La bataille de l’ADN
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Le Monde | 06.06.2016 à 18h34 | Par Laurent Alexandre (chirurgien urologue, président de DNAVision)
Le génome à lui seul n’explique ni ne justifie tout. La génétique a récemment révélé l’extrême complexité de notre biologie, qui se bâtit grâce à un mélange de déterminisme génétique, de réponse à l’environnement et de hasard. Loin des visions simplificatrices des années 2000 que le programme international de séquençage avait fait émerger, nous savons désormais que la plupart des maladies sont le fruit de multiples mutations génétiques associées aux spécificités individuelles de nos modes de vie.
L’environnement, qui modifie l’expression de nos gènes, explique que deux jumeaux vont ainsi diverger, même sur des caractéristiques pour lesquelles ils sont génétiquement identiques. On qualifie d’épigénétiques ces différences induites par l’environnement ; elles se traduisent par des modifications de protéines qui entourent la molécule d’ADN et/ou l’ajout de radicaux chimiques sur certaines portions de l’ADN.
Craig Venter, dont le rôle a été déterminant dans le premier séquençage complet de l’ADN humain, a créé en 2013 Human Longevity Inc (HLI), qui vise à séquencer des millions d’êtres humains. L’objectif de cette société est de corréler le génotype (ADN et épigénétique) avec le phénotype (notre état physique, médical et cognitif). Compte tenu de la complexité des interactions entre mutations, Craig Venter estime qu’il faudrait séquencer 10 millions d’individus pour identifier la quasi-totalité de la composante génétique des maladies et de nos caractéristiques phénotypiques. Son programme de séquençage devrait dépasser un million d’individus par an, pour lesquels il dispose d’un dossier médical électronique de grande qualité, grâce à un accord avec des assureurs santé. Le but avoué est de créer un logiciel permettant d’optimiser la prise en charge des patients et d’augmenter leur espérance de vie.
A côté du programme de HLI, les programmes publics semblent dérisoires : Genomics England vise 100 000 séquençages d’ici à fin 2017, et le programme français de séquençage est perdu dans des dédales bureaucratiques. Les systèmes experts issus de ces programmes seront des monstres de puissance et d’intelligence. Chacun coûtera des milliards de dollars et s’autoaméliorera par l’analyse en temps réel de millions de dossiers de patients, ce qui fait craindre que les leaders californiens de l’économie numérique obtiennent le monopole de cette médecine du futur. Derrière ces programmes, la pression sera forte pour modifier les chromosomes en utilisant les technologies d’édition du génome (méganucléases, TALEN, nucléases à doigt de zinc et Crispr-Cas9) qui permettent de changer la séquence ADN.
Mais les généticiens sont sur le point de franchir une étape encore plus troublante qui ouvre la perspective d’une redéfinition radicale de l’humanité. George Church est un généticien brillant et iconoclaste d’Harvard, imprégné de culture transhumaniste. Il a publié, avec vingt-quatre chercheurs et industriels, un article dans la grande revue Science, détaillant le projet Human Genome Project-Write. Ces leaders de la biologie de synthèse veulent créer « tabula rasa » en dix ans un génome humain entièrement nouveau permettant de générer des cellules humaines totalement inédites.
Cette technique pourrait aussi permettre la création de bébés sans aucun parent, ce qui a ému de nombreux scientifiques et théologiens, même si cette perspective est plus lointaine et n’est pas un objectif du groupe de Church. Il ne s’agirait même plus de concevoir des « bébés à la carte », mais de créer une nouvelle humanité : un débat sur l’encadrement des projets transhumanistes devient urgent.
Laurent Alexandre (chirurgien urologue, président de DNAVision)