Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

La géniale Theo Colborn nous a quitté.

Par François Veillerette - 19 décembre 2014
Theo Colborn, génie scientifique

La scientifique états-unienne, à l’origine de la révolution conceptuelle des « perturbateurs endocriniens », est décédée à l’âge de 87 ans. Hommage de François Veillerette, porte-parole de Générations Futures.

Même une infime quantité de molécules chimiques peut avoir de graves effets sur la santé. Les recherches de Theodora Colborn, à l’origine de la révolution conceptuelle fondamentale des « perturbateurs endocriniens », ont fait exploser le cadre des législations sur la pollution de l’environnement.

Cette grande scientifique des questions de santé environnementale vient de nous quitter à 87 ans. Docteur en zoologie elle aurait pu avoir une carrière d’enseignante sans histoire, ce qui n’aurait d’ailleurs pas été déshonorant. Mais voilà, Theo Colborn était faite d’un autre bois : celui dont sont fait les pionniers, les défricheurs ou les visionnaires.

Pas question donc pour elle de se cantonner à la gestion d’une carrière. Au contraire, elle décide de se lancer dans des projets scientifiques liés à des problématiques environnementales fortes. Ce sera d’abord un travail d’expert pour mieux comprendre les atteintes aux écosystèmes des grands lacs d’Amérique du Nord dès 1987.

Mais son grand œuvre, ce qui fait d’elle, sans exagération, un véritable génie scientifique dans le domaine de la santé environnementale, c’est la grande affaire des perturbateurs endocriniens. Theo Colborn a l’intelligence de mettre toutes les données scientifiques disponibles en perspective pour avoir une image globale de ce qui se joue partout dans les écosystèmes exposés à des polluants particuliers qui semblent interférer avec le système hormonal des êtres vivants.

Avec Pete Myers, un biologiste de Berkeley qui allait devenir un de ses plus fidèles appuis, ils réunissent en 1991 à Wingspread une vingtaine de spécialistes de disciplines différentes qui assemblent les milliers de pièces du puzzle scientifique dans ce domaine. Ce travail interdisciplinaire initié par Theo Colborn permet de faire émerger une vision globale du phénomène ainsi qu’un concept nouveau, celui de perturbateurs endocriniens, qui désigne ces composés chimiques interférant avec les hormones.

Dans la foulée, en 1996, Theo Colborn publie avec Pete Myers un livre fondateur dont le titre français, L’Homme en voie de disparition ? [1], montre que la scientifique a compris que l’espèce humaine elle-même est menacée.

Le livre, dont la préface est rédigée par Al Gore, alors vice-président des États-Unis, fait le tour du monde et révolutionne la façon de penser la toxicologie et la santé publique avec ces polluants perturbateurs endocriniens qui agissent de façon si particulière. La période d’exposition est en effet particulièrement importante pour ces substances qui menacent avant tout les organismes en développement au premier rang desquels le fœtus. Avec eux, la dose ne fait pas forcément le poison non plus puisque des doses faibles peuvent avoir des effets plus importants que des doses plus grandes.

Cette révolution est à l’origine d’une théorie maintenant tout à fait admise chez les plus grands spécialistes scientifiques qui parlent aujourd’hui « d’origine développementale de la santé et des maladies » [2] en pointant l’importance de tenir le fœtus à l’écart de ces polluants perturbateurs endocriniens qui sont susceptibles de faire apparaître plus tard dans la vie certains cancers, des maladies neurodégénératives, des problèmes de reproduction, de métabolisme…

Les travaux de Theo Colborn sont désormais de plus en plus pris en compte dans les législations européennes sur les pesticides, les produits chimiques…

Face à ces avancées, la scientifique aurait pu couler une retraite paisible. Mais Theo Colborn avait décidément un tempérament de combattante, sous des dehors trompeurs de fragilité. En 2003 elle a fondé une ONG nommé TEDX pour « The Endocrine Disruption eXchange », qui a fait un travail colossal de recension de toutes les études scientifiques sur les perturbateurs endocriniens. Jusqu’à ses derniers jours elle a continué à agir, forçant l’admiration de tous.

Sa disparition nous laisse bien sûr tous terriblement tristes. Mais, au-delà, son dévouement exemplaire et sa clairvoyance exceptionnelle nous obligent à essayer d’être dignes de ses qualités immenses en apportant chacune et chacun notre modeste contribution à l’œuvre qu’elle a initiée il y a déjà un quart de siècle, dans l’intérêt des générations futures.

Nota Bene :

Photo : Theo Colborn par Jrrochester (Creative Commons)

François Veillerette est porte-parole de Générations Futures Coauteur avec Marine Jobert d’un livre à paraître le 12 mars 2015 aux éditions Buchet Chastel, Perturbateurs endocriniens, la menace invisible

1] Éditions Terre Vivante

2] Developmental Origin of Health and Diseases (DOHAD)

http://www.journaldelenvironnement.net/images/header/logo-jdle.gif

 

Une grande dame disparaît
Le 19 décembre 2014 par Stéphane Horel et Marine Jobert
Theo Colborn (1927-2014)
Theo Colborn (1927-2014)
©2014 Julie Dermansky for Earthworks

 

Theo Colborn vient de mourir, à l’âge de 87 ans. Ce nom ne vous dit rien, et pourtant cette zoologue américaine a joué un rôle immense dans une histoire qui nous concerne tous.

C’est à elle – et une poignée de scientifiques pionniers – que l’on doit la naissance de l’expression « perturbateurs endocriniens ». Deux mots qui désignent des produits chimiques de synthèse capables de pirater notre système hormonal. Omniprésents dans notre quotidien, ils sont suspectés de jouer un rôle important dans l’explosion de troubles aussi divers que l’infertilité, les malformations de l'appareil génital des petits garçons, les troubles cardiovasculaires, les cancers hormono-dépendants (testicules, prostate, sein), l’obésité, le diabète, les troubles autistiques et neuro-comportementaux chez les enfants.

La première alerte est lancée dès les années 1950 par les animaux sauvages, sentinelles du désordre chimique ambiant. Les populations de pygargues à tête blanche - cet aigle majestueux qui figure sur le sceau du président américain – dévissent à vive allure. Les choses de l’amour ne les intéressent plus. Les quelques œufs qu’ils pondent sont tellement friables que les mères les écrasent de leur poids dans le nid. Qui blâmer ? Le DDT, que dénonce en 1962 la biologiste Rachel Carson dans son livre Printemps silencieux. Les poissons que pêchent les aigles dans les Grands Lacs américains sont truffés de cet insecticide massivement adopté en agriculture après la Seconde Guerre mondiale.

Puis c’est le tour des goélands argentés. Également grands amateurs de poissons, ils voient leur sexualité dérangée. Les mâles sont frappés d’anomalies génitales, les femelles partagent le même nid. Les populations s’effondrent. Dernier exemple, enfin, les alligators du lac Apopka (Floride). Vingt ans après que l’eau, souillée par une pollution accidentelle aux pesticides, est redevenue « propre », on constate que les mâles ont des pénis atrophiés et toutes les peines du monde à se reproduire.  Les bébés reptiles qui réussissent tout de même à éclore meurent en nombre.

Lancée sur la piste des effets cancérigènes des polluants sur la faune sauvage, Theo Colborn chausse les bonnes lunettes pour comprendre la réalité : les animaux se meurent d’un empoisonnement chimique. Et comme « notre sort est lié à celui des animaux », ainsi que l’écrivait Rachel Carson en 1962, elle comprend que les êtres humains sont aussi touchés dans leur chair par les milliers de molécules de synthèse intégrées aux objets de consommation courante et relâchées dans l’environnement sans contrôle aucun. C’était en 1991.

Depuis que Theo Colborn a lancé l’alerte, que s’est-il passé ? La France, puis l’Europe, ont interdit le bisphénol A dans les biberons. Certains plastifiants ont disparu des jouets. Mais sur le millier de molécules qu’on soupçonne capables de perturber le système hormonal, toutes, quasiment, sont présentes dans l’environnement ou, pire, employées chaque jour. C’est notamment le cas dans l’industrie du gaz de schiste, qui pratique la fracturation hydraulique à grand renfort de molécules que Theo Colborn avait patiemment collectées, analysées et épinglées comme perturbateurs endocriniens.

C’est cette grande dame, scientifique courageuse et esprit visionnaire, qui vient de disparaître. Un seul article dans la presse française s’en est fait l’écho. Ce silence nous semble profondément injuste. Journalistes spécialisées dans les questions environnementales, nous travaillons sur les perturbateurs endocriniens depuis plusieurs années. Nous ne connaissions pas Theo Colborn, mais nous partageons sa conviction : l’humanité est aujourd’hui confrontée à un problème de santé publique à la gravité presque impensable. Des réglementations strictes sont indispensables, envers et contre des intérêts économiques colossaux. Une bataille homérique se déroule d’ailleurs à Bruxelles : elle sera déterminante pour la santé des générations futures. Mais ce sont aussi nos modes de vie, étroitement liés à la pétrochimie, qui doivent être sérieusement repensés. Rien n’a jamais arrêté Theo Colborn. Rien ne nous arrêtera non plus pour informer le public. Chère Theo Colborn, nous vous devons bien ça.

 

Stéphane Horel est journaliste indépendante et documentariste. Elle a réalisé «Endoc(t)rinement» (France 5, 2014).

 Marine Jobert est journaliste au Journal de l’Environnement et co-auteur, avec François Veillerette, de «Perturbateurs endocriniens, la menace invisible», Editions Buchet Chastel, à paraître le 12 mars 2015.

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article