La Commission européenne vote à nouveau ce mardi sur la définition qu’elle donnera à ces additifs chimiques omniprésents. ONG et scientifiques espèrent une vision large permettant de les encadrer au mieux, tandis que les groupes d’intérêt cherchent à la restreindre .
Cosmétiques, produits d’hygiène, matières plastiques ou encore résidus de pesticides dans nos assiettes : les perturbateurs endocriniens (PE), ces substances chimiques susceptibles de modifier le système hormonal et d’être à l’origine de diverses maladies, sont à peu près partout. Et nous en sommes tous imprégnés. Ce mardi, la Commission européenne soumet une nouvelle fois au vote sa définition des PE. Le but : mettre en place la première réglementation au monde sur le sujet. Car l’utilisation des PE n’est pour l’instant nulle part encadrée, alors que, comme l’écrivaient en décembre une centaine de scientifiques dans le Monde, «jamais l’humanité n’a été confrontée à un fardeau aussi important de maladies en lien avec le système hormonal : cancers du sein, du testicule, de l’ovaire ou de la prostate, troubles du développement du cerveau, diabète, obésité, non-descente des testicules à la naissance, malformations du pénis et détérioration de la qualité spermatique.» D’une définition de Bruxelles plus ou moins restrictive découlera une réglementation plus ou moins sévère. Celle de l’Organisation mondiale de la santé - «une substance ou un mélange exogène, possédant des propriétés susceptibles d’induire une perturbation endocrinienne dans un organisme intact, chez ses descendants ou au sein de sous-populations» - fait consensus chez les scientifiques.
«Etats flottants»
Mais les résistances à toute réglementation ambitieuse sont «très fortes». Et vont de pair avec une «tentative d’instrumentalisation de la science», déplore Rémy Slama, épidémiologiste environnemental à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). «Les preuves et connaissances scientifiques élémentaires sont mises en doute à des fins politiques, comme cela a été le cas pour le tabac ou l’est encore avec le changement climatique. Les perdants ne sont pas les scientifiques, mais la société», s’insurge-t-il. Le lobby de l’industrie chimique a tout fait pour affaiblir les critères retenus dans la définition des PE par la Commission. Et ainsi éviter qu’ils ne soient mieux réglementés dans l’UE. Bruxelles a ainsi établi en 2016 qu’«un PE est une substance qui a des effets indésirables sur la santé humaine, qui agit sur le système hormonal et dont le lien entre les deux est prouvé». La définition a provoqué un tollé, tant le niveau de preuves qu’elle demande est élevé.
En décembre, la Commission avait échoué à convaincre les Etats de voter pour sa définition. Si «quelques progrès» ont été réalisés dans la version présentée ce mardi, selon l’ONG Générations futures, la définition que va soumettre la Commission «demande toujours un niveau de preuves trop élevé et prévoit des dérogations inacceptables». Impossible de se prononcer sur l’issue du vote. «Il suffirait que certains pays passent de l’abstention à un oui pour changer la donne», décrit François Veillerette, directeur de Générations futures, qui se méfie des «Etats flottants» (Italie, Malte…). Même si le non l’emporte, ces allers-retours ne pourront durer éternellement. La Commission, avec sa réforme de la «comitologie» (lire page 4), comptabilisera différemment les abstentions, pour forcer les Etats à assumer leur position.
Dans la lutte contre les PE, la France fait figure de leader au sein de l’UE. Le 21 décembre, elle s’était opposée, avec la Suède, à la définition controversée proposée par la Commission, l’obligeant à revoir sa copie. «Un recul dans l’action de l’Union de protection de la santé de nos concitoyens et de notre environnement», déplorait la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, dans une lettre au président de la Commission, Jean-Claude Juncker. La France appelle à une classification des PE en trois catégories : avérés, présumés, suspectés. Comme pour les cancérigènes.
Le 22 février, le Sénat s’est saisi de la question, en adoptant une résolution appelant le gouvernement à «interdire l’utilisation des phtalates dans les jouets, les produits cosmétiques et dans tous les dispositifs médicaux», à accentuer la «lutte contre l’exposition des enfants aux PE» dans les crèches et les écoles, et à «interdire la pulvérisation de produits chimiques aux abords des zones d’habitation et des écoles».
Les perturbateurs endocriniens se sont d’ailleurs invités dans la campagne française : Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon évoquent leur volonté de s’y attaquer, quand Emmanuel Macron ménage la chèvre et le chou : tout en préconisant une «interdiction progressive de certains PE», il estime que leur «éradication complète n’est pas possible». De son côté, le Front national fait de cette question une nouvelle preuve que «la protection du vivant et des consommateurs ne peut se faire dans le cadre de l’Union». C’est ce qu’écrit le parti dans un communiqué intitulé «Seul le Frexit nous protégera des perturbateurs endocriniens !»
«Soupe» de substances
Mais c’est Benoît Hamon qui s’y attaque le plus frontalement : il veut interdire «les perturbateurs endocriniens, les nanoparticules et les pesticides dangereux» dans l’alimentation, en vertu du «principe de précaution». Principe que François Fillon juge «dévoyé et arbitraire», et veut enterrer. Les industriels jurent qu’autoriser l’exposition à des faibles doses de PE ne poserait pas de risques pour la santé. Mais, souligne Rémy Slama, «on sait que les hormones naturelles ont des effets sur le système hormonal à des doses extrêmement faibles. Par ailleurs, nous sommes exposés à une "soupe" de substances qui, ensemble, peuvent produire un "effet cocktail" nocif, et l’identification des "doses sans effet" s’appuie parfois sur une démarche simpliste».
A ses yeux, cela justifie la décision du Parlement européen, en 2009, de suivre une logique «d’exposition zéro» pour les PE présents dans les pesticides. Décision qui revient à appliquer le principe de précaution en interdisant les pesticides contenant des PE. «Le travail des industriels consiste à créer de nouvelles substances, efficaces et plus sûres,avance par ailleurs Rémy Slama.Les CFC ont été interdits dans les réfrigérateurs car ils détruisaient la couche d’ozone. Nous avons toujours des réfrigérateurs aujourd’hui. Suivre la même logique pour les perturbateurs endocriniens répondrait à une urgence de santé publique, et cela pourrait faire émerger de nouveaux acteurs industriels.»
Isabelle Hanne Infographie BIG , Coralie Schaub , Estelle Pattée
Journal de l'environnement ·
Le 27 février 2017 par Romain Loury
En France, l’usage des pesticides pourrait être réduit de 30% sans affecter les rendements ou la rentabilité des exploitations, révèle une étude publiée lundi 27 février dans la revue Nature Plants. Plus de trois quarts des exploitations pourraient ainsi diminuer leur recours à ces produits, sous condition d’une réorientation de leur pratique.
Voilà qui mettra de l’ambiance dans les couloirs du Salon international de l’agriculture, qui a début samedi 25 février à Paris: selon une étude menée par l’unité mixte de recherche (UMR) Agroécologie de l’Inra[i] à Dijon, 77% des exploitations françaises pourraient nettement réduire l’usage des pesticides, sans perte financière.
Pour montrer cela, l’équipe de Nicolas Munier-Jolain a analysé 946 exploitations agricoles à leur entrée dans le réseau Dephy[ii], évaluant la réduction d’usage des pesticides sur leur activité. Bilan: seules 6% d’entre elles verraient leur productivité (évaluée en gigajoules par hectare et par an) baisser.
Il s’agit principalement de cultures industrielles à haute valeur ajoutée et recourant fortement aux pesticides, en particulier celles de pomme de terre et de betterave (nord de la France) et celles produisant de la semence de maïs (sud-ouest).
Effet positif dans 39% des cas
Pour le reste, une réduction des pesticides n’aurait aucun effet significatif sur la productivité pour 55% des exploitations, et aurait même un effet positif pour 39% d’entre elles. En tenant compte aussi bien de la productivité que de la rentabilité (mesurée en euros par hectare et par an), 77% d’entre elles pourraient moins recourir à ces produits, sans retombée négative sur leur activité.
Par comparaison aux fermes voisines, les chercheurs estiment que, pour celles sur lesquelles une diminution des pesticides n’aurait pas d’impact, la quantité utilisée pourrait être abaissée de 42%. Soit 30% lorsque ce chiffre est étendu à l’ensemble des exploitations françaises. C’est pour les insecticides que cette évolution serait la plus aisée (baisse possible de 60%), suivis des fongicides (-47%) et des herbicides (-37%).
Ecophyto n’y est pas
Pourtant, la tendance française n’est pas à la sobriété: à l’exception d’une petite baisse entre 2014 et 2015, l’usage des pesticides est même en hausse constante depuis le lancement du premier plan Ecophyto, qui visait une baisse de 50% entre 2008 et 2018. Un échec qui a entraîné le lancement du plan Ecophyto 2, qui prévoit une baisse de 25% d’ici 2020, puis de 50% d’ici 2025.
«Cette transition est faisable quasiment partout, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit simple: elle demande une nette réorganisation des pratiques», explique Nicolas Munier-Jolain au JDLE. Par exemple via des changements de variétés cultivées, une diversification et une rotation accrue des cultures, ou un désherbage mécanique.
«Un vrai conseil orienté ‘système’»
Pour réduire l’usage des pesticides, Nicolas Munier-Jolain estime que «ce qui manque aux agriculteurs, c’est l’existence d’un vrai conseil orienté ‘système’. Mais aussi une adaptation des filières», qui devraient apprendre à travailler avec un plus grand nombre d’exploitations en polyculture, donc produisant individuellement moins que de grandes en monoculture.
Autre carence selon le chercheur, l’absence d’un label agroécologique, selon le même modèle que le label bio, afin de valoriser commercialement ces pratiques. «On peut expliquer au consommateur qu’il existe une troisième voie, vertueuse, entre le bio et l’agriculture industrielle. Nous n’y sommes pas encore, mais on commence à voir des frémissements», juge Nicolas Munier-Jolain.
[i] Institut national de la recherche agronomique
[ii] Lancé en 2009 dans le cadre du plan Ecophyto, le réseau Dephy («Démonstration expérimentation production de références sur les systèmes économes en phytosanitaires») comptait, fin 2016, 2.880 exploitations engagées dans une démarche volontaire de réduction des pesticides.