"Loin des articles habituels bien lissés des journaux français, et à des années lumière des propos enchanteurs de l'agence ITER-France - pur produit du CEA - l'hebdomadaire américain "The New Yorker" a publié un reportage sur le chantier ITER. L'auteur est allé sur la plate-forme ITER à Cadarache en 2013, a rencontré des scientifiques qui y travaillent quotidiennement, a recueilli leurs avis, fait aussi un tour sur le chantier en construction et ce qui en ressortest vraiment édifiant ! La Coordination antinucléaire du sud-est révèle le contenu principal de ce texte jamais traduit en français. Un projet à la dérive et uneffrayant gaspillage de milliards d'euros d'argent public…"
-Article de "The New Yorker"
March 3, 2014
A STAR IN A BOTTLE
By
Raffi Khatchadourian
http://www.newyorker.com/magazine/2014/03/03/a-star-in-a-bottle
traduction Antoine Calandra, janvier 2015 ( je n'ai traduit qu'une partie de ce long article, et
surtout ce qui concernait ITER aujourd'hui. Les passages en
gras
sont de ma propre initiative)
*
Des milliers de composants vont être fabriqués plus ou moins parfaitement et en fin
de compte, le succès du projet ITER peut reposer sur une simple question :
Est-ce qu'on parviendra à tout assembler ?
Stefano Chiocchio, chef de la division intégration-conception d'ITER - chef de puzzle - a
son bureau dans l'une des annexes temporaires près du siège. Son BlackBerry contient
généralement un calendrier de rendez-vous impossible à tenir. Son téléphone à
l'oreille il gesticule comme une
particule atomique zigzagante
. Les ingénieurs de
Chiocchio sont, en quelque sorte, la garde prétorienne du projet, m'a dit un employé.
Jusqu'à présent, la grande machine n'existe que sous forme d'informations
numériques de 1,8 téraoctets, accessibles sur un
cloud computing
sécurisé et
sauvegardées tous les soirs dans une banque à Barcelone garantissant la bonne
conservation des disques durs. Mais la principale menace est la manière de travailler
en elle-même, avec des modifications venant simultanément du siège ITER, des
agences domestiques et des divers sous-traitants à travers le monde. Théoriquement
les modifications ne sont ajoutées qu'avec l'approbation de la garde prétorienne.
Pourtant les incompatibilités arrivent en nombre. L'équipe de Chiocchio doit faire face
à toutes ces non-conformités et se trouve complètement débordée.
J'avais rendez-vous avec Chiocchio et l'ai trouvé en pleine réunion dans une salle de
conférence. Deux douzaines d'ingénieurs étaient assis autour de tables disposées en
fer à cheval dans une ambiance assez sombre. Un sentiment de crise semblait planer
sur ITER comme une
nébuleuse concentrique autour d'un soleil mourant
. Le projet est
en retard depuis le début. En 1993
1
on pensait que la machine pourrait être prête en
2010; et il y aura certainement d'autres retards. Le moral est
plus bas que le plancher
et les discussions sont remplies de cynisme, de désaccords et d'humour noir.
«
il y a beaucoup d'anxiété ici, tout ça va imploser
» m'a dit un physicien
De nombreux ingénieurs et physiciens travaillant sur ITER estiment que les retards ont
peu à voir avec l'ingénierie ou la physique mais viennent de la façon dont ITER est
organisé et géré. Des membres clé de l'équipe technique sont partis, d'autres ont pris
un «congé pour stress» afin de récupérer.
Il y a peu, le directeur général, Osamu Motojima, physicien japonais qui dirige
l'organisation depuis 2010, a fait poser par des ouvriers, à l'entrée du siège, une dalle
de granit pour marquer la présence d' ITER.
Les gens l'appellent la pierre
tombale
.
1
il voulait probablement dire 2003
1
Les ingénieurs de Chiocchio étaient réunis pour discuter du problème le plus urgent :
les retards dans la construction de l'énorme bâtiment qui abritera le tokamak.
Dès le début, afin de respecter le calendrier, la construction a démarré malgré que des
parties importantes, au niveau de la conception du tokamak, soient incomplètes. C'est
comme construire la coque d'une fusée sans avoir conçu son moteur, ou pire encore.
Comme l'a dit Chiocchio
: " l'une des difficultés avec ce bâtiment nucléaire est que,
une fois construit, on ne pourra plus percer le moindre trou. Une fois terminé, point
final. Le bâtiment dispose d'une fonction de sécurité, de confinement, et l'une des
principales exigences, c'est qu'il n'y ait pas de fissures à travers lesquelles la
radioactivité puisse migrer et s'échapper. Nous devons être sûrs de n'avoir rien oublié
- un tuyau, un câble - parce que si nous avons manqué quelque chose et que
quelqu'un dise «
OK, nous allons visser juste cela au mur
» et bien, non, ce ne sera pas
possible»
Et pourtant vu l'immense échelle et la densité de la machine ITER, il est pratiquement
impossible de savoir où tout ira
! Près de 10 000 km de câbles vont traverser la
machine pour distribuer la puissance électrique dans 250 000 points terminaux. Un
système de chauffage enverra un million de watts de rayonnement micro-ondes à
travers une ouverture constituée d'un gros diamant synthétique. Le système
nécessitera un guidage tubulaire parfaitement droit pour transporter les ondes.
Pour résoudre l'énigme du renforcement de la machine, les ingénieurs ont conçu des
portails spéciaux dans toute la structure. «
Fondamentalement, ce que nous avons à
faire maintenant est de s'assurer que nous avons bien prédéfini les emplacements,
avec des plaques d'acier encastrées dans les murs, qui pourront soutenir tous les
systèmes qui sont à l'intérieur
», a expliqué Chiocchio. «
Nous devons mettre de
nombreuses plaques d'encastrement, plus de quatre-vingt mille, mais chaque plaque
coûte très cher, et l'Agence domestique européenne, qui est responsable de la
construction, se plaint que nous en mettons trop. «
Les plaintes deviennent des
arguments, les arguments deviennent des retards, et les retards dans la construction
menacent maintenant l'ensemble du projet. Si le bâtiment n'est pas terminé, nous
aurons des composants tout le long de la route.
Un jour de retard commence à
présent à coûter cher, je ne sais pas, probablement près d'un million
d'euros
».
Dans la salle de conférence, les ingénieurs étudiaient une présentation PowerPoint
intitulée «TKM Complexe – niveau B1 semaine 34 et actions semaine 35
» Un membre
de l'équipe conception-intégration, Jean-Jacques Cordier, menait la discussion. A la fin
de la réunion, il a indiqué qu'il manquait du temps pour examiner de près les
composants qui occupent le troisième étage: les plans devaient être réunis, les
spécifications actualisées, les problèmes réglés. Il a dit «
ce n'est pas raisonnable, cela
signifie que nous devrons traiter des milliers de données en trois semaines
»
Chiocchio a demandé si tout ce qui concernait les premiers étages était fini, mais il
restait tout simplement trop de détails à retravailler avant de livrer les dessins à
l'entrepreneur. «
Si nous tardons, nous aurons un retard réel. La seule façon de l'éviter
est d'augmenter nos ressources pour y faire face
» a déclaré Cordier.
2
Les câbles devront supporter soixante mille impulsions, mais le câble japonais était
dégradé après seulement six mille. Les ingénieurs ont commencé à s'inquiéter: «
cela
va t-il être une erreur fatale pour ITER ?
»
Les employés d'Oak Ridge ont craint que le calendrier ne puisse être respecté. Ils ont
contacté un fournisseur travaillant pour ITER dans le New Jersey, Oxford
Superconducting Technology, qui produit des brins de niobium-étain pour d'autres
grands aimants de la machine. Ils ont demandé un échantillon pour le solénoïde, et en
2012, après avoir obtenu de bons résultats dans les tests, ils ont exhorté les Japonais
à acheter le matériel d'Oxford. «
Avec le fonctionnement d'ITER, c'était très difficile de
convaincre les Japonais, car c'est quelque chose qu'ils voulaient faire
» m'a dit un
ancien travailleur d'Oak Ridge. Les Japonais ont refusé, et le risque de retard a
augmenté. De nouveaux échantillons japonais ont été envoyé en Suisse, et après plus
de deux années de discussions et d'essais, le produit japonais a finalement fonctionné.
«Il y a eu un grand soulagement dans le monde entier
», a déclaré l'ancien employé.
Certains ingénieurs étaient fiers du travail d'équipe, mais ce problème n'aurait pas dû
exister et reste un sujet sensible. Lorsque la revue
sciences
a publié un article la-
dessus, Motojima a écrit pour dire qu'il était injuste de laisser entendre que les
fabricants japonais avaient échoué. «
Ce n'est pas correct
» a t-il insisté.
Les effets du retard sont encore visibles sur le terrain. Les responsables de Oak Ridge
ont sous-traité la construction du solénoïde avec General Atomics, une entreprise
familiale à San Diego. [...]
En mai 2014, les Japonais doivent livrer le conducteur à General Atomics, qui
complétera les six modules d'ici 2018. La société expédiera alors les pièces finies au
port de Galveston, avec chaque module - de 14 mètres de diamètre - sur des camions
propulsés par trente essieux, pour supporter le poids. Le voyage se fera probablement
après minuit, car les camions devront occuper deux voies d'autoroute. A Galveston,
les modules seront chargés sur un navire qui se rendra à Fos-sur-Mer, près de
Marseille. De là, ils seront transportés le long d'une route spécialement aménagée
jusqu'à la salle d'assemblage du tokamak, puis empilés, compressés, câblés et testés.
La hauteur de la salle est dictée par la hauteur du solénoïde. Suspendue au plafond,
une grue à pont roulant - avec quatre crochets et des câbles d'acier - soulèvera le
gabarit, et avec lui le solénoïde suspendu à la verticale. Chaque variable sera étudié
avec précision: la tension des câbles en tenant compte du poids énorme; la
dynamique de la grue quand elle se déplace; le degré avec lequel l'aimant va osciller;
même la météo, le vent frappant le bâtiment, et comment sa force pourrait affecter le
parcours de la grue. Lentement, le solénoïde - avec ses mille tonnes - sera transporté
jusqu'au tokamak et placé au milieu de la chambre à vide. S'il est trop grand d'à peine
quelques millimètres, il ne pourra pas rentrer dans l'espace cylindrique étanche conçu
pour lui.
Il n'y a aucune place pour l'erreur.
Que se passera t-il quand ITER sera activé? Une chose est certaine: une étoile
synthétique est une merveille cryptique. La seule façon de l'observer serait de la sortir
de la salle de contrôle
; les champs magnétiques sont invisibles, le plasma ne fait
aucun bruit. Mais allez visiter un tokamak en marche - en Corée du Sud, en Suisse ou
en Inde - et demandez ce qui se passerait si vous étiez à côté de la machine.
6
Alors, l'énorme courant électrique qui les traverse cherchera une autre sortie, comme
un fleuve endigué. Si les 18 bobines de champ toroïdal devaient faire l'expérience de
ce phénomène, 41 milliards de joules d'énergie chercheraient un nouvel endroit ou
aller.
Un scientifique a comparé cette issue à deux avions 747 se scratchant
simultanément dans la machine.
Les calculs sont complexes pour prévoir combien de neutrons viendront frapper les
aimants, mais les lacunes sont introduites plus rapidement que la vitesse d'analyse.
«
Le physicien qui en est responsable améliore constamment ses modèles
» m'a dit
Snipes. «
Chaque petit écart lui cause d'énormes maux de tête. Maintenant, ce ne
sera pas un problème – nous réduirons les performances du plasma avant d'arriver à
ce stade dangereux -
mais ça nous empêchera de savoir jusqu’où nous aurions pu
aller
» En d'autres termes, même si ITER est capable de produire des réactions
thermonucléaires record, la machine peut ne pas être capable d'y faire face - une
perspective extrêmement frustrante. Depuis l'époque de Dorland et Kotschenreuther,
il y a eu des modèles informatiques beaucoup plus encourageants; on prédit que ITER
pourrait théoriquement atteindre l'ignition. Mais, si les écarts devaient se confirmer,
les objectifs fondamentaux du projet pourraient être compromis.
«
C'est ce qui arrive quand on fonctionne avec un calendrier qui n'est pas réaliste, ou
lorsqu'on doit construire une machine avec trop peu de personnes, ou trop peu
d'argent, il faut faire alors des sacrifices
» m'a dit un scientifique affilié au projet.
«
Chaque fois que le directeur général fête une étape, il ne reconnaît pas les
raccourcis qui ont été pris pour en arriver là
» ITER est continuellement remodelé pour
répondre aux exigences de moindre coût. Le tokamak avait au départ deux
extracteurs de chaleur, appelées
divertor
.
Il y en a maintenant plus qu'un seul. «
Et
c'est risqué
» a ajouté le scientifique. «
C'est comme construire une seule navette
spatiale, et vouloir la faire fonctionner 30 ans. S'il y a un problème de divertor, cela
pourrait prendre cinq ans pour en faire un autre, et ça pourrait être la fin du projet
»
Les compromis sont une source de difficultés permanentes, dont beaucoup ne sont
pas résolues ou sont résolues cyniquement, les gens disent que c'est parce que
Motojima encourage une culture qui est contraire à la science, parce que la structure
organisationnelle d'ITER est calquée sur la société japonaise – avec une
administration lourde se préoccupant beaucoup de donner une image de progrès.
« Ce projet est censé apporter de l'espoir, mais c'est la peur qui règne en son
sein »
a déclaré le scientifique. «
Des efforts sont faits à plusieurs niveaux pour
cacher les problèmes, en partie parce que les gens pensent que la situation ne pourra
pas s
'arranger, et en partie parce que certains des décideurs seront morts au moment
où on appuiera sur le gros bouton rouge
».
Durant l'été, l'ambiance de travail au sein de la plus grande collaboration scientifique
de l'histoire devenait de plus en plus anxieuse. «
ITER a toujours été un lieu de travail
mouvementé, hein ?
» m'avait dit Chiocchio, mais les frustrations montent nettement.
L'année précédente, ITER avait à peine atteint la moitié de ses objectifs. La date de
démarrage de la machine – 2020 - a été de nouveau reporté. On parle discrètement
maintenant de 2023 ou 2024. Et si la date recule encore ? Les ingénieurs opèrent dans
un monde de charges strictement mesurées et de flux thermiques , mais les forces
politiques sont insensibles à ces mesures précises.
8
projet est réalisable. Mais tous les États membres ne fonctionnent pas ensemble
comme une seule équipe, avec un seul objectif. Nous devons remédier à ça
».
Le remaniement était inévitable. En octobre 2013, une évaluation
confidentielle de la gestion interne avait spécifié que le projet était «
en
plein malaise et pouvait dériver hors de tout contrôle
»
Elle a fait onze
recommandations sévères, parmi lesquelles remplacer Motojima le plus rapidement
possible. Le Conseil ITER a convoqué une réunion d'urgence. Les enjeux étaient
particulièrement élevés pour la délégation américaine, qui devait apaiser le Congrès.
Le ministère de l'Énergie avait présenté à Dianne Feinstein une nouvelle estimation de
la contribution américaine passant de 4 milliards de dollars à 6,5 milliards de dollars et
elle avait accepté de financer ITER (et la machine M.I.T) mais pas sans conditions.
Environ 12
% de l'argent serait retenu jusqu'à ce que les 11 recommandations soient
appliquées de manière significative. En substance, elle a dit qu' ITER devait changer,
ou la place des États-Unis serait à nouveau remise en question.
Comme les gens impliqués dans ITER ont commencé à se demander qui succéderait à
Motojima - Condoleezza Rice fut suggéré - il s'empressa de faire des changements. Il
congédia le directeur de la section des aimants, un vétéran au franc-parler, mais
respecté de par ses 26 années d’expérience, et il a fusionné le travail de la garde
prétorienne avec celui des autres divisions. « Je ne suis plus à la tête de la
conception
» m'a dit Chiocchio, mais malgré le nombre de fois ou il a essayé de
m'expliquer sa nouvelle place dans la bureaucratie, je n'ai pas réussi à comprendre. Il
avait gagné de nouvelles responsabilités, et en avait perdu d'autres.
«
Fondamentalement, je continue à faire exactement le même travail
» m'a t-il dit.
[...]
Avant de quitter la France, j'ai rejoint Chiocchio et
Günter
Janeschitz, conseiller
principal auprès du Directeur général, ainsi que d'autres membres de la garde
prétorienne, pour une visite du chantier de construction ITER. Il était midi, et le soleil
était chaud et éclatant.
Le groupe portait le lourd fardeau d'une physique
complexe et d'une politique plus complexe encore, mais c'était un bel après-
midi en Provence.
Nous nous sommes dirigés vers le bas par un chemin de terre à
travers les arbres, passant devant les câbles et les transformateurs qui amèneront
l’électricité directement depuis le réseau national français. Une douzaine de véhicules
jaunes - camions-benne, pelles rétro caveuses, bulldozers – étaient alignés
soigneusement. Au loin, les grues émergeaient dans les hauteurs, leurs silhouettes en
forme de L dans le ciel ouvert. Pour un projet qui devait désespérément rattraper son
retard, le site était étrangement calme.
«
C'est la pause déjeuner
» dit sèchement Janeschitz.
Nous sommes passés devant un bâtiment vide, aussi long que cinq piscines
olympiques. C'est ici que le système magnétique poloïdal, trop volumineux pour être
déplacé sur des grandes distances, sera assemblé. Nous sommes passés devant une
maquette de la grande dalle de béton qui devra soutenir le réacteur. La construction
de la dalle était dans l'impasse à cause d'un autre conflit : économiser de l'argent,
l'agence domestique européenne avait insisté pour que la dalle soit deux fois moins
10
épaisse que dans la conception initiale – ce changement décidé par la réglementation
française était dangereux. Pour sortir de l'impasse, les ingénieurs d'ITER ont conçu
une nouvelle structure pour répartir davantage le poids de la machine.
Chiocchio a dû trouver du temps pour ça. «
Il a fallu six mois
» dit-il «
La machine est
déjà conçu, chaque composant est déjà conçu. On ne peut pas changer quoi que ce
soit
» Janeschitz secoua la tête et dit: «
Bien sûr ensuite il y a des plaintes, en raison
du coût et des modifications tardives
».
Pour se rendre dans la fosse de construction du tokamak, nous descendîmes un
escalier métallique jusqu'à ce que nos pieds touchent terre, seize mètres plus bas. La
fosse était si vaste qu'il a fallu un temps d’adaptation mental pour apprécier sa
profondeur. Nous étions dans un canyon. La terre au fond – cuite par le soleil et
craquelée, avait été laminé à plat, et des tas d'équipements étaient stockés à la
surface. Dominant l'espace où la dalle était en construction, des murs de soutènement
renforçaient la fosse. On pouvait voir les plots – 493 en tout, chacun comme un petit
monolithe surmonté de coussinets anti-sismiques. En cas de tremblement de terre, les
roulements permettront à la dalle de se balancer de droite à gauche.
Même en tenant compte de toutes les difficultés du projet, il était difficile de ne pas
sentir la majesté de ce qui était tenté. Au centre du tapis de base, des kilomètres de
barres d'armature étaient pliées en une élégante toile d'araignée s'étendant sur 60
mètres. Un jour, tout ça sera coulé dans du béton, avec le tokamak au centre. Après
une pause au bord, tout le monde a soudainement disposé une rangée de planches
de bois vers le rayon intérieur de la toile d'araignée, lieu du centre du tokamak:
Ground Zéro
. Difficile de savoir pourquoi nous allions tous là-bas; le centre n'offrait
pas de meilleure vue de l'énorme dalle que les côtés. Il y avait peut-être l'impulsion
humaine, être juste là, où quelque chose de notable pourrait se passer. La fusion, la
source d'énergie la plus abondante dans l'univers, n'a jamais produit la moindre
énergie sur Terre. [...]
Ce soir-là, dans un café à proximité du site, j'ai pris un verre avec un physicien d'ITER
qui était abattu, craignant que la machine ne marche jamais. Pourquoi il restait dans le
projet, il ne pouvait le dire. Mais quelques semaines plus tard, après réflexion, il m'a
dit que son moral était remonté. Il était venu là jouer son rôle, à la fois petit et
sublime, semblable à un tailleur de pierre qui peine des années sur la cathédrale de
York Minster (commencé en 1220, terminé en 1472) sans avoir jamais vu le travail
achevé. « Je m'attends maintenant à consacrer toute ma carrière professionnelle
avant de voir un plasma décent dans ITER
» m'a t-il dit. «
Ça ne m'embête pas. Il y a
eu de nombreux scientifiques avant moi, travaillant pour un même objectif et n'ayant
rien vu. Martin Luther King avait un rêve il y a cinquante ans. Il n'a pas vécu assez
longtemps pour voir ce rêve réalisé. Mais, grâce à lui, nous avons fait des progrès
merveilleux pour que ce rêve s'accomplisse. Les scientifiques travaillant sur ITER ont
un rêve qui pourrait être aussi puissant que celui de Martin Luther King - pas pour
l'égalité humaine, mais pour l'indépendance énergétique. Nous ne verrons pas la
réalisation de ce rêve. Mais chaque jour je vais au travail avec un sourire caché, car je
sais que j'aide à ce qu'un jour notre rêve ITER se réalise
».
http://www.newyorker.com/magazine/2014/03/03/a-star-in-a-bottle
voir
aussi
:
http://www.newyorker.com/news/daily-comment/how-to-fix-iter