Fresque murale au Sénégal commémorant le massacre © Erica Kowal - 2015
Et si tout avait commencé à Thiaroye ? Tout, c'est-à-dire l’irrésistible mouvement de décolonisation du continent africain, et la prise de conscience par les « indigènes », comme on les appelait encore au mitan du 20ème siècle, de leur condition d’exploités et de sous-hommes ! Oui, si tout avait commencé le 1er décembre 1944, à Thiaroye, modeste casernement de la banlieue de Dakar, sous le feu de la soldatesque coloniale française. Bien entendu, c’est une supposition réductrice et certainement inexacte. Et pourtant, le massacre de Thiaroye demeure comme une cicatrice indélébile dans l’histoire de la colonisation. Un événement originel qui a profondément marqué l’Afrique francophone et dont le souvenir reste vif, 70 ans plus tard. À tel point que François Hollande, lors d’un voyage récent au Sénégal, a reconnu officiellement la responsabilité de la France dans la tragédie de Thiaroye. Une déclaration qui est en quelque sorte pour les Africains le pendant du discours de Jacques Chirac lorsqu’en 1995, il a solennellement reconnu la responsabilité des autorités françaises dans la rafle du Vel d’Hiv’ et la déportation des Juifs.
Cependant, rares sont les Français qui connaissent l’affaire de Thiaroye. C’est pourquoi Monsieur X m’a proposé de me raconter cette page sombre de notre Histoire coloniale.
Une autre page sombre sur les exécutions
Ben M’hidi s’est suicidé dans sa cellule en se pendant à l’aide de lambeaux de sa chemise, le 3 mars dernier». C’est ce qu’annonçait la presse française en Algérie au lendemain de la conférence de presse animée par le porte-parole du gouvernement, Robert Lacoste, le 6 mars 1957.
Comment un homme aussi solide mentalement, ayant eu des responsabilités de haut niveau au sein du FLN et un passé historique de militantisme pour la cause nationale, peut-il se suicider par pendaison ? Ben M’hidi avait un idéal, un rêve et une espérance pour l’indépendance de l’Algérie ; comment un homme chargé de tout cet espoir de vivre un jour libre du joug colonial peut-il aller au suicide ? Ben M’hidi était impressionnant de calme, de sérénité, et de conviction durant son arrestation», avait déclaré le Colonel Allaire. Voici l’histoire de ce militant exceptionnel qui a ébranlé la politique coloniale francaise en Algérie :
Mohamed Larbi Ben M’hidi est né en 1923 à Ain Mlila dans les Aurès, actuelle Oum Bouaghi ; c’est un militant nationaliste, membre du PPA, puis du MTLD, un des fondateurs du FLN en 1954, puis combattant pendant la guerre de libération (1954-1962). Il est cadet d’une famille rurale aisée de trois filles et deux garçons. Après une année à l’école primaire française de son village natal, il part pour Batna où il obtient son certificat d’études primaires, puis commence des études secondaires à Biskra. En 1939, il s’engage dans les rangs des Scouts musulmans algériens et devient responsable d’un groupe au sein de cette association.
Ben M’hidi travaille ensuite comme comptable au service du Génie civil de Biskra, puis s’installe à Constantine. Il devient également un militant très actif du Parti du Peuple Algérien (PPA). Il est arrêté après les massacres du 8 mai 1945. Le PPA étant devenu clandestin après 1945, il adhère au Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques (MTLD) et devient cadre de l’Organisation Spéciale l’(OS). Lors du démantèlement de cette structure en 1950, il est de nouveau recherché et condamné par défaut à dix ans de prison pour «menées subversives et activité illégale». En avril 1954, Ben M’hidi est l’un des neuf fondateurs du Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action qui, le 10 octobre 1954, transforment le CRUA en FLN et décident de la date du 1er novembre 1954 comme date du déclenchement de la lutte armée pour l’indépendance algérienne. On lui confie la direction de l’Oranie (wilaya V à partir de 1956) qu’il organise efficacement malgré les difficultés. En 1956, laissant le commandement de la wilaya V à son lieutenant Abelhafid Boussouf, il devient membre du Conseil National de la Révolution algérienne (CNRA), après avoir présidé le Congrès de la Soummam au mois d’aout 1956 ou il est proche des idées d’Abane Ramdane et de Krim Belkacem. Nommé à la tête de la Zone autonome d’Alger, il participe à l’organisation des premiers attentats dans la capitale. En janvier, le gouverneur général Robert Lacoste lance la bataille d’Alger, confiant aux parachutistes du général Massu les pouvoirs de police dans la Zone Alger-Sahel. Larbi Ben M’hidi est arrêté le 23 février 1957 par les parachutistes (la direction de la ZAA passe alors à son adjoint Yacef Saadi, responsable militaire). Refusant de parler sous la torture, il est tué par un groupe de soldats français aux ordres du futur général Paul Aussaresses, dans la nuit du 3 au 4 mars 1957.
La mort de Ben M’hidi
selon le général Aussaresses :
«Un matin je me suis rendu au PC de Bigeard, à El Biar, pour rencontrer Ben M’hidi. L’atmosphère se voulait très détendue, mais Bigeard était nerveux. Il savait qu’il devait me convaincre que Ben M’hidi était prêt à collaborer. Ça n’avait aucun sens puisque les ordres étaient de liquider les chefs du FLN et que j’étais là pour ça. Je pensais que Bigeard perdait les pédales. Bigeard essaya encore de tendre une perche au prisonnier : – Et pourquoi ne pas travailler pour nous ? Si tu te rapprochais de la France, tu ne crois pas que ça pourrait être utile à ton pays ? – Non, je ne crois pas, répondit Larbi Ben M’hidi.
- Et bien, tu penses ce que tu veux, mais moi je crois à une plus grande France, conclut Bigeard en haussant les épaules. Ben M’hidi ne souhaitant pas collaborer, Bigeard ne pouvait ignorer les conséquences de ce refus. Le 3 mars 1957, nous en avons longuement discuté avec le général Massu en présence de Trinquier. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’un procès Ben M’hidi n’était pas souhaitable. Il aurait entraîné des répercussions internationales.
- Alors qu’en pensez-vous ? me demanda Massu.
- Je ne vois pas pourquoi Ben M’hidi s’en tirerait mieux que les autres.
- Je suis entièrement d’accord avec vous, mais Ben M’hidi ne passe pas inaperçu. On ne peut pas le faire disparaître comme ça.
- Pas question de le laisser à la PJ. S’il y a un procès et qu’il n’a rien avoué, il risque de s’en sortir et tout le FLN avec lui. Alors laissez-moi m’en occuper avant qu’il ne s’évade, ce qui nous pend au nez si nous continuons à hésiter. – Eh bien, occupez vous-en, me dit Massu en soupirant. Faites pour le mieux. Je vous couvrirai. Je compris qu’il avait le feu vert du gouvernement. C’est moi qui ai récupéré Ben M’hidi la nuit suivante à El Biar. Bigeard s’était arrangé pour s’absenter.
- Présentez, armes ! a commandé l’officier Allaire au moment ou Ben M’hidi, qu’on venait de réveiller, est sorti du bâtiment. C’était l’hommage de Bigeard à celui qui était devenu son ami. Ce geste spectaculaire et quelque peu démagogique ne me facilitait pas la tâche. Je l’ai même trouvé très déplacé. C’est bien entendu à ce moment là que Ben M’hidi a compris ce qui l’attendait. Je l’ai fait monter précipitamment dans le Dodge. Nous nous sommes arrêtés dans une ferme isolée qu’occupait le commando de mon régiment. Nous avons installé le prisonnier dans une pièce déjà prête. Un de mes hommes se tenait en faction à l’entrée.
Une fois dans la pièce, avec l’aide de mes gradés, nous avons empoigné Ben M’hidi et nous l’avons pendu, d’une manière qui puisse laisser penser à un suicide. Quand j’ai été certain de sa mort, je l’ai tout de suite fait décrocher et transporter à l’hôpital. J’ai appelé aussitôt Massu au téléphone : – Mon général, Ben M’hidi vient de se suicider. Son corps est à l’hôpital. Je vous apporterai mon rapport demain matin».
Aussaresses retrace les dernières heures de Larbi Ben M’hidi, amené d’Alger dans la Mitidja, dans la ferme désaffectée d’un colon extrémiste. Six hommes dont Aussaresses préparaient l’exécution en passant une corde à travers un conduit de chauffage. Un parachutiste veut bander les yeux de Ben M’hidi. Celui-ci refuse. Le soldat répond qu’il exécute un ordre. Ben M’hidi réplique qu’il est colonel de l’ALN et qu’il sait ce que sont les ordres. Sa demande sera refusée ; il sera pendu les yeux bandés. Le général Aussarresses révèlera en détail, dans un entretien accordé à Florence Beaugé, journaliste du Monde en mars 2007, en détail les circonstances de la mort du responsable de l’ALN, affirmant que l’ordre de tuer Ben M’hidi était venu de François Mitterrand, alors garde des Sceaux.
Le colonel Jacques Allaire :
«Ben M’hidi était un seigneur !»
Dans le film documentaire d’Yves Boisset sur la bataille d’Alger réalisé en 2006, le colonel Jacques Allaire, à l’époque lieutenant, qui avait arrêté Larbi Ben M’hidi en 1957, déclare à son sujet : «Si je reviens à l’impression qu’il m’a faite, à l’époque où je l’ai capturé, et toutes les nuits où nous avons parlé ensemble, j’aurais aimé avoir un patron comme ça de mon côté, j’aurais aimé avoir beaucoup d’hommes de cette valeur, de cette dimension, de notre côté. Parce que c’était un seigneur Ben M’hidi. Il était impressionnant de calme, de sérénité, et de conviction. Lorsque je discutais avec lui et que je lui disais: «Vous êtes le chef de la rébellion, vous voilà maintenant entre nos mains, la bataille d’Alger est perdue», et j’extrapolais un peu : «La guerre d’Algérie, vous l’avez perdue maintenant !»
Il dit : «Ne croyez pas ça !»
Et il me rappelait les chants de la résistance, le chant des Partisans: un autre prendra ma place. Voilà ce qu’il m’a dit. Ça m’a fait de la peine de le perdre, parce que je savais qu’on ne le reverrait plus. Je l’ai remis à l’Etat-major, et à une équipe qui est venue le chercher, et c’était la nuit, et bien que le règlement s’y oppose, je lui ai fait présenter les armes, parce qu’il faut reconnaître chez son adversaire la valeur et le courage.
Et Ben M’hidi était pour moi un grand monsieur, et j’ai appris à travers la presse, les journaux, et tous les livres d’histoire que j’ai parcourus qu’il s’était suicidé dans sa cellule».
Le Héros national est enterré dans le «carré des martyrs» du cimetière d’El Alia, à Alger. En son honneur, une importante artère d’Alger, l’ancienne rue d’Isly, porte son nom et devient après l’indépendance «Rue Larbi Ben-M’hidi», et chaque ville d’Algérie a une rue portant son nom, ainsi que différents établissements scolaires à travers le pays .
Par Rachid Moussaoui.
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Dans l'introduction de son livre La fin de la modernité juive, Enzo Traverso rend hommage à des personnalités ayant marqué sa vie intellectuelle, parmi lesquelles Pierre Vidal-Naquet (1930 – 2006), Boris Frankel (1921 – 2006) – qui a notamment traduit Éros et civilisation de Herbert Marcuse en français –, Jakob Moneta (1914 – 2012) – l'auteur de Le PCF et la question coloniale – et Sal Santen (1915 – 1998) :
"ce juif hollandais avait survécu à Auschwitz, où la majeure partie de sa famille avait été exterminée. À Amsterdam, où il vivait comme journaliste et écrivain, il fut condamné à deux ans de prison (…) à cause de ses activités de soutien au mouvement national algérien"1.
Santen est sans doute le personnage qui parle le moins au paysage militant français. En effet, aucun de ses livres ne fut traduit en français et c'est surtout son activité militante pendant la révolution algérienne (aux côtés de personnalités comme l'allemand Jakob Moneta ou le belge Ernest Mandel) qui le fera connaître au-delà des frontières néerlandaises. Ici, nous nous attarderons surtout sur son parcours militant, le but de ce court texte étant surtout de présenter cette figure trop peu connue de l'histoire du mouvement ouvrier.
Salomon Santen, deuxième fils d'un cordonnier juif (Barend Santen), est né en 1915 dans une famille ouvrière du quartier de Jordaan à Amsterdam – le quartier où se situe par ailleurs la maison dans laquelle s'était réfugiée la famille d'Anne Frank pendant l'occupation nationale-socialiste. Durant la Seconde Guerre mondiale, la famille de Salomon fut entièrement anéantie dans les camps d'extermination nazis. Cette douloureuse expérience le marqua profondément, à tel point qu'il consulta un psychiatre après la guerre qui l'encouragea à coucher sur papier son traumatisme. C'est ce qui aboutira à Jullie Is Jodenvolk (1969), ouvrage structuré en deux parties : l'une sur sa jeunesse en tant que Juif dans un quartier majoritairement non-Juif (Tuindorp Oostzaan, au nord d'Amsterdam), la seconde portant principalement sur la situation de sa famille pendant l'occupation nazie et la recherche désespérée d'un moyen d’échapper à la déportation. Si le premier ouvrage de Sal Santen portait sur ses souvenirs de jeunesse (plusieurs de ses livres seront fortement marqués par leur caractère autobiographique, comme par exemple Kinderdief, en 1988, ou De B van Bemazzel, en 1989), l'aspect le plus intéressant de son parcours est son entrée dans le militantisme trotskyste qui marquera durablement son existence. Après avoir milité dans plusieurs organisations ouvrières de jeunesse, il rejoignit les rangs du Onafhankelijke Socialistische Partij (parti socialiste indépendant), une organisation issue de l'aile gauche du Sociaal-Democratische Arbeiderspartij, et qui fusionna en 1935 avec le Revolutionair Socialistische Parti (Parti révolutionnaire socialiste) pour former le Revolutionair Socialistische Arbeiderspartij (parti socialiste ouvrier révolutionnaire).
La rencontre avec Henk Sneevliet
C'est avec la fusion de ces deux organisations que Santen fit la rencontre du grand leader communiste néerlandais Henk Sneevliet (1883 – 1942) qui devint son beau-père puisque Salomon se maria à sa fille durant la seconde moitié des années 1930. Sal Santen devint par ailleurs le biographe de Henk Sneevliet, puisqu'en 1971, il écrivit Sneevliet, rebel, livre dans lequel il retrace le parcours particulier du révolutionnaire hollandais qui avait participé à la lutte décoloniale en Indonésie (qu'on appelait alors les Indes néerlandaises). Sneevliet y avait fondé l'Indische Sociaal-Democratische Vereeniging (mouvement anti-colonialiste), avait soutenu le POUM durant la guerre d'Espagne, et prit par la suite ses distances avec le trotskysme (qu'il considérait comme un capitalisme d'État, sur des positions assez proches de Raya Dunayevskaya2 ou Max Shachtman). Au milieu des années 1930, Trotsky et Sneevliet avaient rompu suite à l'assassinat de l'espion soviétique Ignace Reiss3. Selon Bertrand M. Patenaude, dans Stalin's Nemesis : The Exile and Murder of Leon Trotsky, Trotsky accusa Sneevliet d'avoir une responsabilité indirecte dans cet assassinat. Pourtant, dans une lettre ouverte à Sneevliet, Trotsky écrit :
"nous ne sommes pas uniquement séparés par cette tragique question concernant un individu, mais par toutes les autres questions importantes ; je dirai même que nous sommes séparés par notre conception même de l'activité révolutionnaire et de la solidarité politique"4.
Trotsky reprochait notamment à la section néerlandaise de la IVème Internationale d'agir de manière autonome, sans prendre en compte les autres sections de l'Internationale : « tu dois comprendre que personne au sein de notre mouvement international n'est prêt à tolérer plus longtemps la situation totalement anormale dans laquelle le parti néerlandais se couvre du drapeau de la quatrième internationale tout en mettant en place une politique en contradiction flagrante avec tous nos principes et nos décisions »5. Après cette rupture, Sneevliet se rapprocha du « Bureau de Londres » qui, comme l'écrivait Ernest Mandel :
"réunit des organisations substantielles. Le DNA (Parti ouvrier norvégien) était le principal parti de masse du pays. Il avait obtenu plus de 40% des voix aux élections de 1933. Il s’apprêtait à constituer un gouvernement. Le Parti socialiste suédois – ancienne fraction dite de droite du PC, dirigée par Kilbom - avait quatre députés et une sérieuse implantation syndicale. L’ILP de Grande-Bretagne, parti de vieille tradition bien qu’en sérieux déclin, avait, lui aussi, quatre députés. Le Bloc ouvrier paysan (BOC) de Maurin, puis le POUM résultant de la fusion du BOC avec l’Opposition de Gauche, était plus fort que le PC en Catalogne, la principale région industrielle de l’Etat espagnol. Le petit Parti socialiste de gauche en Pologne, le NSSP, bien que plus faible, avait une implantation sérieuse dans certaines régions. Les deux partis hollandais comptèrent plusieurs milliers de membres. Quant au SAP, bien que victime d’une féroce répression nazie, il avait maintenu une activité clandestine réelle dans le Troisième Reich et disposait de nombreux groupes locaux dans l’émigration. Ses jeunes étaient dirigés par Willy Brandt"6.
Par la suite, Sneevliet participa à la résistance hollandaise contre le nazisme avec le Front Marx-Lénine-Luxemburg et ce sont ces activités qui lui vaudront d'être arrêté et fusillé par les nationaux-socialistes le 13 avril 1942.
Sal Santen, la IVème Internationale et le soutien à la révolution algérienne
Après avoir quelque peu hésité au moment de la rupture politique Sneevliet/Trotsky, Sal Santen ne suivit pas son beau-père et resta fidèle au trotskysme. Il rejoignit, en 1939, le Groep van Bolsjewisten-Leninisten (groupe de bolchéviques-léninistes) et la Bond van Communisten (ligue des communistes), deux groupes affiliés à la IVème Internationale, forcés d'agir clandestinement pour faire face à l'occupation allemande des Pays-Bas. Finalement, lorsqu'en 1942, se créa un nouveau groupe trotskyste clandestin aux Pays-Bas – Comité van Revolutionaire Marxisten – Sal Santen y joua un rôle primordial dès le départ. Ce comité devint, après la guerre, la section néerlandaise de la IVème Internationale, et c'est dans le cadre de cette Internationale que Santen rencontra une figure majeure du militantisme trotskyste en la personne de Michel Raptis (1911 – 1996) – dit Pablo. Si Pablo et Santen eurent de nombreuses activités militantes après la guerre, c'est surtout par leur soutien à la révolution algérienne qu'ils se firent connaître – d'ailleurs Pablo devint par la suite l'un des bras droit du président Ben Bella. Comme Jakob Moneta7, Ernest Mandel et beaucoup d'autres, Sal Santen se lança activement dans le soutien au FLN algérien. En effet, après avoir été nommé responsable du secrétariat international, et avoir pris la tête du journal hollandais de la IVème Internationale – De Internationale – Santen se (re)lança depuis Amsterdam dans des activités clandestines – avec Pablo – pour aider matériellement le FLN. En effet,
"Aux yeux des trotskistes, les Pays-Bas étaient bel et bien un pays perdu pour la Révolution, mais tout de même un lieu sûr pour coordonner leurs activités clandestines8.
C'est donc à Amsterdam que Pablo et Santen mirent sur place la fabrication de faux papiers (et de fausse monnaie) pour les militants du FLN, ainsi qu'une petite usine d'armes au Maroc. En Juin 1960, Pablo et Santen furent arrêtés à Amsterdam et jugés en Juin 1961. Cependant, dès leur arrestation se mit en place un large réseau de soutiens international. Ainsi, dans son numéro d'avril 1961 La vérité des travailleurs publiait une lettre ouverte du « comité de soutien hollandais à M.Pablo et S.Santen », à l'attention du ministre de la justice. De la même manière, une lettre, signée notamment par Isaac Deutscher et Z.Sonkozi (leader du Congrès Pan-African d'Afrique du Sud), fut envoyée de Grande-Bretagne au ministre de la justice à La Haye. Le député du Labour Party John Baird tenta même d'intercéder directement auprès des autorités hollandaises, sans succès. Le comité de soutien à Pablo et Santen était notamment composé, en France, de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Nadeau, Pierre Naville ou encore Francis Jeanson. De nombreuses organisations ouvrières d'Amérique du Sud, mais aussi d'Asie, se solidarisèrent également avec cette campagne. Cette dernière permit par ailleurs de rappeler que les partis communistes traditionnels étaient plus que fébriles sur la question coloniale (comme le montrera peu d'années plus tard Jakob Moneta dans Le PCF et la question coloniale) :
"Face à la trahison ou à la paralysie des courants ouvriers traditionnels, la IVème Internationale a maintenu l'honneur du mouvement ouvrier communiste ; elle a maintenu ses traditions révolutionnaires, internationalistes, appuyant de toutes ses forces la Révolution algérienne, en agissant dans les milieux d'avant-garde et dans les masses pour le développement d'une action concrète pour le triomphe de la Révolution algérienne dans tous les milieux français. C'est contre ce mouvement en développement contre cette action de la IVème Internationale que l'impérialisme français et ses alliés impérialistes d'Allemagne et de Hollande dirigent leurs coups"9.
Tout comme leur comité de soutien, leur avocat – Maître George J.P. Cammelbeeck – tenta de transformer le procès en procès politique (il fit par exemple la comparaison avec la résistance hollandaise durant la Seconde Guerre Mondiale). Par ailleurs, dans son ouvrage Les camarades des frères, Sylvain Pattieu rappelle qu'Isaac Deutscher est venu témoigner au procès Pablo/Santen en personne ; de même que la veuve de Sneevliet. Cependant, le juge ne voulut rien entendre et rendit son verdict à la lumière du caractère illégal des actes de Pablo et Santen. Bien qu'ayant été condamnés à 15 mois de prison, ils furent finalement libérés le 12 Septembre 1961. Pablo et Santen quittèrent la IVème Internationale quelques années plus tard, en 1965, suite à l'exclusion de Pablo – « Frank, Maïtan et Mandel savent mettre à profit l'absence de Pablo, qui purge sa peine, pour reprendre le contrôle de l'organisation »10 – puis les deux personnages se brouillèrent politiquement. Pourtant, Santen continua à se définir comme trotskyste jusqu'à la fin de sa vie. Sa vie en dehors de la IVème Internationale fut bien moins politisée et il se consacra surtout à son activité d'écrivain jusqu'à sa mort à Amsterdam en 1998.
Si Salomon Santen n'a pas à proprement parler d'oeuvre politique, il fait partie de ces militants qui traversèrent le vingtième siècle et qui n'abandonnèrent pas la lutte après la victoire contre le fascisme. Santen fait partie de ces militants dont le travail politique reste trop peu connu. « Ces hommes ne se considéraient pas comme des ''victimes'' mais comme des militants et des intellectuels engagés »11. Ces militants de la IVème Internationale qui participèrent au « siècle de l'acte ». Car pour reprendre Alain Badiou, dans Le Siècle :
"Qu'est-ce que le siècle dit du siècle ? En tout cas, qu'il n'est pas celui de la promesse, mais celui de l'accomplissement. C'est le siècle de l'acte, de l'effectif, du présent absolu, et non pas le siècle de l'annonce et de l'avenir. Le siècle se vit comme le siècle des victoires, après des millénaires de tentatives et d'insuccès. Le culte de la tentative sublime et vaine, et donc l'asservissement idéologique, sont assignés par les acteurs du XXème siècle au siècle qui précède, au romantisme malheureux du XIXème. Le XXème dit : c'en est fini des échecs, voici venu le temps des victoires ! Cette subjectivité victorieuse survit à toutes les défaites apparentes, parce qu'elle n'est pas empirique, mais constituante. La victoire est le motif transcendantal qui organise l'échec lui-même. "Révolution" est un des noms de ce motif. La révolution d'Octobre 1917, puis les révolutions chinoises et cubaine, ainsi que les victoires des Algériens ou des Vietnamiens dans les luttes de libération nationale, tout cela vaut preuve empirique du motif, et fait échec aux échecs, répare les massacres de juin 1848 ou de la Commune de Paris"12.
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