Le 23 janvier, le tribunal correctionnel de Nîmes s’est déclaré incompétent pour juger les propos tenus par Claude Goasguen le 2 février 2014, lors de la soirée de gala d’une association juive. Le député UMP de Paris avait alors évoqué « cette Shoah terrible qu’on n’ose plus enseigner dans les lycées tant on a peur de la réaction des jeunes musulmans qui ont été drogués dans les mosquées ».
Cette accusation grossière portée contre l’école qui ne jouerait plus son rôle dans la transmission de l’Histoire – une rengaine lassante – a une nouvelle fois servi de toile de fond lors de la commémoration, la semaine dernière, du 70e anniversaire de la libération des camps nazis. Une commémoration qui fait de plus en plus figure de règlement de compte.
La première à s’y coller fut la ministre de l’Education nationale, le 26 janvier, en reprenant à son compte le traditionnel couplet sur « le relativisme, la perte de repères » de certains élèves, ajoutant : « Il y a peut-être eu une époque où il suffisait de leur transmettre un savoir pour qu’ils l’absorbent », mais aujourd’hui, « tout est contesté ».
Elle n’en dira pas davantage sur l’époque en question ni sur sa conception de l’« absorption des savoirs » rapportée aux camps d’extermination ni sur les contestataires.
Il faut dire qu’en matière d’idées reçues, Najat Vallaud-Belkacem trouve facilement à s’inspirer chez ses prédécesseurs dont beaucoup ont déjà eu l’occasion d’user de la même rhétorique facile. C’était par exemple le cas de Vincent Peillon, il y a un an à peine, qui regrettait « la connaissance totalement insuffisante par la jeunesse française, de l’histoire » de la Shoah. Ou encore de la bruyante polémique entretenue en 2008 par Xavier Darcos affirmant qu’un lycéen sur deux n’avait jamais entendu parler du génocide des juifs.
N’importe quel politicien en mal de notoriété – parmi d’autres, Bruno Le Maire – ou en période creuse d’actualité peut utiliser ce filon d’autant plus commode à creuser qu’il ne demande ni sources ni preuves, l’affirmation se suffisant à elle-même.
Les références sont à rechercher, le plus souvent dans de confuses enquêtes, remontant à plus de dix ans, dont la méthodologie approximative (un « recueil de poncifs ») n’empêche pas qu’elles soient reprises en boucle comme des vérités qu’il serait mal venu de contester. D’autant que ces accusations sont toutes sous-tendues, par une mise en cause plus ou moins explicite, selon ceux qui les portent, de la présence des élèves musulmans dans les classes.
Et c’est évidemment ce jeu pervers dont le Premier ministre a fait le choix lors d’une séance de questions à l’Assemblée nationale, la veille de la commémoration. Au détour d’une phrase, d’une brutalité et d’une outrance verbale qui sont décidément sa marque de fabrique, il s’est lancé dans une violente diatribe, confondant dans un scandaleux amalgame Auschwitz, l’état d’Israël… et les écoliers du 93 :
« Que 70 ans après on crie de nouveau mort aux juifs dans les rues de Paris, que 70 ans après on tue des Français parce qu’ils sont juifs, 70 ans après que des enfants à l’école disent que leur ennemi c’est le juif, que 70 ans après malgré les témoignages et le travail de mémoire qui a été fait il y ait encore cet antisémitisme, que 70 ans après à l’antisémitisme traditionnel naisse un autre antisémitisme sur fond de misère, sur fond d’antisémitisme, sur fond de haine d’Israël, sur fond de rejet de l’autre, c’est que nous devons nous rebeller. »
On aurait donc crié « mort aux juifs » dans les rues de Paris il y a 70 ans ? Si c’est à la période 1940-1944 qu’il fait référence (et pas à l’année 1945, l’ignorant !), il faudrait sans doute lui rappeler que pendant toutes ces années, non seulement on ne manifestait pas dans les rues de Paris, mais que l’extermination des juifs s’y est déroulée avec la complicité active de l’Etat français, des forces de police et de gendarmerie françaises et sous le regard complaisant de beaucoup de braves gens, dont aucun, manifestement, n’était musulman ou issu de l’immigration maghrébine.
Que l’extermination des juifs ait été le fait de l’Europe blanche et chrétienne est pourtant un fait historique que Valls et d’autres avec lui ont manifestement du mal à assimiler, comme ils ont du mal à admettre que confondre dans un même opprobre la négation de la Shoah et la contestation de la politique israélienne n’est pas seulement d’une rare stupidité, mais c’est surtout une forme de provocation particulièrement obscène eu égard aux représentations qu’il met en œuvre.
Et lorsqu’un chef de gouvernement se permet, dans la même phrase, de mentionner « des enfants à l’école [qui] disent que leur ennemi, c’est le juif » – c’est la deuxième fois en deux semaines qu’il ressort cette argumentaire –, on comprend alors tout ce que sa compassion affichée pour le génocide des juifs peut avoir d’équivoque : à mille lieux de la compréhension du passé, de la pédagogie de la mémoire, de la nécessaire réflexion morale sur la violence et l’inhumanité, Valls met ici l’imprécation gratuite au service de sa petite carrière personnelle. Et ceci de la façon la plus malhonnête qui soit, en stigmatisant, à travers « des enfants à l’école », toute une population mais aussi, finalement, tout un système éducatif.
Ce nouvel avatar de l’instrumentalisation de l’Histoire est d’autant plus mal venu qu’il est en réalité sans rapport avec l’enseignement de l’extermination des juifs effectivement pratiqué dans les classes, un domaine où – désolé pour les dénonciateurs et les déclinologues de tout poil – l’école fait correctement son travail.
Outre que les programmes scolaires offrent une large place à cet épisode de l’histoire – en CM2, en troisième (où cette question fait fréquemment l’objet d’une épreuve au DNB) ainsi qu’en première – les résultats de cet enseignement viennent précisément d’être évalués – et salués – par une enquête internationale initiée par la Fondapol et la Fondation pour la mémoire de la Shoah, des organismes qui ne sont pas à proprement parler des repaires d’islamo-fascistes : « Mémoires à venir. Une enquête sur la mémoire du XXe siècle ».
Cette étude a permis d’interroger plus de 31 000 jeunes de 16 à 29 ans dans 31 pays différents, sur leur perception de quelques grands événements historiques mais également sur les moyens qui leur ont permis d’acquérir leurs connaissances (école, Internet, commémorations, témoignages familiaux etc).
Pour ce qui touche à la Seconde Guerre mondiale et à l’extermination des juifs, les réponses des jeunes Français sont sans ambages :
Transmettre l’histoire du génocide des juifs ? Dans un contexte de dénigrement frénétique du système éducatif, où tous les coups sont permis, cette enquête qui parle d’un « triomphe de l’école » renvoie ses censeurs à leurs gros mensonges et à leurs petits calculs.
Mardi 3 Février 2015
Entretien avec Michèle Sibony, porte parole de l’UJFP
Les meurtres du 9 janvier dernier lors de la prise d’otage à l’Hyper Cacher nous incitent à faire le point sur l’antisémitisme en France. Michèle Sibony, vice-présidente de l’UJFP (Union juive française pour la paix) nous a accordé une interview.
Les meurtres commis par Amedy Coulibaly sont clairement antisémites. Peux-tu faire le point sur l’antisémitisme en France, ses ressorts et ses zones d’influence ?
L’après-guerre a rendu l’antisémitisme de la vieille droite réactionnaire française illicite, mais latent. Cet antisémitisme n’a jamais cessé d’exister ou d’agir. Depuis le début des années 2000, nombre de cimetières juifs et de synagogues ont été attaqués en même temps que des mosquées et des cimetières musulmans, œuvre commune le plus souvent de groupes d’extrême droite.
Avec la deuxième Intifada s’est développée une forme plus populaire de ressentiment antisémite liée à l’adhésion forcée, j’y reviendrai, des juifs français à la cause sioniste. Cela s’est accompagné de la désignation de toute prise de position pour la Palestine comme antisémite et de l’installation dans les médias, dans les déclarations et les actions politiques officielles, d’un soutien unidimensionnel à la politique israélienne.
Cette émotion à deux vitesses devant les actes racistes, la solidarité systématique exprimée à la communauté juive, alors que rien de tel ne se produit devant les attentats racistes visant la population arabe, la présentation du conflit israélo-palestinien qui fait toujours l’impasse sur le rapport de domination d’un État contre un peuple occupé et colonisé, ont fini, associées à la crise sociale qui frappe les quartiers populaires où vivent une grande partie de ces descendants d’indigènes, par développer chez une partie d’entre eux rancœur et révolte. Ce sentiment en a rendu certains réceptifs aux thèses antisémites d’un Dieudonné, puis aux thèses du complot développées par des Soral et pire encore parfois.
Des journaux ont titré récemment sur des départs de juifs de France. Quelle en est la réalité ? Quel rôle joue la propagande d’Israël et des organisations sionistes ?
Il y a une réalité nuancée : d’une part dans les deux dernières décennies, une classe moyenne qui s’est installée progressivement dans un entre-deux entre Israël et la France, attirée par le soleil et la « bulle » de Tel Aviv, des professions libérales, ont acheté des appartements à Tel Aviv et y viennent plusieurs fois dans l’année. Il y a aussi une classe plus pauvre et fragile de juifs qui vivent dans les banlieues et les cités des quartiers populaires, prise en otage par l’embrigadement inconditionnel pour Israël indissociable de la peur de l’antisémitisme. Le premier est la conséquence de l’autre dans la logique sioniste (et l’antisémitisme fait peur aux juifs, n’est-ce pas normal ?). Cette catégorie fragile tente l’émigration sans filet, et eux, leurs enfants feront l’armée. Ils rencontrent là-bas des difficultés d’intégration, de travail, et un pourcentage important de cette « aliya » (montée ou immigration) revient en France, déçu par des conditions de vie pas plus faciles, au contraire.
Les chiffres de la « yerida » (descente ou retour) ne sont pas communiqués, mais un tout récent reportage télévisé en Israël indiquait comment les effets d’annonce concernant une « alyia » massive suite à la tuerie de la porte de Vincennes, devaient être relativisés, et que les chiffres de la « yerida » finissaient par rendre ceux de l’« aliya » française des dernières années, là encore, très relatifs.
Peux-tu nous expliquer ce qu’est le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) et son influence ? Cet organisme se targue de représenter les juifs français. Est-ce vrai ?
Le CRIF est un collectif issu de la Résistance. Il comprend aujourd’hui 60 associations, certaines importantes et d’autres très faibles numériquement. Il a longtemps été un organisme peu politisé, peu ou pas sioniste, peu utilisé par les gouvernements français, et parfois à gauche. Son corps électoral, évalué dans le meilleur des cas à 6 000 membres, ne peut en aucun cas l’autoriser à prétendre représenter une communauté que l’on évalue à 500 000 ou 600 000 personnes. Son virage vers un sionisme agressif a été catastrophique pour les juifs en France, surtout par l’audience que lui ont accordée les gouvernements successifs depuis 2000.
C’est la rencontre des intérêts politiques français alliés d’Israël, dans le cadre de la vision néolibérale du monde et de sa nouvelle stratégie, d’une ambassade israélienne très active et de son bras armé, le CRIF, qui a produit la prise en otage de la communauté juive : tous comme un seul homme derrière Israël, et cela parce qu’il y a antisémitisme en France puisqu’il y a expression de solidarité avec la Palestine... L’équivalence imposée des termes juif, sioniste, israélien, a encore fragilisé les juifs, les rendant comptables aux yeux de certains des exactions israéliennes.
Quels sont le poids et l’évolution des organisations comme la LDJ (Ligue de défense juive ) ?
Au lendemain de l’attentat de Copernic, le CRIF et les consistoires ont passé un accord avec le gouvernement, les autorisant à développer leurs propres systèmes de sécurité devant les synagogues et lieux sensibles juifs : le Service de protection de la communauté juive, qui travaille en étroite collaboration avec le ministère de l’Intérieur. C’est ce qui a favorisé le développement de petites milices juives violentes issues de groupes d’extrême droite, comme le Betar puis la LDJ, Ligue de défense juive, fondée par le rabbin américain d’extrême droite Meïr Kahana, un adepte du transfert de tous les Palestiniens hors du « Grand Israël ». Interdite aux États-Unis puis en Israël en raison de son extrême violence et de son racisme, elle bénéficie en France d’une incroyable protection gouvernementale. Pour la première fois l’été dernier, pendant les événements de Gaza, le ministre de l’Intérieur a évoqué la possibilité d’étudier sa dissolution... Mais plus rien depuis, et l’affaire semble avoir été classée... jusqu’à la prochaine agression.
En 2013, Enzo Traverso a publié un livre la Fin de la modernité juive, sous-titré Histoire d’un tournant conservateur.Les courants progressistes et communistes étaient importants chez les juifs français. Qu’en est-il maintenant ? Quel est le rôle d’une organisation comme l’UJFP ?
Nous avons trouvé remarquable l’étude d’Enzo Traverso, et tristement juste son analyse sur le tournant conservateur juif. Les courants progressistes juifs, héritiers des lumières ou du Yiddishland révolutionnaire d’Europe centrale, étaient le fait des juifs européens, mais les juifs français sont dans leur majorité actuelle le produit de la décolonisation nord-africaine. Ils sont arrivés en France au début des années 60 ( et non au début du siècle dernier ou bien avant) et n’avaient pas ou peu « bénéficié » des lumières ou des vertus républicaines dans les colonies. Cela dit, la chute du communisme, la perte de vitesse de la gauche en général, et le tournant conservateur, ne concernent pas, loin de là, que les juifs en France...
L’UJFP est une association juive laïque qui porte une parole juive progressiste. Nous refusons les instrumentalisations politiques des juifs d’où qu’elles viennent, du CRIF, d’Israël, ou des gouvernements français, qui semblent vouloir jouer les juifs et Israël contre les Arabes, et les musulmans, sacrifiant de fait les droits nationaux du peuple palestinien. Nous refusons aussi l’instrumentalisation de l’histoire et de la mémoire juives au service d’une cause que nous jugeons aujourd’hui tragiquement indéfendable et dangereuse pour les Palestiniens comme pour le collectif juif israélien. Au Moyen-Orient comme ici en France et en Europe, une paix véritable ne peut s’instaurer que dans la reconnaissance des droits de tous et de chacun, et dans l’égalité de traitement des citoyens. Il n’y a pas de paix sans justice.
Propos recueillis par Ross Harrold et Henri Wilno