. Maintenant, il s’indigne : “Que signifient toutes ces interventions de Koenig qui nous empêchent d’utiliser toutes les forces disponibles pour porter à l’ennemi des coups décisifs ?” »

Et Kriegel-Valrimont de conclure  : « Tous les regards sont fixés sur Chaban-Delmas. »

25 août. « Mission accomplie »

La division Leclerc arrive, et le QG allemand est pris.

« Il reste une seule question, celle de la signature de la reddition.
« Je fais remarquer à Leclerc que les combattants de la Résistance française, qui ont engagé la lutte et qui la poursuivent, seraient écartés de la victoire d’une bataille qu’ils ont menée et qu’ils sont décidés à poursuivre.
Le général Leclerc convient de la nécessité de faire participer les combattants de Paris à la victoire obtenue et l’acte de reddition est immédiatement dactylographié à nouveau, portant en tête qu’il est conclu entre le colonel Rol, commandant des FFI de l’Île-de-France, le général Leclerc, commandant de la deuxième division blindée, et le général Von Choltitz, commandant militaire des forces allemandes dans la région de Paris.
« C’est à la suite de cette décision que Rol et moi emmenons von Choltitz dans une voiture blindée à la gare Montparnasse. Quand je regarde Rol à côté de moi, je lis, comme dans un miroir, des sentiments simples et forts : nous sommes maigres, mal rasés, mal habillés, mais enfin ce pourquoi tant des nôtres ont sacrifié leur liberté et leur vie est accompli. »

27 août. « La France, c’est moi »

« Le général de Gaulle a convié au ministère de la Guerre les dirigeants militaires de l’insurrection parisienne. Nous sommes un peu plus d’une vingtaine. Il fait une entrée solennelle. Les présentations sont d’un laconisme militaire ; il congédie chacun des officiers par un “C’est bien, au suivant !” L’un des présents a le bras droit en écharpe, il a été blessé ; au moment où de Gaulle s’approche de lui, dans un geste touchant, il tend sa main gauche. De Gaulle ne la voit pas, et cette main tendue tombe, inerte, au bruit sec du : “Au suivant !”
« Nous aurons tout de même droit à quelques paroles, parmi lesquelles on entendra : “Je vous remercie de ce que vous avez fait ; c’est très bien, vous avez libéré Paris. Grâce à vous, la France aura sa place plus glorieuse dans le monde. ” (…)
« Quelques temps plus tard, avec une délégation du Mouvement de libération national, nous constatons la même attitude, et nous entendons tomber, de sa bouche un peu amère, cette formule lapidaire : “La France, c’est moi.” »
robert-doisneau-barricades-paris-1944.jp

 

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