| A voir : Vino Business, un film d'Isabelle Saporta, réalisé par Damien Vercaemer. Lundi 15 septembre à 20 h 45 sur France 3. A lire : Vino Business, d'Isabelle Saporta. Albin Michel, 255 p., 19 €. |
| L’univers de la viticulture française est en mutation. Les plus grands crus ont abandonné leur charme suranné pour se transformer en produits de luxe qui se vendent à prix d’or sur un marché mondialisé où la demande est toujours plus forte. La vigne est devenue un placement rentable qui a poussé de nombreuses fortunes, françaises ou étrangères, à investir massivement dans la terre, faisant disparaître beaucoup de petits exploitants. Hier paysan, l’univers du vin est devenu une industrie qu’Isabelle Saporta a exploré pendant près d’un an pour en découvrir sa complexité. Pour celles et ceux qui préfèrent lire, Isabelle Saporta a aussi rédigé un livre du même titre disponible en librairie. |
M le magazine du Monde | 12.09.2014 à 12h04 | Par JP Gené
http://www.lemonde.fr/style/article/2014/09/12/boire-et-deboires_4485705_1575563.html
Isabelle Saporta maîtrise mal cette langue. Elle préfère les mots qu'il ne faut pas dire et les images qu'on ne montre pas. La sortie de son livre, Vino Business, au printemps, avait déjà provoqué quelques remous à Saint-Emilion. Elle récidive avec la version documentaire de cette enquête au sein du "royaume viticole bordelais". Durant un an, elle a séjourné dans le microcosme et rencontré les principaux personnages de cet univers, où le secret des cuves le dispute à celui de la terre. On y croise la crème des winemakers : Michel Rolland, bien sûr, en affaire avec les Chinois ; Stéphane Derenoncourt, remarquable dans son analyse du vignoble ; Jean-Philippe Fort, qui supervise l'assemblage du premier grand cru Valandraud de Jean-Luc Thunevin .
Le film nous invite à la Fête de la Fleur qui, chaque année, réunit dans un château le gratin du vignoble et ses affidés en smokings et robes longues. Ce smoking que porte fièrement Alexandre de Boüard, propriétaire d'Angélus, déguisé en James Bond dans son chai en Inox et qui se déclare "serein", assis sur ses barriques, face aux questions d'Isabelle sur la façon dont il a obtenu la promotion de son vin en premier grand cru classé A dans le nouveau classement de Saint-Emilion. Si serein qu'il a porté plainte en diffamation et s'est dépensé sans compter pour empêcher la diffusion de Vino Business sur une chaîne du service public.
SI LA QUALITÉ DU VIN EST IMPORTANTE, LA VALEUR DE LA TERRE L'EST ENCORE PLUS
On apprend vite que, si la qualité du vin est importante, la valeur de la terre l'est encore plus. Selon leur classement, des vignes mitoyennes peuvent valoir 600 000, 1,5 million ou 4 millions d'euros l'hectare. Et Dominique Terchet, vigneron indépendant sur le plateau de Pomerol, fait figure de dernier des Mohicans avec comme voisins AXA, Albert Frère, Bernard Arnault, le Crédit agricole ou des fonds de pension américains. Il refuse de vendre ses vignes qui lui rapporteraient des millions et, en plus, il est bio... A cette spéculation foncière s'ajoute l'obligation de produire et de façonner le vin au goût de la clientèle sans lésiner sur les engrais, les pesticides et les additifs qui ne figureront jamais sur l'étiquette, le jus de raisin fermenté étant dispensé de cette obligation imposée aux produits alimentaires transformés.
Le thé jouit d'ailleurs du même privilège. Selon un récent rapport de Greenpeace, 94 % des thés indiens - 46 échantillons sur 49 choisis parmi les grandes marques (Brooke Bond, Lipton, Twinings, Tetley, etc.) - recèlent au moins un résidu de pesticide supérieur aux normes maximales fixées par l'Union européenne. 60 % en contiennent dix sortes différentes et 37 % les dépassent de plus de 50 %.
Greenpeace a trouvé du Monocrotophos, non approuvé pour utilisation sur le thé, et du triazophos, un composé organophosphoré extrêmement toxique, tous deux classés "très dangereux" par l'Organisation mondiale de la santé. Des insecticides néonicotinoïdes ont été identifiés dans une grande partie des échantillons et même des traces infimes de DDT. Le Tea Board of India, l'instance officielle, a réagi en déclarant que les thés indiens sont "totalement sans danger" et "conformes aux lois indiennes et aux réglementations visant à protéger les consommateurs".
Les amateurs qui auraient l'idée de se replier sur le thé vert chinois risquent d'être déçus. En 2012, Greenpeace avait mené la même enquête sur 18 échantillons en provenance de firmes chinoises réputées (China Tea, Tenfu's Tea, Beijing Wuyutai Tea, Zhang Yiyuan Tea) et trouvé au moins trois pesticides dans chacun d'entre eux. Douze échantillons présentaient des résidus de substances interdites (méthomyl, endosulfan, Fenvalérate) et l'un d'eux contenait jusqu'à 17 sortes de pesticides.
L'Association chinoise de distribution de thés (China Tea Marketing Association) avait alors déclaré : "Tous les échantillons de thés testés sont conformes aux normes nationales actuelles. Il s'agit juste d'un différend avec les normes européennes et mondiales !" Aux mêmes vices, les mêmes excuses de part et d'autre de l'Himalaya. On attend avec impatience les tests sur le café...
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