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2 avril 2016 6 02 /04 /avril /2016 05:38

Le sang, la colère et le printemps

Le gouvernement Valls veut-il un nouveau Rémi Fraisse ? La répression policière qui s’est abattue cette semaine sur la jeunesse de France met à nu un pouvoir qui a fait le choix de l’intimidation et de la radicalisation, aux seules fins de discréditer la contestation de la loi « Travail ». La responsabilité des présidents d’université est aussi lourdement engagée.

Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?

Victor Hugo, Les Châtiments

Le sang a coulé dans les amphis et sur les parvis des facultés, à Strasbourg et Paris, dans les rues de Marseille, et de Nantes aussi. Et à Caen, Rouen, Metz, Lyon, d’autres villes encore. Quelques gouttes, parfois des taches, qu’on peine à effacer. Le sang du 17 mars, les hématomes et les os brisés resteront longtemps dans la chair et la mémoire des lycéens et des étudiants matraqués. Pourtant, les grands médias, les télévisions, la presse nationale en parlent à peine. En ce jour de printemps, Salah Abdeslam continue de faire les unes. Le terrorisme est un peu plus chaque jour le voile médiatique dont on recouvre l’état d’urgence et l’action de l’Etat.

Mais la mémoire numérique ne s’efface pas. Du moins pas encore. Des témoignages sont diffusés sur les réseaux sociaux. Photos, textes et vidéos circulent. Voir ici et pour l’évacuation de Tolbiac, et encore pour un compte-rendu de la comparution immédiate de quatre jeunes arrêtes le 17 mars. Voir ici la charge violente des CRS sur le campus de l’université de Strasbourg (5 blessés dont une lycéenne). Le site On vaut mieux que ça propose une synthèse, Mediapart rend compte des circonstances de l’évacuation du site de Paris 1 et le SNESUP-FSU dénonce des « répressions policières inadmissibles », en mentionnant l’arrestation d’un étudiant dans les locaux de Lyon 2. Il a été remis à la police par des agents employés par l’université, sur ordre du président. Le seul délit de cet étudiant : quelques graffiti dans les toilettes…

Tolbiac fut un guet-apens. Strasbourg une décision irresponsable. Et Lyon 2 une collaboration inique. Partout la même répression, l’arbitraire et la violence pure d’un Etat qui sait ce qu’il fait en le faisant.

Trois constats s’imposent :

1. La violence délibérée et disproportionnée des forces de l’ordre : des dizaines de blessés en une seule journée, déploiement de moyens considérables (200 CRS et 50 membres de la BAC à Tolbiac pour une trentaine d’étudiants dans un amphi).

2. La participation active de plusieurs présidences et directions d’université, en dépit des franchises universitaires qui encadrent strictement l’intervention des forces de l’ordre sur les campus : seul le président peut l’autoriser.

3. La systématicité et la coordination des actions de répression à l’occasion d’une même journée de mobilisation nationale des organisations de jeunesse contre la loi « Travail ».

Une question découle naturellement de ces constats : un ordre politique de ferme répression a-t-il été donné ? Tout porte à le croire. Si oui, qui a donné cet ordre ? La question vise le sommet de l’Etat.

Mais la faute n’est pas que politique. Elle est aussi académique et éthique. Par leur décision de fermeture systématique des bâtiments et l’empêchement de la tenue des AG, les présidents d’université portent une responsabilité directe dans la répression de la jeunesse et les blessures qu’elle a subies. A supposer qu’ils aient agi sous la pression d’un ministère ou d’une préfecture, ceci ne les dédouane en rien de leur entière responsabilité : eux seuls sont habilités, en vertu des franchises universitaires, à autoriser ou demander l’intervention des forces de l’ordre. Que l’on réfléchisse bien à cela : ce sont des universitaires qui ont décidé, in fine, de réprimer les étudiants de leur propre université, alors même que leur rôle est d’en assurer la sécurité et de les protéger. Qu’il s’agisse de Paris 1, Lyon 2 ou Strasbourg, c’est une entité politique unique qui a agi, une sorte de monstre à deux têtes. Les présidents portent sur leur main gauche le sang des étudiants alors que la main droite du pouvoir politique en est maculée. Cette collusion laissera de traces ineffaçables dans la mémoire des étudiants et dans les annales de l’université française.

Prenons un peu de recul. On le sait, il est dans l’essence du néo-libéralisme de Valls de promouvoir toutes les formes de gouvernementalité autoritaire. Les élites administratives, et bien sûr les présidents d’université, s’y sont massivement convertis depuis l’instauration de la loi LRU qui leur confère des pouvoirs considérables. La gouvernementalité autoritaire de Manuel Valls veut faire passer l’état d’urgence permanent pour une conséquence naturelle du terrorisme, alors qu’il est une pure création de l’Etat qui l’institue en coup d’Etat permanent contre les libertés fondamentales. Elle instrumentalise quotidiennement les médias en vue de produire une intériorisation de la peur et de la violence, une aseptisation des consciences, une annihilation de toute forme d’intelligence critique, et en définitive un affaiblissement des esprits et une déshumanisation qui provoquent leurs ravages du petit chef de bureau jusqu’au sommet de l’Etat, en passant même par une partie des corps intermédiaires.

Du monde de l’entreprise aux services publics, la gouvernementalité autoritaire s’insinue partout, modèle nos vies, nos manières d’agir et de penser. Mais elle n’apporte que concurrence, individualisme et souffrance. Elle est une machine à faire plier les échines et à tuer toute forme d’espoir. C’est le chômeur qui cherche désespérément un emploi et qu’on humilie. C’est le jeune qui aspire à une formation et qu’on sélectionne administrativement ou financièrement dans son parcours universitaire. C’est le précaire qui lutte et auquel une nouvelle loi « Travail » promet une exploitation sans fin. La vie précaire et nue d’une jeunesse sans-emplois crie aujourd’hui sa révolte devant les portes cadenassées du pouvoir et des universités. La mécanique froide de l’Etat lui répond par la matraque et le sang.

L’état d’urgence a légalisé la violence de l’Etat. Aucun mouvement social, ni aucune contestation où il ne produise ses effets : intimidations, arrestations, condamnations et répression ouverte. Que veut donc ce pouvoir? Instrumentaliser le maintien de l’ordre pour provoquer la haine et la radicalisation, qui conduiront à des désordres plus grand, et dans lesquels il trouvera la caution politique à de nouvelles répressions ?

Que vaut donc un Etat qui réprime sa jeunesse dans la violence ? Que vaut un président d’université qui demande une intervention des forces l’ordre en ayant conscience qu’il fait courir des risques aux étudiants dont il a la responsabilité ? Un président qui protège les biens avant les personnes ? Ou plutôt qui prend prétexte de « dégradations matérielles » possibles pour faire le choix de la très probable « dégradation physique » de jeunes personnes ? Comment peut-on mettre en proportion l’état d’une chaise et une vie humaine ? Comment peut-on accepter qu’on matraque la tête et les mains d’une jeunesse qui veut étudier ? Ce pouvoir n’est pas aveugle. Il est simplement cynique et abject. Froid et calculateur. Mortifère.

La vie est ailleurs. La vie vaut mieux que ça ! Elle est dans cette jeunesse pleine d’espoir et de révolte. Elle est dans l’intelligence collective et critique qui déconstruit la loi « Travail ». Elle est dans la création, l’invention libre de soi, dans la culture, les arts et les sciences. Une matraque qui s’abat sur la tête d’un étudiant, d’une lycéenne, dans l’enceinte d’une université, c’est la négation même des valeurs de l’université, la négation de l’humanité et de l’intelligence. La négation de la vie.

Quand un pouvoir cherche sa survie dans le cercle sans fin de la provocation-répression, il n’est pas loin de sa propre fin. Aucun pouvoir ne peut arrêter la force d’un printemps qui naît. Ce ne sont pas quelques entailles qui empêchent la sève de monter dans un arbre. La jeunesse est une force qui va. La goutte de sang qui tombe est une colère qui monte. Ceux qui entendent la briser parce qu’ils n’entendent pas, ne savent pas ce qu’ils font.

Ils veulent criminaliser les étudiants et la jeunesse ? Criminalisons leur répression ! Saisissons les tribunaux, la Cour Européenne des Droits de l’Homme, le Défenseur des droits. Déposons des recours au TA contre les décisions des présidents de faire appel aux forces de l’ordre ! Et surtout que les victimes des violences portent plainte contre la police !

Ils ferment les bâtiments des universités pour nous empêcher de tenir nos réunions et nos AG ? Tenons nos réunions et nos AG sur les parvis et les places, dans les parcs et les rues, sur l’herbe et les pavés!

Ils nous expulsent de nos lieux d’étude et de travail ? Rendons-nous dans les entreprises, les usines et les administrations pour expliquer aux salariés la vraie nature de la loi « Travail » !

Ils manipulent les médias et distillent des mensonges à longueur de journée? Témoignons sur les réseaux sociaux, mettons en ligne films et photos, montrons les faits, apportons des preuves, rétablissons la vérité !

Ils cherchent la provocation et la violence pour nous discréditer aux yeux de l’opinion? Répondons par le calme, la non violence, l’organisation et la détermination !

Pascal Maillard

PS : Mes remerciements au photographe Bob Ramsey pour l'autorisation de reproduire ses photos.

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Je dédie ce texte à Sylvie. La vie l’a quittée en ce jour de printemps. Le monde du travail ne lui a pas rendu tout ce qu’elle lui a donné. Je pense à ses filles et je leur dis :

Sylvie est une fleur de feu qui pousse entre les pavés.

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2 avril 2016 6 02 /04 /avril /2016 05:24

Terrorisme : la frénésie sécuritaire française à côté de la plaque

Libération‎ -

Par Jean Quatremer, Correspondant à Bruxelles — 30 mars 2016

Le «portrait-robot» et les méthodes des tueurs de Paris et Bruxelles contredisent totalement la pertinence des mesures adoptées par l'Etat.

  • Terrorisme : la frénésie sécuritaire française à côté de la plaque

Édito

Les quelques dizaines de fanatiques radicalisés qui ont commis des attentats sanglants en France et en Belgique sont désormais quasiment toutes identifiées, ce qui permet d’en dresser le «portrait-robot» : pour la quasi-totalité d’entre eux, des ressortissants d’un Etat membre de l’Union européenne (ou titulaire d’une carte de résident), souvent issus des mêmes quartiers voire des mêmes familles, identifiés par les services de police comme islamistes radicalisés et, souvent, comme petits ou grands délinquants de droit commun. Les hommes qui ont frappé Paris soit résidaient sur place, soit ont emprunté la route. L’équipe de Bruxelles a juste eu à prendre un taxi ou le métro. Rien d’étonnant en fait : depuis 2012 et les attentats de Toulouse, tous les terroristes répondaient à ce «portrait-robot».

L’enquête, qui est loin d’être terminée, a déjà mis au jour d’incroyables dysfonctionnements des services de sécurité et ce, en France comme en Belgique : des suspects dont la dangerosité a été gravement sous-estimée ; des renseignements non transmis entre services de police (à l’intérieur du pays et entre pays) ; des combattants européens expulsés de Turquie, que les Etats ont laissés s’évaporer dans la nature ; des renseignements transmis par Ankara non exploités faute de moyens humains, et on en passe.

Le mirage «high-tech»

En réalité, c’est parce que la gravité de la menace représentée par les returnees (les combattants rentrant de Syrie ou d’Irak) a été ignorée par les Etats, que les attentats ont pu être commis. Face à cet échec, autant politique que policier et judiciaire, la réaction des autorités, notamment en France, a été de se lancer dans une frénésie législative sécuritaire sans précédent. Ainsi, au lendemain du 22 mars, Manuel Valls n’a rien trouvé de mieux que d’exiger que le Parlement européen adopte, séance tenante, le fichier PNR qui doit recueillir les données de tous les passagers aériens, alors qu’aucun de ces radicalisés n’a emprunté l’avion pour commettre son forfait.

Le Premier ministre n’en est pas à son coup d’essai en matière de réponse inadaptée : la loi sur le renseignement intérieur de juillet 2015, votée après les attentats de janvier, a placé sous surveillance tout le trafic internet au nom de la lutte antiterroriste. Mais, outre qu’il n’y a personne en bout de chaîne pour exploiter les renseignements obtenus, le terrorisme actuel n’est nullement «high-tech», mais au contraire, «low-tech» : pas d’utilisation du Net, on se parle en direct, on achète des téléphones jetables, on loue des voitures ou des taxis, on fabrique des bombes avec du matériel acheté dans des magasins de bricolage.

Risque historique

Et que dire de l’état d’urgence qui ne s’est traduit par l’arrestation d’aucun terroriste, pas plus que le rétablissement des contrôles aux frontières intérieures de l’espace Schengen. C’est le travail des policiers, placés sous la surveillance de juges indépendants qui, en appliquant la loi actuelle, a permis de remonter les filières. Mais cela n’empêche pas le gouvernement de persévérer : la future loi sur la procédure pénale va faire entrer dans le droit interne les dispositions les plus liberticides de l’état d’urgence alors même qu’il a échoué.

En réalité, ce sont de moyens humains et matériels dont la police et la justice ont besoin, pas de nouvelles lois confiant des pouvoirs exorbitants et sans contrôle à l’exécutif. La gauche française prend un risque historique en empruntant cette fausse route sécuritaire : avec ces lois d’exception, «la France peut basculer dans la dictature en une semaine», a mis en garde Frédéric Sicard, bâtonnier de Paris, à l’unisson de nombreux juges. Le prix à payer pour combattre et contrôler quelques centaines de returnees connus de la police doit-il être l’abandon de libertés publiques si durement acquises ?

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31 mars 2016 4 31 /03 /mars /2016 03:38

Etat d'urgence, déchéance de nationalité : François Hollande renonce à la réforme constitutionnelle

France Bleu‎ -

Hollande renonce à la déchéance de nationalité

L'Humanité‎ -

François Hollande renonce à la déchéance de nationalité et au Congrès

Le Monde‎ -

Revue de presse européene du 31/03/2016 abordant le débat :

Hollande échoue à réformer la Constitution

François Hollande a renoncé à son projet de loi sur la déchéance de la nationalité pour les binationaux convaincus de terrorisme. Il avait annoncé la réforme constitutionnelle, controversée également dans les rangs socialistes, trois jours après les attentats de Paris en novembre. Que signifie ce revers pour le président et la politique française ?

Hollande n'est plus maître de la situation

L’échec de la réforme constitutionnelle signifie la fin politique de François Hollande, affirme le quotidien de centre-gauche Der Standard :

«Cette perte d’autorité renforce l’impression que le président n’est plus maître de la situation. Son actuelle tentative de libéraliser le droit du travail français génère une contestation grandissante. Ce jeudi, les syndicats appellent à un nouveau mouvement de protestation. Sur ce point, Hollande procède de la même façon que pour la réforme antiterroriste : il s’attire les foudres de la gauche sans pour autant obtenir le soutien de la droite. La une du journal Le Monde daté de ce jeudi a pour titre : 'Rejet massif de François Hollande par la gauche'. Même ses collègues lui déconseillent de se présenter aux présidentielles de 2017. Il faut commencer à se demander s’il arrivera à tenir jusque-là.»

Hollande peine à unir la France

A travers sa réforme constitutionnelle, le gouvernement français voulait montrer sa capacité à réagir au terrorisme, mais cette tentative a échoué, estime le quotidien conservateur Die Welt :

«La véritable raison de l’échec n’est pas l’opposition, mais l’immaturité de l’ensemble du projet de loi, sans parler de la résistance dans les rangs socialistes. ... Les ennemis de la France viennent plus souvent de l’intérieur que de l’extérieur. Leur retirer le passeport ne mène à rien ; ils restent toujours présents. Après les attentats, Hollande avait fait bonne figure pendant un court instant. Un président digne qui trouvait les mots justes. Mais il n’a pas su tenir la promesse faite aux survivants aux Invalides, à savoir unir la France dans la lutte contre le terrorisme.»

Parler moins, agir davantage !

Le gouvernement a gaspillé un temps précieux, critique le quotidien catholique La Croix :

«Ces quatre mois de ratiocinations sur la nationalité n’auraient-ils pas été mieux employés à débattre soigneusement et posément de la refonte du code du travail ? Au lieu de cela, le projet de loi El Khomri a été présenté dans un climat de débat public profondément dégradé. Et le retrait de la réforme constitutionnelle suscitée par les attentats du 13 novembre intervient au moment même où le drame de Bruxelles montre que la menace terroriste reste à un très haut niveau. Cinglant paradoxe. Chacun des acteurs en porte une part de responsabilité. Il est plus que temps maintenant de passer à autre chose. Parler un peu moins, agir concrètement un peu plus.»

Toute l'élite politique a échoué

L’échec de la réforme constitutionnelle française n’a pas seulement nui au président Hollande, mais aussi à ses adversaires, estime le quotidien libéral-conservateur Neue Zürcher Zeitung :

«Pratiquement personne n’a posé la question essentielle : est-ce que retirer la nationalité aux terroristes et les expulser permet réellement d’augmenter la sécurité ? Mais la manière dont la réforme constitutionnelle a été gérée puis arrêtée signifie également l'échec de la soi-disant élite politique parisienne. Un compromis ou le sauvetage de certaines parties du projet n’ont pas été empêchés par des divergences sur le fond, mais plutôt par des manœuvres politiciennes. Un an avant les élections, les critiques et concurrents de Hollande cherchaient à lui gâcher la fête. Si les politiques se renvoient maintenant la balle, ils livrent néanmoins un spectacle pitoyable, qui ne fait que contribuer à saper leur image.»

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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 08:32

Présidentielle NON – Constituante OUI

France, Propos du moment

L’élection présidentielle va mobiliser, une fois de plus, avec plus ou moins de bonheur. Or, cette élection est de plus en plus un instrument contre la démocratie. Il est grand temps de sortir de ce piège. La présidentielle n’est pas la solution, elle est le problème.

Le texte ci-dessous propose une solution en posant un principe pour la reconstruction de la démocratie, de la souveraineté populaire. Il est signé par 55 citoyens originaires de nombreux départements français et dont la liste est ci-dessous.

Voter, pour quoi ?

Est-il vraiment raisonnable de consacrer autant d’énergie et d’attention au spectacle de la compétition présidentielle ? Est-ce vraiment cela la démocratie à laquelle nous tenons passionnément ? Au mieux, nous avons, au terme d’une farce médiatique, la possibilité de refuser un des candidats en lice. Une fois élu, celui-ci dispose de pouvoirs exorbitants, notamment le privilège de pouvoir oublier ses promesses ou même de bafouer la volonté populaire exprimée par référendum comme ce fut le cas après 2005.

Après des décennies de violences sociales et de mépris politique, nous citoyennes et citoyens de France, estimons qu’il n’y a pas de solutions à la crise qui frappe la démocratie dans le cadre du système qui régit notre vie publique.

Alors que se profile l’élection de 2017, nombreux sont les appels et initiatives qui veulent utiliser la présidentielle pour rebâtir la démocratie. Ces tentatives, malgré la sincérité de ceux qui les portent, ne peuvent sortir du piège infernal tissé par le système tant national qu’européen. On ne transforme pas un jeu en un autre et on ne peut lier notre combat au résultat, à cette élection, d’une personne, quelles que soient ses qualités. La présidentielle n’est pas la solution, elle est le problème.

Le véritable enjeu est la reconstitution du peuple, souverainement dépositaire du pouvoir en démocratie. Ce pouvoir, par essence collectif, n’attend personne en particulier et n’appartient qu’aux citoyens assemblés.

Refonder la démocratie impose donc, sans tarder, l’élection d’une assemblée constituante en France. Souveraine sous le contrôle de tous les citoyens, elle sera maitresse de la redéfinition de notre vie publique. Sur le plan local, dans les assemblées communales, les citoyens se rassembleront pour décider ensemble de leur représentation et du mandat qu’ils souhaitent donner à la Constituante.

Citoyennes et citoyens de ce pays, nous sommes le peuple et, en tant que tels, souverains de notre propre destin. Nous appelons donc à remplacer en 2017 l’élection présidentielle par l’élection d’une assemblée constituante.
Non à la présidentielle, oui à la Constituante !

Remy Barbier (Maine et Loire) ; André Bellon (Paris) ; Christian Berthier (Paris) ; Michel Blay (Paris) ; Didier Brisebourg (Var) ; René Burle (Cantal) ; Françoise Castex (Gers) ; René Chaboy (Tarn et Garonne) ; Bernard Conte (Gironde) ; Daniel Cordiez (Nord) ; Jean-Pierre Crémoux (Haute-Garonne) ; Antonin Delaever (Paris) ; Michel Ezran (Paris) ; Michèle Frayze (Cher) ; Jean-Michel Freguin (Hérault) ; Florence Gauthier (Paris) ; Pascal Geiger (Paris) ; Loïck Gourdon (Loire Atlantique) ; John Groleau (Creuse) ; Bernard Guibert (Calvados) ; Antoine Guilleux (Ardennes) ; Charles Guittard (Paris) ; Stephane Guyot (Val de Marne) ; Raoul Marc Jennar (Pyrénées Orientales) ; Elisabeth Kergoat (Drome) ; Jeannine Lacroix (Hérault) ; Jacques Lafouge (Gironde) ; Michel Laloux (Vaucluse) ; Michel Lambalieu (Vaucluse) ; Gilbert Legay (Oise) ; Guy Léger (Cher) ; Francis Lenne (Gironde) ; Alain Lepage (Seine Saint Denis) ; Gérard Machline (Meuse) ; Marc Mangenot (Paris) ; Georges Martel (Corrèze) ; Jean-Claude Martin (Haute-Garonne) ; Serge Marquis (Val de Marne) ; Christian Maurel (Bouches du Rhône) ; Loïc Monod (Paris) ; Albert-Jean Morrazani (Bouches du Rhône) ; Jérome Pannetier (Bouches du Rhône) ; Pierrette Pasquini (Gard) ; François Paumier (Ariège) ; Louis Peretz (Alpes de Haute Provence) ; Jack Proult (Maine et Loire) ; Sylvie Rabatel (Drome) ; José Ruiz (Vaucluse) ; Vincent Sizaire (Paris) ; Jean Souyris (Hérault) ; Marie-Elisabeth Thomas (Aude) ; Samuel Tomei (Paris) ; Béatrice Turpin (Seine Saint Denis) ; Juan Ramon Vera (Haute Garonne) ; Frédéric Viale (Paris)

Pour signer : https://www.change.org/p/citoyennes-et-citoyens-de-france-pr%C3%A9sidentielle-non-constituante-oui? recruiter=510308717&utm_source=share_for_starters&utm_medium=copyLink

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7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 02:12
La démocratie est la préhistoire de l'anarchie

- Entretien avec Yannis Youlountas

Après Ne vivons plus comme des esclaves en 2013, Yannis Youlountas vient de sortir un nouveau film : Je lutte donc je suis. Une ode à la résistance et à l’insoumission...

La démocratie est la préhistoire de l'anarchie
Entretien avec Yannis Youlountas


Après Ne vivons plus comme des esclaves en 2013, Yannis Youlountas vient de sortir un nouveau film : Je lutte donc je suis.
Une ode à la résistance et à l’insoumission qui se déroule à nouveau en Grèce, mais aussi, cette fois, en Espagne. Un voyage en musique dans les alternatives concrètes, autogestionnaires et libertaires qui rappelle que l’utopie est déjà là, à portée de main. Une invitation à rompre avec la routine et l’obéissance, les idées reçues et une existence dépossédée d’elle-même : comme le dit l’un des personnages de son nouveau film, « Je lutte parce que je pense que l’humanité est capable d’autre chose. »

Le Monde Libertaire : Tu as commencé à tourner ton film avant l’élection de Tsipras, puis pendant son revirement. Qu’a révélé, selon toi, la trahison de Tsipras ?

Yannis Youlountas : Ce n’est malheureusement pas nouveau. La malédiction du pouvoir frappe la gauche depuis 150 ans. Les militants et sympathisants de ces partis se sentent trahis à chaque fois. A peine arrivés au sommet, à l’instar de Sisyphe avec son rocher, le pouvoir leur échappe aussitôt. C’est pourquoi je les surnomme souvent du nom de ce personnage mythique. Pire encore : ce sortilège les frappe sans que la plupart n’essaie vraiment de l’élucider, croyant à chaque fois qu’il s’agit d’un problème de casting. Durant le vingtième siècle, cette confiscation du pouvoir s’est manifestée sous deux formes principales : la dérive totalitaire et la trahison bourgeoise. Tsipras vient d’ajouter un exemple de plus à la deuxième catégorie, 24 ans après le programme commun de la gauche en France. Le 13 juillet 2015 restera à jamais comme l’une des trahisons les plus spectaculaires de l’histoire de la gauche en Europe, l’une des pires expériences de cette répétition, de ce piège, de cette impuissance.

ML : Tu es souvent invité par des associations ou des organisations de gauche avec ton nouveau film. Que répondent-elles à ta critique ?

YY : Ma métaphore de Sisyphe à leur égard est irréfutable. Les exemples sont flagrants, nombreux et le dernier en date leur fait encore mal au ventre. C’est donc le moment de poser les bonnes questions, dans le respect et la franchise. En l’occurrence, la priorité n’est pas seulement d’établir un "plan B", très à la mode ces temps-ci, mais beaucoup plus de repenser l’organisation, le dispositif, les moyens réels de changer de politique. Sans remettre en question le pouvoir lui-même, la malédiction continuera. Parfois, certains de mes amis de gauche dite "radicale" tentent de me contredire en évoquant les congés payés et la sécurité sociale. Lourde erreur : les congés payés n’ont pas été donnés par Blum, mais arrachés par la puissante grève générale de juin 1936. De même, si le programme social du Conseil National de la Résistance a pu être mis en place à la fin de la guerre, c’est d’abord parce que des ouvriers avaient encore les armes de la Résistance dans les mains, alors qu’une grande partie du patronat avait collaboré. Bref, il s’agit de conquêtes sociales, pas d’autre chose. Le problème n’est donc pas seulement de concevoir des alternatives, quelles qu’elles soient, mais aussi et surtout de se donner les moyens de les mettre en œuvre.

ML : Dans un tel contexte, pourquoi les anarchistes n’arrivent-ils pas plus à se faire entendre ?

YY : Les procédés utilisés dans nos réseaux ne sont probablement pas toujours les meilleurs. Ce n’est pas parce qu’on détient la solution à un problème et qu’on est expérimenté dans ce domaine, qu’on arrive pour autant à se faire entendre. Prenons l’exemple de l’école : le prof le plus savant et intelligent n’est pas toujours le meilleur passeur de savoir, le plus fin pédagogue, à l’écoute et patient. Il n’y a rien de pire que d’humilier ceux qui échouent. C’est dommage, parce qu’à mon avis, il n’y a pas de meilleurs spécialistes du sujet que mes compagnons anarchistes. Mais ils sont, eux aussi, frappés par une autre forme de malédiction : celle de Cassandre qui n’arrive pas à se faire entendre. Le pouvoir se régale de nous voir nous marginaliser au lieu de diffuser nos solutions plus largement et plus efficacement. Il se gausse de nos vieilles querelles, de nos clans, de nos mauvaises habitudes. Il s’amuse de voir les Sisyphe impuissants, les Cassandre inaudibles et les jardiniers isolés. Les jardiniers sont la troisième composante du mouvement social et révolutionnaire. Ils essaient d’appliquer la devise de Gandhi : « sois le changement que tu désires dans le monde », mais ils oublient que se transformer soi-même ne suffit pas à transformer globalement et radicalement ledit monde. Certes, ces jardiniers cultivent avec application leur espace expérimental, mais délaissent les autres formes de résistance sans lesquelles toute création est condamnée à être piétinée tôt ou tard. Que nous le voulions ou pas, nos luttes sont liées, il n’y a pas d’exil possible, pas d’autre monde qui serait totalement à part de celui-là. Nous sommes tous sur le même bateau face à la bourgeoisie mondiale et à ses serviteurs dévoués, face au capitalisme et à sa foule de larbins, face au pouvoir et à sa police. Pour riposter, nous n’avons pas d’autre choix que de multiplier les assemblées et d’occuper la rue, la vie, le monde. Il n’y a pas d’autre cap vers l’utopie que la résistance, l’agora, l’éducation populaire et la création artistique sous toutes ses formes, c’est-à-dire l’action radicale sur l’imaginaire social que nous devons absolument décoloniser. C’est la première condition de notre émancipation, de notre riposte, de notre réinvention du monde : reprendre le contrôle de nos savoirs, de nos pensées, pour reprendre le contrôle de nos vies. La dimension symbolique de la lutte est aussi importante que son impact immédiat, même le plus vital. Car c’est d’abord elle qui trouble notre entourage et l’incite à nous rejoindre, notamment dans les chansons, les films, les livres, les rencontres, les débats qui suscitent, accompagnent ou interprètent les événements. Nous ne sommes pas que le produit de la nécessité, tête baissée dans le sillon d’un destin tout tracé. Nous sommes également capables de repenser et de réinventer ce monde injuste et illusoire, bâti sur du vent. Le temps critique est aussi le temps de la critique. Le temps de la remise en question. Le temps de la remise en mouvement. Nous ne sommes pas condamnés à rester dans la préhistoire politique de l’humanité.


ML : C’est ainsi que tu qualifies le système politique actuel ?

YY : Oui, la démocratie est la préhistoire de l’anarchie. La démocratie sous toutes ses formes, variantes et déclinaisons. C’est un balbutiement, un germe, un mythe. Mais on est encore loin du compte. La démocratie annonce un objectif d’égalité qu’elle est incapable d’atteindre. Depuis 2500 ans, elle ne parvient pas à lâcher la branche qui la sépare de la plaine où l’être humain se redressera politiquement pour vivre et penser la société debout, à l’égal d’autrui. La démocratie reste à l’orée du bois, au rai de lumière, au chaud dans le décorum à peine modifié de l’Ancien Régime. On est encore loin de la liberté véritable, de l’égalité réelle et de la fraternité universelle. Et ce, parce qu’il reste une chaîne à briser, un cordon ombilical à couper, une branche à lâcher pour marcher ensemble debout. C’est le pouvoir. Tant que le système politique ne sera pas débarrassé de ce fléau, il continuera à singer les mêmes grimaces au-dessus des foules infantilisées et instrumentalisées. Nous sommes encore à l’âge de pierre de la politique, mais rien n’est terminé.

ML : Et la démocratie sous d’autres formes, en particulier la démocratie directe ? Penses-tu qu’il faille abandonner définitivement le mot démocratie ?

YY : C’est délicat. Tout d’abord, il est nécessaire de distinguer la question sémantique de la question stratégique. Le problème du mot démocratie réside dans l’opposition entre les notions qu’il contient. Accoler demos et kratos, peuple et pouvoir, c’est présupposer la possibilité d’une égalité absolue de tous devant le pouvoir sans prendre en compte la complexité dudit pouvoir dans la société, en l’occurrence son omniprésence dans tous les rapports de domination qui traversent nos relations et dont nous nous n’avons pas toujours conscience. C’est également occulter la fascination humaine pour le pouvoir et sa capacité à corrompre, à détourner, à retourner n’importe qui. Un problème qui connaît son paroxysme avec les hyperstructures, notamment la toute puissance de l’État. Bref, depuis l’antiquité, la démocratie est une belle idée, mais elle occulte la réalité humaine, ses affres, son passif et la nécessité d’en tenir compte. La démocratie est certes une idée simple, du moins en apparence, mais également simpliste à l’instar du procédé de Rousseau qui, dans Le contrat social, croit réussir à articuler la volonté générale et la liberté de chacun, alors que la relation entre une majorité et une minorité reste un rapport de pouvoir comme tant d’autres, de même que toutes les formes de délégations, quels que soient les éléments modérateurs inclus dans le dispositif. Le cœur du problème réside donc dans le pouvoir et nulle part ailleurs. Le pouvoir a deux sens bien distincts qui s’opposent précisément ici : le pouvoir en tant que capacité et le pouvoir en tant que rapport de domination. Des Athéniens à Rousseau, tous les concepteurs de la démocratie, même les plus sympathiques à nos yeux, ont cru une telle articulation possible. Pour ma part, il me semble que c’est une erreur : le pouvoir n’est pas à réorganiser autrement, il est à détruire. Il en va de notre capacité à penser et à choisir la vie. Car le pouvoir en tant que capacité s’oppose fondamentalement au pouvoir en tant que rapport de domination. La liberté ne se donne pas, elle se prend et ne s’échange pas contre une quelconque volonté générale. Cela dit, concernant l’aspect stratégique, je reconnais que la démocratie directe propose déjà un grand pas hors de la jungle des rapports de domination, une étape essentielle vers l’utopie. C’est pourquoi je soutiens cette voie. Elle contient également l’avantage de conserver ce mot le temps nécessaire à sa désacralisation. Mais quand la démocratie ne sera plus confondue avec la liberté, il sera temps d’oser l’Anarchie, comme nous le faisons déjà dans de nombreuses expériences qui fonctionnent parfaitement et qui prouvent notre capacité à vivre ensemble autrement.

ML : Dans ton nouveau film, Je lutte donc je suis, on peut voir des personnes qui luttent, qui expérimentent d’autres formes d’organisation. Peut-on parler d’expérimentations démocratiques ou bien anarchistes ?


article paru dans le Monde Libertaire hors-série n°63
Sommaire

DOSSIER : Démocratie Lacrymogène
Démocratie, une idée morte ? - Louis Janover
Démocratie ou dictature ? - Léon de Mattis
Théorie et réalité des régimes représentatifs - Paul Boino
La démocratie est la préhistoire de l'anarchie - Yannis Youlountas
Démocratie directe ou anarchie - Hervé Trinquier
Aux frontières de la démocratie - No Border
Femmes et démocratie - Hélène Hernandez
Marseille : la guerre de Troie a bien eu lieu - Patrick Schindler
Démocratie familiale - Jean le Gal

PORFOLIO
Henri Winter, Paroles de réfugiés

PLUS
Dans la bibliothèque noire

INTERNATIONAL
Podemos et la démocratie - Élan noir
Confédéralisme démocratique au Kurdistan - Zaher Baher
Libertaires au Pérou - Franz Garcia
Turquie : la vengeance du Président - Tom Nisse

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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 07:33

La réforme du Code du travail ne fera pas loi
Rendez- vous à 11H à Saint Pons de Thomières le 9 mars au rond point de Castre

A Béziers : Rassemblement à 9h30 dépôt de Béziers – départ en manifestation vers la sous-préfecture (11h30) pour une convergence interpro
À Montpellier : Rassemblement devant la gare avec les cheminots en grève à 11h00. Puis départ en manifestation vers la Préfecture pour un large rassemblement unitaire à 12h00 et départ de manif jusqu’ à 14H dans le centre de Montpellier. Organisation d'une AG en fin de manif pour décider de la suite.
La pétition : https://www.change.org/p/loi-travail-non-merci-myriamelkhomri-loitravailnonmerci
les rendez-vous en Région :

- Toulouse : place Jeanne d’Arc à 11 h30

- Nîmes : 12 h préfecture

- Alès : 16h 30 devant permanence député PS rue Edgar Quinet

.
JEUDI, 3 MARS, 2016 L'HUMANITÉ


Photo : CGT

Le projet El Khomri doit être retiré. Non pas reporté, retiré. Son article premier suffit à le disqualifier, lui qui subordonne les droits et libertés des salariés au « bon fonctionnement de l’entreprise ». Il scelle la remise en cause historique, théorique, juridique d’un siècle entier de Code du travail.

Qu’est-ce que ce Code ? Qu’est-ce que la politique, sinon la mémoire qui informe l’action ? Ne jamais oublier. Et à gauche, se souvenir des désastres et des crimes, des vies brisées au nom du profit insatiable, pour cette « apothéose du coffre-fort » qu’évoque Balzac. Ne pas oublier, par exemple, que le Code du travail naît en 1910 après l’horreur de Courrières, dans le Pas-de-Calais. Après qu’en 1906, 1 099 mineurs avaient perdu la vie au fond des puits. Le patron exige alors que le travail reprenne immédiatement. Il stoppe la recherche des victimes. Cachez ces misères qui entravent l’entreprise. Et puis, douze jours plus tard, 14 survivants enfouis réapparaissent. Après des nuits de terreur et d’efforts. Miraculés. Enterrés vivants. Ouvriers morts avant d’être morts.

L’émotion est immense. Elle force à créer le ministère du Travail. Pourquoi ? Pour que ce ministère échappe aux diktats des employeurs et au ministère de l’Économie. Avec quel point d’appui, quelle barricade juridique pour résister ? Le Code du travail.

L’inverse est à l’œuvre : le ministère de l’Économie règle de nouveau la politique du ministère du Travail, réduit à n’être que son DRH.

Notre choix de civilisation fut depuis Courrières d’adapter le travail aux humains et non pas les humains au travail. Quand F. Hollande veut « adapter le droit au travail aux besoins des entreprises », il écrit l’histoire à l’envers.

Cela boostera l’embauche ? Par ordonnance, de 2004 à 2008, la mission Combrexelle a passé le Code du travail à l’acide, supprimant 500 lois, le réduisant de 10 %, en prétendant le simplifier. Cela n’a pas créé d’emploi.

Dans le contrat de travail, il y a inégalité. Le salarié subit un « lien de subordination juridique permanent ». C’est pourquoi il existe une « contrepartie » : un code spécifique. Les lois du travail sont, et doivent rester, universelles, car elles sont attachées aux droits humains, quelles que soient la taille de l’entreprise, sa spécificité, sa branche. Elles doivent l’emporter sur les contrats d’entreprise particuliers, les accords d’entreprise particuliers, les dérogations. C’est ce que garantissent la Déclaration des droits de l’homme de 1948, la charte européenne des droits fondamentaux de 1999, les conventions de l’OIT en leurs nos 81 ou 158.

Le droit du travail doit être un garde-fou par rapport au droit de la concurrence et non pas piétiné suivant le libre cours de la concurrence.

En ne voulant plus de durée légale pour tous, en actant le règne des dérogations, les projets El Khomri, Badinter, Macron, cassent les relations de travail au détriment du corps humain, de sa santé, de la vie de famille et de l’emploi pour tous.

La notion de durée légale est de facto supprimée, les patrons en décideront, au cas par cas, le pistolet sur la tempe de leurs salariés. Les syndicats majoritaires (élus avec un quorum !) pourront même être court-circuités par les syndicats minoritaires qui auront le droit d’en appeler au patron pour qu’il monte un référendum à ses ordres. C’est le come-back de l’employeur-maître !

La commission Badinter en finit d’ailleurs avec un Code du travail spécifique et le remplace par un mixte avec le Code civil, où les contrats commerciaux et les statuts d’indépendants sont mis sur le même plan que l’ex-contrat de travail. Dans ce texte, la « personne » remplace le salarié. Le salarié est traité comme l’indépendant. Et demain quoi ? L’ubérisation généralisée ? Pas d’horaires ? Pas de Smic ?

On comprend que les jeunes s’indignent. Que leur promet-on ? La précarité en début, au milieu et en fin de vie active. L’avenir bouché, interdit. Des jeunes méprisés au travail.

Que permettra la loi El Khomri, avec un simple accord d’entreprise, facile à arracher grâce au chantage à l’emploi ? Fini les 35 heures, les heures supplémentaires seront compensées et non plus majorées : on travaillera plus pour gagner moins. Il sera possible de travailler 12 heures par jour par « simple accord ». Le repos quotidien de 11 heures pourra être fractionné. La forfaitisation par accord individuel pourra aller au-delà de toute durée maximale, y compris 48 heures et 60 heures. L’annualisation du calcul des horaires se fera sur trois ans ! Les congés payés ne sont plus obligatoires, le salarié aura « le droit » d’y renoncer pour de l’argent. Un apprenti pourra travailler 40 heures. Il n’y a même plus d’âge plancher pour le travail des enfants, lesquels dès 14 ans sont moins protégés contre les chutes ou les machines dangereuses. Trois CDD de suite sont autorisés au lieu de deux. Payer à la tâche sans référence au Smic ne sera plus interdit. Il n’y aura plus de plancher de 24 heures pour les temps partiels. Le patron décidera quand commence la semaine, de sorte qu’il évitera la majoration du dimanche. Les femmes seront les plus pénalisées.

Le Medef a coécrit ce projet de loi. Il lance d’ailleurs une pétition pour le soutenir.

Si ses profits et dividendes baissent, l’employeur pourra modifier les horaires à la hausse et sur une année les rémunérations à la baisse. La loi Warzmann l’autorisait pour un an, la loi Sapin plus encore, la loi El Khomri abaisse les possibilités pour les salariés de le contester.

La médecine du travail, les prud’hommes, l’indépendance de l’inspection du travail, les institutions représentatives du personnel sont laminés. Les licencieurs abusifs verront leurs condamnations baisser.

À quoi sert de faciliter les licenciements ? À faciliter les licenciements ! Pas à faire de l’embauche. Ce projet de loi vaut déclaration de guerre à 18 millions de salariés.

Le gouvernement entend repousser la présentation de cette loi, ce recul doit déboucher sur le retrait. Ensemble, nous appelons les salariés, les jeunes, les retraités, les privés d’emploi, les précaires, les féministes, à rejoindre ce mouvement qui monte et qui exige le retrait de la loi El Khomri. La réforme du Code du travail ne fera pas loi.

Cent ans durant ce Code a été construit pour que les salarié-e-s échappent à la dictature de la rentabilité à courte vue. C’est un Code exceptionnel, une œuvre juridique rare, faite des luttes, des sueurs, des larmes, des grèves, des manifestations, bref de toute notre histoire sociale. Certes, on peut le modifier, le fortifier, renforcer les droits des salarié-e-s, rien n’est intangible. Nous allons d’ailleurs faire ensemble des propositions. Mais nul comité de technocrates ne peut, entre soi, hors du monde, le réécrire seul, tant il est le fruit, dans ses mille détails, des rapports de forces sociaux. En cela, le Code du travail est l’indice de mesure de la qualité d’une civilisation.

Texte collectif

Premiers signataires : Fabrice Angei, membre du bureau confédéral de la CGT, Clémentine Autain, porte-parole d’Ensemble !, Olivier Besancenot, porte-parole du NPA, Éric Beynel, porte-parole de Solidaires, Noël Daucé, secrétariat national de la FSU, Gérard Filoche, membre du BN du PS, Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, William Martinet, président de l’Unef, Willy Pelletier, coordinateur général de la Fondation Copernic, Danielle Simonnet, coordinatrice nationale du PG

La nouvelle grande peur

mardi 1er mars 2016

Par Jack Dion

Aujourd’hui, les enfants, nous allons parler des grandes peurs. L’histoire de l’humanité regorge de ces moments d’angoisse générale. Certains d’entre vous ont dû entendre parler de la peur de l’an mil, époque à laquelle on redoutait la fin du monde. À d’autres moments il y a eu la peur du diable, des sorcières, des étrangers ou des extra-terrestres. Mais de nos jours, en France, la grande épouvante s’appelle la peur d’embaucher, qui frappe une catégorie précise de la population : les employeurs.

C’est d’ailleurs pour ça que le gouvernement, non sans courage, a entrepris de réviser le Droit du travail. En effet, les patrons vivent une forme de crainte collective qui les empêche de recruter des salariés, tant ils sont tétanisés à l’idée de ne pouvoir s’en séparer à leur guise, comme cela se passe dans des pays très développés, tels la Chine ou le Bangladesh. En France, c’est beaucoup plus difficile. Il en résulte un vrai traumatisme pour les patrons. Croyez-moi, ce sont de gens fragiles. Ils sont sujets à des formes de paranoïa et ils peuvent facilement sombrer dans des phénomènes de dépression.

Certains d’entre eux sont parfois obligés d’avoir recours à une aide psychologique pour tenir le coup. Pardon ? Oui ? Tu as un père au chômage et tu le vois souvent déprimé ? Je comprends. Mais le chômeur, s’il le veut, peut se recaser, alors que le patron, lui, vit un vrai drame dès lors qu’il n’est pas libre de licencier. J’ai sous les yeux une formule d’un éditorialiste du journal Les Échos, Étienne Lefebvre, fin connaisseur de la psychologie patronale et qui lance cet aspect pathétique au gouvernement : « Il doit envoyer un message clair aux employeurs, en leur garantissant à l’avenir qu’ils pourront, si c’est nécessaire, se séparer sans trop de dommages des salariés qu’ils envisagent d’embaucher. » Embaucher pour pouvoir licencier, c’est une belle idée, non ?

Il fut une époque où l’on voulait sécuriser l’emploi. Aujourd’hui, il faut sécuriser le licenciement afin de permettre aux licencieurs de surmonter leur épouvante. Ce sera tout pour aujourd’hui, les enfants. N’hésitez pas à conseiller à vos parents de parrainer un patron fragilisé s’ils en connaissent un, car en ces temps difficiles pour la République il est important de faire preuve de solidarité et de compassion.

Marianne N° 985 du 26 février 2016

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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 06:52


OEE - Observatoire de l’enfermement des étrangers

Les « zones grises » de l’enfermement des étrangers

Émergence de nouvelles formes de contrôle : l’exemple de Calais

Réunion publique à Paris, le 7 mars 2016 à 19h

L’observatoire de l’enfermement (OEE) vous invite à poursuivre la réflexion et le partage des informations sur les « zones grises » de l’enfermement. A la lisière des modes classiques d’enfermement se développent de nouvelles méthodes limitant les libertés, notamment celle d’aller et venir.

Après s’être penché sur la pratique de l’assignation à résidence, l’OEE s’intéresse aux multiples facettes des tentatives d’invisibilisation des personnes étrangères qui se font jour dans le Calaisis : placement abusif et massif en centres de rétention ; dispersion de centaines de personnes vers des CAO (centres d’accueil et d’orientation), structures isolées, aux fonctions nouvelles ; contraintes spécifiques mises en place pour l’occupation des abris destinés aux exilé.e.s de la région ; règles extraordinaires de circulation et d’accès autour de la jungle de Calais...

Cette gestion fondée sur la coercition et l’émergence de nouvelles formes de contrôle et de privation de liberté doit être connue de celles et ceux qui défendent les droits des personnes étrangères.

Pour en parler, L’OEE vous invite à une réunion publique en présence de Nathanaël Caillaux (Plate-forme de Services aux Migrants, Calais) ; Cécilia Fall (volontaire Migreurop) et Jean-Pierre Alaux (GISTI), dont les interventions seront suivies d’un débat.

Réunion publique lundi 7 mars 2016, à 19h dans les locaux de la Ligue des droits de l’homme, 138 rue Marcadet, 75018 Paris

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27 février 2016 6 27 /02 /février /2016 10:17

L’ATTAQUE ISRAÉLIENNE CONTRE LE BDS VISE TOUTE L’EUROPE

Publié le 19 février 2016

GRAVES MENACES SUR LA LIBERTÉ DE PAROLE A L’OUEST / LA CRIMINALISATION DU MILITANTISME CONTRE L’OCCUPATION ISRAÉLIENNE
Glenn Greenwald et Andrew Fishman, 16 février 2016

LE GOUVERNEMENT DE GRANDE BRETAGNE a annoncé aujourd’hui qu’il est désormais illégal pour « des conseils municipaux, des organismes publics et même pour certains syndicats étudiants… de refuser d’acheter des produits et des services de sociétés impliquées dans le commerce des armes, les énergies fossiles, les produits à base de tabac ou des colonies israéliennes de Cisjordanie occupée ». Ainsi, tout groupe qui soutient ou participe au boycott mondial des colonies israéliennes risquera « de graves sanctions » pénales.

Lire la suite : https://bdsf34.wordpress.com/2016/02/19/lattaque-israelienne-contre-le-bds-vise-toute-leurope/

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26 février 2016 5 26 /02 /février /2016 10:19
La Déclaration universelle des droits de l'hommereconnait ... Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des ...
HOLLANDE VS KAAMELOTT - YouTube

Avant-gout ,pour se détendre ,d’une intervention présidentielle imaginaire et arrangée quant à la journée du 9 un peu!

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Code du travail : appels à la grève et mobilisation étudiante le 9 mars

Un mot d’ordre de grève générale est en train de gagner les réseaux sociaux, pour le 9 mars, date de présentation en Conseil des ministres de la réforme du Code du travail.

Un « appel citoyen et militant », initié par des militants CGT notamment, a recueilli l’adhésion sur Facebook de 19 000 participants, encore virtuels. Ses auteurs appellent à la « convergence des luttes (…) avec ou sans les directions syndicales », le 9 mars. Voire après :

Le 10 on remet ça (avec les retraités qui ont déjà prévu de manifester) et les jours suivants jusqu'au retrait total de ce projet de loi !

L’appel a été repris par le syndicat Info’Com CGT.

Journée d'action intersyndicale le 31 mars

Réunie mardi soir au siège de la CGT, l’intersyndicale n’a pas établi de mot d’ordre commun de mobilisation. La CFDT, qui critique le texte, attend une réponse du gouvernement sur ses demandes de révision « en profondeur », avant de passer à l’action. Le syndicat soutient en revanche la proposition de création de référendums pour dépasser le véto des syndicats majoritaires lors d’une négociation d'entreprise. Un point de désaccord avec les autres organisations de salariés.

Dans un texte commun, 9 syndicats (1) demandent le retrait du plafonnement des indemnités prud'homales pour licenciement abusif et des « mesures qui accroissent le pouvoir unilatéral des employeurs ». Concernant les mesures sur les licenciements économiques (que la future loi veut étendre aux entreprises bénéficiaires qui perdent en « compétitivité »), le forfait jours, l’organisation du travail et l’apprentissage, les signataires concluent seulement qu’ils entendent « travailler ensemble sur la construction de droits nouveaux ». A suivre donc.

Les syndicats se sont séparés en se fixant un nouveau rendez-vous jeudi 3 mars. La date du 31 mars, soit quatre jours avant le début de l'examen du projet de loi à l'Assemblée nationale, a été évoquée pour « une journée d’action », sur proposition de la CGT. « FIDL, FO, FSU, SUD, UNEF et UNL partagent cette idée », affirmait ce mercredi la CGT, dans une note interne qu'elle a rendue publique.

L’Unef, syndicat étudiant, ainsi que deux syndicats lycéens sont en revanche déterminés à ne pas attendre pour lancer la mobilisation. Des initiatives doivent être prises pour le 9 mars et une « campagne » est lancée dans les universités.

-Ajout, 17 h 30 : Solidaires, qui demande le retrait du projet de loi El Khomri, a estimé jeudi après-midi dans un communiqué que « de nombreux salariés attendent (…) un appel clair à l’action ».

Le syndicat joint donc sa voix aux appels à la mobilisation, sans préciser pour autant la forme que cela doit prendre. « L’action est possible dès le 9 mars, affirme-t-il. Ce devra être une étape pour une mobilisation d’ampleur et vers une journée interprofessionnelle de grève et de manifestations. »

Liste provisoire des appels à mobilisation le 9 mars : Besançon, Bordeaux, Bourges, Clermont-Ferrand, Lille, Lyon, Montluçon, Montpellier, Nancy, Paris, Poitiers, Rouen, Strasbourg, Niort. Liste mise à jour au lien suivant.

(1) La CFDT, la CFE-CGC, la CGT, FSU, Solidaires-Sud, l'Unsa, l'Unef (étudiants) et les syndicats lycéens UNL et Fidl. FO n’a pas signé le texte.

-Interview d'une des initiatrices de l'appel à la grève du 9 mars sur Facebook

Mobilisation 2.0 « On ne peut pas attendre le 31 mars pourmanifester ! »

Publié le 26 février 2016

Depuis l’annonce timorée faite par l’intersyndicale mardi soir, qui ne prévoit pas de date de mobilisation proche, les événements se sont accélérés. L’un des catalyseurs a été la création sur Facebook de l’événement « 9 mars Grève générale : nous exigeons le retrait de la loi travail », dès l’annonce du communiqué intersyndical. Après 72h, l’événement compte déjà 271.000 invité.e.s, 31 000 participant.e.s et 52 000 intéressé.e.s ! Retour sur la démarche avec l’une des organisatrices de l’événement.

Propos recueillis par Dom Thomas le 25 février 2016

Tu es co-administratrice de la page événement « 9 mars Grève générale : nous exigeons le retrait de la loi travail » . Peux-tu me dire d’où est venue cette initiative d’appel à la grève ?

L’initiative est venue d’un ami qui comme moi a été très choqué par le communiqué de l’intersyndicale de mardi 23 février. Il a créé la page et avec un autre ami, syndiqué lui aussi, nous nous sommes coordonnés pour lancer les invitations et la diffusion. Nous étions tous les trois partants pour ne pas laisser s’installer ce report de riposte à fin mars. Quand on l’a vu tomber, on a vraiment eu l’impression d’un « gros foutage de gueule », d’un sentiment d’abandon de la part des directions syndicales. On ne peut pas attendre le 31 mars pour se mobiliser ! On a échangé quelques messages en privé, on s’est dit que ça ne pouvait pas continuer comme ça, et on pressentait qu’il devait y avoir beaucoup de gens qui, comme nous, étaient scandalisés par cette annonce à minima. Nous ne pouvions pas ne rien faire.

Comme on savait que le 9 mars serait présenté le projet en conseil des ministres, qu’il y avait déjà un préavis déposé dans le secteur des transports, et que ce secteur est un secteur clef pour les mobilisations, on a décidé de proposer un appel à la grève générale et à des manifestations partout en France ce jour-là. Ça laissait le temps de préparer la mobilisation d’ici là, et de ne pas en rester à un éventuel appel à une journée de plus.
Ça a donc été une forme de réaction spontanée : l’événement sur Facebook a été créé le soir même, et on a lancé des invitations – avec la limite imposée par Facebook, qui ne s’intéresse qu’à faire des profits, pas de nous fournir un outil qui facilite l’organisation de nos luttes.

Quel était votre objectif en créant cet événement ?

L’objectif était de lancer une dynamique qui parte « de la base » sans avoir de certitudes sur ce qu’allait devenir cet événement. On voulait bousculer les choses, ne pas attendre un nouveau cycle de journées de grèves espacées dans le temps qui finissent toujours par démobiliser, comme pour les retraites en 2010 par exemple. Quand les « consignes » des directions syndicales ne sont pas en phases avec la combativité de la base, il faut trouver des solutions pour contourner les lourdeurs des appareils et permettre la mobilisation nécessaire pour faire face à la violence des attaques que nous subissons. Les réseaux sociaux ne remplacent pas le mouvement réel, dans la rue ; mais tout comme la pétition, ce sont de bons outils de diffusion de l’information.

Et des lignes commencent à bouger : des unions départementales CGT ont d’ores et déjà déclaré qu’elles rejoignaient le mouvement pour le 9, sans attendre la date du 31 proposée par la CGT. C’est une bonne nouvelle : l’objectif, c’est qu’un maximum d’organisations syndicales et politiques rejoignent ce mouvement du 9 mars, afin que les délégué.e.s syndicaux n’aient pas à trop s’exposer individuellement dans leur boîte, surtout dans le contexte de répression généralisée qu’on vit actuellement. Avec le soutien des unions syndicales, on évite de se faire éliminer les un.e.s après les autres en s’exposant individuellement. De notre colère est née cette page qui fédère et fait émerger des perspectives.

Quelles réactions est-ce que vous observez depuis la création de l’événement ?

Clairement, on ne s’était pas trompé quand on pensait qu’on n’était pas les seuls à être scandalisés. Dans les commentaires, les gens nous témoignent leur soulagement à voir que quelque chose se passe. Les appels à la grève et à manifestation se multiplient dans toutes les villes. Les personnes qui commentent disent attendre des syndicats un préavis de grève générale que beaucoup disent vouloir illimitée, a minima jusqu’au retrait de la loi, de l’état d’urgence et des projets de dégressivité des indemnités chômage.
Des employeurs se réjouissent déjà de pouvoir imposer aux salariés des heures sup’ jusqu’à 45h et 60h par semaine, les salariés évoquent des conditions de travail qui ne cessent de se dégrader, qui porte atteinte à leur santé ; et les salariés ne supportent plus que les chômeurs restent sur le carreau avec constamment le risque de se faire radier alors qu’il n’y a quasiment pas d’offres.
Les exaspérations s’expriment sur toutes les parties de la loi. Les commentaires expriment la saturation face aux violences patronales et gouvernementales. Les licenciements abusifs se multiplient, par des patrons qui se croient de plus en plus tout permis et surtout d’être des patrons voyous. Les situations d’épuisement au travail et harcèlements se généralisent pour pousser les salariés à la démission, au départ négocié, alors que la pression exercée en fait, de facto, des départs imposés par l’employeur.

Ce qui se généralise également, ce sont les contrats précaires, les temps partiels forcés et payés au salaire minimum. De plus en plus de chômeurs longue durée, qui se retrouvent acculés au RSA, n’arrivent plus à s’en sortir avec des minimas sociaux en baisse constante par des changements de mode de calcul qui baissent constamment le peu qu’ils ont pour survivre... « La survie pas la vie », peut-on lire.
Autres réactions pour répondre à ta question : on reçoit aussi pas mal de sollicitations de journalistes, et l’info a été relayée dans Politis, dans Libé, sur Rue89...

Quelles perspectives est-ce que vous vous fixez ?

Pour nous, il est évident qu’il ne faut pas se fixer sur la personne d’El Khomri. Hollande et Valls vont peut-être essayer de nous calmer en nous offrant la tête de la ministre du Travail, c’est ce qui se passe régulièrement : mais ce n’est pas ça la perspective. Elle occupe un poste que d’autres pourraient occuper, et travaille main dans la main avec Hollande et Valls. On ne doit pas marcher dans cette combine !
Mais au-delà de ça, il ne faut pas non plus fixer notre perspective uniquement sur la loi travail. C’est une première étape nécessaire et potentiellement décisive. Mais il faut aussi travailler à la convergence des luttes, en particulier avec les collectifs et organisations mobilisés contre l’état d’urgence, cet abus de pouvoir permanent. Il est évident que l’ensemble des attaques que nous vivons - contre les libertés démocratiques, contre nos conquis sociaux, contre l’ensemble de nos droits – répondent à une même logique : celle de nous fragiliser, de nous précariser, de nous exploiter davantage et de nous rendre la révolte plus difficile.

Pour toutes ces raisons, lycéens, étudiants, salariés, chômeurs, retraités montrent la même détermination à dire « ça ne peut plus continuer », « nous devons sauver notre peau », parce que leur projet de loi Gattaz-Hollande-Valls-Macron et leur nouvelle ministre constitue la plus violente régression sociale qui aurait des conséquences pour l’ensemble des exploité.e.s, qu’ils aient un emploi ou non, si nous les laissions faire. Toutes et tous dans la rue le 9 mars !

Rappel sur le "droit au travail" dans la déclaration universelle par l'administration du blog: : DUDH droit au travail

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24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 04:30

Politique

État d’urgence et spectres de la guerre d’Algérie

par Emmanuel Blanchard , le 16 février

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Non seulement les principes de l’État de droit sont fragilisés par un état d’urgence installé dans la durée, mais les équilibres institutionnels et les contours de la nation sont mis en cause. Certaines des logiques à l’œuvre ne sont pas sans rappeler la période de la guerre d’Algérie et la transition de la IVe à la Ve République.

L’auteur remercie Pierre-Yves Baudot, Anne-Sophie Leymarie, Danièle Lochak et Sylvie Thénault pour leurs précieuses relectures et leurs conseils avisés. On trouvera toutes les notes et références de cet essai dans le PDF joint.

« Terrorisme, état d’urgence et victoire d’un parti extrémiste, l’Algérie dépose plainte contre la France pour plagiat » titrait le journal satirique algérien, El Manchar, au lendemain du premier tour des élections régionales de décembre 2015. Ce trait d’humour noir, loin d’être isolé, trouve son origine dans de nombreuses comparaisons esquissées dans la presse, en particulier algérienne, entre la situation à laquelle est confrontée la France depuis quelques années et celle qu’a connue l’Algérie au cours de la « décennie noire ». Nonobstant le caractère incommensurable des deux situations , un ancien directeur des services de renseignement français n’a d’ailleurs pas hésité à affirmer dans El Watan, après les attentats du 13 novembre 2015, que « la France se trouvait dans une position comparable à celle de l’Algérie des années 1990 ». Sur les ondes de France-Culture, invité à s’exprimer sur la « guerre civile algérienne » en lien avec la situation française contemporaine, l’écrivain Boualem Sansal ramenait la comparaison à de plus justes circulations mémorielles, humaines ou matérielles et concluait : « ce qui se passe à Paris résonne à Alger et ce qui se passe à Alger résonne à Paris ».

Dans la presse française, c’est bien plus la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) que la « décennie noire » qui a été mobilisée dans les comparaisons « à chaud ». Les deux moments ne sont cependant pas toujours distingués, tant le second est habituellement analysé en écho du premier, comme si les luttes pour définir les contours de l’indépendance nationale, irrésolues en 1962, avaient resurgi au tournant des années 1990. Dans le cas présent, les amalgames et les brouillages mémoriels tiennent à la collision de deux faits majeurs : avant ceux perpétrés par Mohammed Merah en mars 2012, les attentats commis par les Groupes islamiques armés (GIA ), au milieu des années 1990, étaient les derniers actes terroristes d’ampleur commis sur le territoire national. Surtout, la proclamation de l’état d’urgence par François Hollande, le 14 novembre 2015, a réactivé un dispositif initialement adopté en avril 1955 afin de répondre à l’offensive des « terroristes » dans les départements d’Algérie sans avoir à pleinement reconnaître la situation de guerre [1].

Dans une conjoncture d’insistance sur l’état de guerre, accentuant l’anxiété sociale née des récents attentats, il n’est donc guère étonnant que se multiplient les références et les allusions historiques à la dernière période de belligérance et de transition de régime qu’a connue le pays. Elles sont mobilisés par de multiples acteurs (élus, journalistes, chercheurs…), aussi bien en France qu’en Algérie, à partir de lectures historiques différentes et avec des objectifs très divers. Nous tenterons ici d’en rendre compte autour de trois dimensions particulièrement prégnantes : certains dispositifs de maintien de l’ordre, en particulier liés à l’état d’urgence et à la « lutte contre le terrorisme » ; le vécu et le ciblage des populations dites « musulmanes » ; les affrontements politiques autour de la « communauté imaginée [2] » qu’est la nation française.

État d’urgence et état de guerre

Dès le samedi 14 novembre, une partie des médias a commenté les attentats de la veille en insistant sur le fait qu’ils étaient les plus terribles qui aient frappé la France « depuis la guerre d’Algérie [3] ». Au premier abord, ces assertions peuvent apparaitre surprenantes tant elles s’écartent des connaissances historiques sur le terrorisme. Certes, des milliers d’attentats furent commis pendant la période, dont certains particulièrement sanglants. Mais que ce soient les nationalistes algériens (en particulier le FLN), ou les défenseurs « ultras » de l’Algérie française (l’OAS ou les organisations activistes l’ayant précédée dès 1956), aucun des groupes armés ayant perpétré des attentats, en métropole ni même dans les départements d’Algérie, ne commit de carnage comparable par l’ampleur du bilan des victimes, à celui du 13 novembre à Paris. Pas plus le modus operandi que les motivations ou les revendications des auteurs ne permettent de véritablement étayer ces comparaisons. Ces dernières prennent à la fois appui sur la dernière situation de guerre (non pleinement reconnue à l’époque) ayant eu des répercussions fortes sur le territoire métropolitain et sur le « legs colonial [4] » incarné par la loi du 3 avril 1955.

Celle-ci prévoit que des prérogatives du pouvoir judiciaire, en matière d’enquête de police et de limitation des libertés individuelles ou publiques, soient provisoirement transférées à l’autorités administrative. Ainsi, l’article 6 permettait au ministre de l’Intérieur (et dans les faits au préfet) d’assigner à résidence « toute personne dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et l’ordre publics ». La réforme adoptée une semaine après les attentats du 13 novembre 2015 a notamment porté sur ce point. Le flou délibéré de la rédaction a considérablement élargi le périmètre des personnes visées par cet article. Peut dorénavant être assignée à résidence « toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics ». L’article 11, inchangé, « confère aux autorités administratives le pouvoir d’organiser des perquisitions à domicile de jour et de nuit ».

Ce sont ces deux dispositions qui ont particulièrement été activées depuis le 14 novembre 2015. Dans un premier temps, ces nouveaux pouvoirs ont largement été mis en œuvre : plus de 1 200 perquisitions et 260 assignation à résidence ont eu lieu en moins de dix jours, le rythme se maintenant dans les deux semaines suivantes. Ils ont d’autant plus été mis en scène dans la communication du ministère de l’Intérieur qu’ils ont d’abord été peu contestés (seuls 6 députés se sont opposés à la modification législative du 21 novembre). Ces dispositions ont au contraire donné lieu à des surenchères multiples, de nombreux leaders politiques s’invitant à un véritable concours Lépine des mesures sécuritaires. Or, en la matière, les propositions supposées les plus iconoclastes renvoient le plus souvent à un passé pas si lointain.

Interner les suspects

Dès le 14 novembre, plusieurs leaders de l’opposition ont commencé à réclamer des mesures qui avaient explicitement été écartées par la loi de 1955. Ainsi Laurent Wauquiez, secrétaire général de l’UMP, de demander que « toutes les personnes fichées soient placés dans des centres d’internement anti-terroristes spécifiquement dédiés ». En avril 1955, souvenirs des camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale obligent, la vigilance de certains parlementaires avait conduit à ce que l’article 6 de la loi sur l’état d’urgence précise qu’ « en aucun cas, l’assignation à résidence ne pourra avoir pour effet la création de camps où seraient détenues les personnes visées » par ces mesures. Ce qui n’empêcha pas que des camps d’internement prolifèrent en Algérie à peine la loi sur l’état d’urgence adoptée [5].

Au delà des contournements du droit, le texte de 1955 ne fut en effet qu’une étape dans la mise en œuvre de pouvoirs d’exception dévolus à l’autorité administrative ou aux militaires [6]. La loi du 16 mars 1956, dite « des pouvoirs spéciaux », affirma ainsi que « le Gouvernement dispos[ait] en Algérie, des pouvoirs les plus étendus pour prendre toute mesure exceptionnelle commandée par les circonstances en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire ». Ce texte fut en partie étendu à la métropole par la loi du 26 juillet 1957. Il permit d’assigner à résidence « dans les lieux fixés par arrêté du ministère de l’Intérieur » toute personne condamnée en vertu notamment de l’application des lois sur « les groupes de combats et milices privées » ou sur le « port des armes prohibées ». Sans qu’ils soient cités, les militants nationalistes algériens étaient bien sûr visés par ce texte. Dès décembre 1957, ils furent quelques centaines à inaugurer le premier centre d’assignation à résidence surveillée (CARS) ouvert en métropole, à Vadenay, dans l’enceinte du camp militaire de Mourmelon. Au cours des années suivantes, ils furent plusieurs dizaines de milliers à être ainsi internés, en particulier dans les CARS de Vadenay (Marne), Thol (Ain), Saint-Maurice-l’Ardoise (Gard) ou du plateau du Larzac. L’ordonnance du 7 octobre 1958, adoptée après la première grande vague d’attentats du FLN en métropole (août-septembre 1958), étendit en effet cette possibilité à toutes les « personnes dangereuses pour la sécurité publique, en raison de l’aide matérielle, directe ou indirecte, qu’elles apportent aux rebelles des départements algériens ». Un arrêté préfectoral, pris sur proposition des Renseignement généraux et entériné par le ministère de l’Intérieur, permettait que cette privation de liberté, dans un premier temps limitée à 15 jours, soit étendue sans limitation de durée. L’autorité judiciaire était ainsi complètement contournée afin d’organiser la privation de liberté de tous les « Algériens » soupçonnés de collusion avec le FLN.

Dans sa rédaction de 1958, cette ordonnance correspond aux attentes actuelles de Laurent Wauquiez et de tous ceux qui réclament que soient enfermées l’ensemble des personnes répertoriées par les services de renseignement en raison de leurs supposées accointances islamistes. Cette revendication se heurte actuellement à trois types d’objections portés par ceux-là même qui n’y serait pas foncièrement hostiles : l’ampleur de la population concernée (il y aurait environ 12 000 « fichés S » en lien avec le « terrorisme islamiste ») ; l’importance des moyens à mettre à œuvre pour parvenir à cet objectif ; le virage que cela induirait en matière de fondements de droit pénal. Depuis une dizaine d’années, les réformes successives du droit pénal ont cependant conduit à ce que des ferments de logique prédictive, liés notamment à l’importance de plus en plus grande de notions telles le « risque » et la « dangerosité », soient introduits. Mais même une mesure emblématique telle que la « rétention de sûreté » concerne des personnes déjà condamnées pour crime. L’enfermement préventif – hormis dans le cadre de la « détention provisoire » ordonnée et contrôlée par des juges judiciaires – demeure, jusqu’à ce jour, une des « lignes rouges » des principes du droit pénal français [7].

Cette demande de privations de libertés sans qu’une peine spécifique soit prononcée a donc été reformulée en des termes moins frontaux, notamment par Nicolas Sarkozy : il s’agirait de placer préventivement sous surveillance électronique (au travers d’assignation à résidence avec « bracelet électronique ») des milliers de « suspects » et d’appliquer la « rétention de sûreté » (éventuellement dans des « centres de déradicalisation ») aux « criminels condamnés à de longues peines pour terrorisme, une fois leur peine achevée ». Cette dernière modalité retrouverait la logique de la loi du 26 juillet 1957 qui, en raison notamment de l’opposition de certains parlementaires à une trop grande extension des pouvoirs de police, avait été adoptée dans l’attente que de nouvelles conditions politiques et juridiques soient réunies [8].

Loin d’écarter les mesures préconisées par les leaders de l’opposition, le président Hollande y a prêté une oreille attentive, laissant entendre qu’elles pourraient être mises en œuvre dès que certains obstacles juridiques seraient levés. Ces mesures sont en effet soutenues par une grande partie de la hiérarchie de la police et de la gendarmerie [9]. Afin que l’absence de décision en la matière n’apparaisse pas liée à d’éventuelles réticences de l’exécutif, le Conseil d’État a été consulté, au début du mois de décembre, sur trois des scénarios (internement préventif, internement à l’issue d’une période de détention, placement préventif sous bracelet électronique), envisagés par des représentants de l’opposition et de la majorité consultés par le président de la République. Sans surprise, les conseillers du gouvernement ont écarté le premier, mais laissé ouvertes les deux autres possibilités, sous réserve de quelques limitations claires permettant le respect d’un certain nombre d’obligations constitutionnelles et conventionnelles. L’histoire a cependant montré que la pression politique augmentant, la mission de garant du droit assurée par du Conseil d’État tendait à s’émousser, notamment en temps de guerre [10]. Cette défense des principes de l’État de droit par la plus haute juridiction est d’autant plus relative que les personnes visées appartiennent à des minorités fragilisées par des discriminations structurelles et une forte suspicion policière, ainsi que l’ont notamment démontré les défenseurs des droits des étrangers. Au fur et à mesure que « le problème de l’immigration » s’est diffusé comme thématique centrale dans l’ensemble du champ politique, les décisions du Conseil constitutionnel et les arrêts du Conseil d’État ont ainsi de moins en moins limité les prétentions gouvernementales à durcir les règles d’entrée et de séjour des étrangers.

Des espaces de souveraineté policière

La litanie des portes fracassées, des appartements saccagés, des familles traumatisées et autres violences n’a suscité des protestations audibles dans l’espace public qu’à partir du moment où des militants politiques, en l’occurrence écologistes, ont été visés. La réduction des capacités d’expression et d’opposition politiques est pourtant une constante des situations d’état d’urgence. Elle avait d’ailleurs nourri l’opposition d’une grande partie des 255 députés, socialistes et communistes, qui avaient voté non à la loi du 3 avril 1955.

Le réveil de certains contre-pouvoirs (politiques mais aussi juridictionnels, avec les décisions de juges administratifs) a surtout sonné avec l’extension des logiques d’exception à de nouvelles populations. Autrement dit, la critique de l’état d’urgence a franchi un seuil à partir du moment où les interventions des forces de l’ordre ont débordé de leurs « zones de souveraineté » habituelles et ont concerné des personnes moins communément considérées comme du « gibier de police [11] ». Dans les premiers jours d’application de l’état d’urgence, les nouvelles prérogatives des forces de l’ordre s’étaient en effet concentrées sur des territoires (banlieues paupérisées et stigmatisées, quartiers d’habitat immigré…) et des groupes circonscrits (anciens détenus, personnes surveillées pour « radicalisation » religieuse…). Autant de personnes dont les torts subis et les atteintes aux droits étaient peu en mesure d’éveiller l’attention politique et médiatique, malgré les protestations d’associations de défense des droits humains. Le travail de cartographie géographique et sociale des interventions policières reste à affiner, mais le déroulement des plus emblématiques d’entre-elles est particulièrement édifiant : « l’assaut de Saint-Denis » au cours duquel des milliers de munitions furent tirées par les forces de police dans un quartier densément peuplé, est ainsi emblématique des variations de l’intensité de la « force de l’ordre [12] » en fonction des propriétés sociales et raciales des personnes visées.

Ces effets de concentration de la « violence légitime » sont tels que sa radicalisation demeure largement lointaine pour de vastes pans de la population. Pendant la guerre d’indépendance algérienne aussi, de très larges parties de la société française ont pu avoir l’impression de rester à l’écart du conflit et de ne pas être touchées par les effets de l’état d’urgence et autres pouvoirs spéciaux [13]. En métropole, la répression fut avant tout une affaire de police et d’augmentation de l’emprise des forces de l’ordre sur des « Français musulmans d’Algérie » qui subissaient déjà contrôles au faciès, conduites au poste, rafles collectives, bien avant que le FLN étende son action aux départements du nord de la Méditerranée [14]. Les opérations de recensement, les représailles policières (notamment après des attentats ou des manifestations des nationalistes algériens), les intrusions violentes dans des lieux d’habitation touchèrent avant tout des espaces qui, en droit et plus encore dans les représentations sociales, n’étaient pas pleinement considérés comme des domiciles (chambres d’hôtels, garnis, foyers, bidonvilles…). Certains quartiers, si identifiés à leurs habitants « nord-africains » qu’ils étaient communément désignés comme des « médinas » dans les médias de l’époque, furent même parfois bouclés. Ce bannissement des non-résidents ainsi que le contrôle systématique des entrées et des sorties pouvaient durer des semaines, lors des moments de radicalisation de la répression policière. Il en fut ainsi à Paris, à la Goutte d’Or, à l’été 1955 [15].

Dans ces zones, hormis une relative difficulté à recueillir des renseignements, les forces de police n’apparaissaient nullement entravées dans leurs moyens d’action. Leurs chefs se plaignaient cependant que le code d’instruction criminelle (CIC) ne permette pas de diligenter des poursuites judiciaires sans les enfermer dans un cadre étroit. Contraintes dont ils s’affranchissaient dans leurs actions (perquisitions, interrogatoires…), empêchant ainsi qu’elles viennent nourrir des procédures judiciaires. Le code de procédure pénale (qui succéda au CIC en 1958) répondit à quelques-unes de leurs attentes. Mais ce fut surtout l’élargissement des possibilités de répression administrative et, dans une moindre mesure, l’action des tribunaux militaires qui permirent de satisfaire les demandes répressives de la hiérarchie policière.

Aujourd’hui, la réforme annoncée de la procédure pénale devrait permettre de répondre à certaines des revendications formulées de longue date par les représentants des policiers (règles d’usages des armes, possibilités de surveillance active, « retenue » au poste sans présence d’un avocat…), toujours prompts à dénoncer les entraves créées par les prérogatives des juges. Si elle était adoptée, cette réforme pourrait conduire à faire entrer dans le droit commun un certain nombre de mesures attentatoires aux libertés individuelles et « à faire de l’exception [en matière de procédure pénale] la règle pour un ensemble large d’infractions [16] ». Les attentats ont donc ouvert une fenêtre d’opportunité pour imposer des réformes législatives, ainsi que des revendications matérielles, ne touchant pas la seule matière « terroriste ». Il n’en avait pas été autrement pendant la guerre d’Algérie, tant en matière de procédure pénale que de tribunaux d’exception [17]. Dans la situation actuelle, si de nouveaux attentats meurtriers étaient perpétrés, des demandes d’un contournement encore plus radical de l’institution judiciaire pourraient à nouveau émerger, au travers notamment de la résurgence des revendications sur l’internement administratif.

Le ciblage des « musulmans »

Pendant la guerre d’indépendance algérienne, l’internement administratif s’imposa comme une modalité répressive à grande échelle. S’il en fut ainsi, en dépit de quelques oppositions et dénonciations , cela tint notamment au fait qu’il concernait des « citoyens diminués [18] ». Depuis des décennies, des groupes tels que les vagabonds ou les prostituées étaient sujets à des formes de mainmise policière qui les conduisaient à être périodiquement enfermés sans décision préalable d’un juge. Avec la guerre d’indépendance algérienne, cette logique s’étendit aux « Français musulmans » dans des formes plus « concentrationnaires », avec une extension quantitative et des durées inégalées. Même si, dès 1952, le préfet de police de Paris, Jean Baylot, clamait que l’islam était « parti à la conquête du monde », même si nombre de spécialistes de l’immigration pensaient alors que les Algériens étaient « inassimilables » en raison des caractéristiques de cette religion, la hiérarchie policière et les agents étaient peu attentifs aux signes d’appartenance et de pratiques religieuses des « Français musulmans ». L’islamophobie régnait dans certains cercles intellectuels et politiques mais n’avait pas encore été construite en problème public traduisible dans les catégories routinières du travail policier [19].

L’attention policière était accaparée par la recherche de modalités pratiques de renvois vers l’Algérie de ceux des « Français musulmans » (vagabonds, chômeurs, délinquants, militants nationalistes ou syndicaux…) considérés comme « indésirables ». La « fiction juridique » (selon les mots mêmes d’un préfet de police) de leur nationalité française empêchait que leur soient appliqués les textes régissant l’expulsion des étrangers. Il n’était alors pas question de déchéance de la nationalité, mesure qui aurait laminé les fondements de la domination coloniale. Il s’agissait cependant de trouver les moyens de traiter ces « Français de papier » comme des étrangers. Un certain nombre de mesures administratives (sur le rapatriement des « vagabonds » et « oisifs » dans leur département d’origine) et de procédures judiciaires (des mandats d’arrêts émis par des juges d’Algérie…) furent détournées de leur cadre normal afin d’organiser ces retours forcés au sud de la Méditerranée. Avant 1955, ces expulsions collectives étaient largement limitées par les difficultés institutionnelles et par les coûts budgétaires générés par leur mise en œuvre. Au fur et à mesure que la « lutte contre le terrorisme » devint une priorité, ces freins furent de moins en moins opérants. Les grandes opérations « d’élimination des indésirables » culminèrent en septembre et octobre 1961 (avant même le massacre du 17 octobre [20]), période au cours de laquelle des milliers de « Français musulmans » furent renvoyés au sud de la Méditerranée.

Dans la « République post-algérienne [21] » nombreux furent ceux qui à, l’instar de de Gaulle, auraient aimé que cette nouvelle ère soit marquée par un départ des Algériens de France. Il n’en fut rien et les nouvelles arrivées augmentèrent même dans les premières années de l’indépendance algérienne. La règle dite du « double droit du sol » (tous les enfants nés en France de personnes nées en Algérie à la période coloniale étaient français de naissance) conduisit à ce que se succèdent les « crises algériennes de la nationalité française » étudiées par Patrick Weil. L’épisode actuel des déchirements autour de la déchéance de nationalité en est le dernier avatar. Les immigrés d’Algérie sont en effet ceux qui possèdent le plus souvent la nationalité française (pour plus des deux tiers d’entre-deux) et les Franco-Algériens représenteraient sans doute à eux seuls entre 50% et 75% de l’ensemble des doubles nationaux. Ils sont aussi explicitement ciblés quand le Front national agite son programme d’interdiction de la double nationalité.

Quel que soit son nouveau périmètre, la déchéance de nationalité ne devrait toucher qu’une poignée de condamnés mais personne ne doute que les individus concernés seront quasiment tous de confession musulmane. Ces anticipations s’appuient sur les expériences passées (les quelques cas de déchéance de nationalité prononcés ces dernières années ) et sur les caractéristiques du terrorisme contemporain. Il reste que les effets de halo ou de contamination génèrent une suspicion qui s’étend bien au-delà des seules personnes directement visées par les « législations antiterroristes ». La manière dont a été mis en œuvre l’état d’urgence est à cet égard éclairante. Ses effets se sont étendus à nombre de personnes dont la pratique de l’islam et les appartenances religieuses supposées fragilisent le statut et favorisent la non reconnaissance de leurs droits. Ces glissements sont bien sûr niés par l’institution policière et le pouvoir exécutif, mais ils apparaissent au cœur du monde vécu par les groupes mobilisés défendant la cause des musulmans de France.

Un néo-molletisme ?

L’exécutif est cependant particulièrement sourd à toutes les critiques et revendications des groupes classés à gauche ou venus de fractions conséquentes de son électorat. À tel point que même les moins frondeurs des parlementaires socialistes s’interrogent sur la stratégie de triangulation adoptée par l’exécutif et sur les conséquences qu’elle pourrait avoir en termes d’épuisement durable du corpus théorique et des références historiques supposés soutenir la politique d’un gouvernement dit de gauche.

La question de la résurgence d’une forme de « national-molletisme » est en effet aujourd’hui posée [22]. Rappelons qu’après les élections législatives de janvier 1956, le Front républicain, formé autour de la SFIO et appuyé par les communistes, forma un gouvernement dirigé par Guy Mollet. Alors que la campagne électorale s’était focalisée sur la négociation de la « paix en Algérie » et les propositions économiques et sociales portées par Pierre Mendès France, Guy Mollet engagea le pays dans une escalade armée en Algérie. Surtout, il prêta une oreille attentive aux attentes des « Européens » d’Algérie les plus éloignés de ses soutiens électoraux et les moins enclins à accepter une véritable évolution du statut de l’Algérie. Le vote des « pouvoir spéciaux », en mars 1956, est devenu le symbole de ce changement de pied qui, dans un premier temps, n’entraîna pas de véritable renforcement des « minoritaires » de la SFIO (Daniel Mayer, Robert Verdier, André Phlip, Alain Savary…). Au cours de l’année 1957, la révélation des conséquences de l’application des pouvoirs spéciaux, et plus particulièrement de l’usage routinier de la torture au cours de la « grande répression d’Alger », n’ébranla qu’une faible partie de l’électorat de gauche mais rallia de nouveaux élus à la minorité de la SFIO. Ce fut une étape essentielle dans un mouvement de recomposition qui affaiblit durablement ce parti, nourrit l’émergence du Parti socialiste autonome (PSA, 1958) puis du Parti socialiste unifié (1960), ainsi que de nouvelles formes d’engagement. Ces dernières furent particulièrement cruciales pour des lycéens et étudiants qui joueront un rôle essentiel dans les mobilisations politiques des années suivantes.

Aujourd’hui aussi, le président de la République et le Premier ministre semblent incapables de faire évoluer la doctrine de leur parti et de proposer un projet renouvelé au pays, sinon en puisant dans les références et les revendication de l’opposition, voire de l’extrême droite. Ils sont d’autant moins enclins à le faire que, malgré la succession des défaites électorales et à rebours des évolutions en cours dans d’autres pays européens, l’affaiblissement du parti socialiste ne s’est pas encore traduit pas l’émergence de nouvelles coalitions (comme en Grèce, en Italie et au Portugal) ni par une remise en cause de son corpus doctrinal (par exemple en Grande-Bretagne, avec l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste). Les tentatives d’affranchissement de la discipline du parti (les abstentions des députés « frondeurs » lors de l’adoption des budgets 2015 et 2016), les démissions successives de ministres, les essais d’organisation contournant le parti socialiste (le « mouvement commun » de Pouria Amirshahi, l’appel pour une « primaire de toute la gauche »…), comme l’opposition proclamée de dizaines de députés au projet de déchéance de nationalité, montrent qu’au sein même des soutiens du parti socialiste s’accentuent des tendances centrifuges favorisées par les postures de l’exécutif. C’est assurément une bonne nouvelle pour les opposants à l’état d’urgence et aux dérives de la lutte contre le terrorisme se souvenant que les recompositions de la SFIO renforcèrent leurs prédécesseurs lors de la crise algérienne. Mais ce ne furent pourtant pas ces derniers qui remportèrent la mise politique : en juin 1957, après la chute du gouvernement Mollet, la IVe République entra dans une période d’instabilité qui prit fin avec l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, un an plus tard. Cette dernière, dans le contexte bien connu de la « crise de mai 1958 », s’inscrit dans un conjoncture particulièrement mouvante faite de reclassements politiques (Guy Mollet et une partie de la SFIO apportant leur soutien à de Gaulle) et d’affirmation d’un véritable pouvoir politique des forces de l’ordre : le « putsch d’Alger » eut ainsi lieu deux mois jour pour jour après la démonstration d’insubordination des policiers parisiens contre la IVe République (la manifestation du 13 mars 1958 devant le palais Bourbon [23]). Dans un premier temps, cette transition de régime n’apporta aucune solution au « problème algérien ». Celle-ci ne put être amorcée que par la construction progressive de nouveaux enjeux identitaires moins ancrés dans l’espace impérial et plus inscrit dans un horizon européen faisant figure de nouveau démultiplicateur de la puissance française. Ce moment fut aussi celui d’une fermeture de la nation, dont la définition fut de plus en plus ramenée à un corps électoral « européen » alors qu’il comptait jusqu’alors de nombreux « Africains et musulmans d’Algérie ».

Dans la crise actuelle, marquée par l’épisode de la controverse sur la déchéance de nationalité, mais aussi, dans la moyenne durée, par l’impossible accès à la représentation nationale des Français dont l’histoire familiale s’ancre dans l’immigration (post-)coloniale [24], se rejoue à nouveau la question des frontières de la nation française. En cela aussi la levée de l’état d’urgence ne peut pas attendre : aucun débat serein sur la question ne peut être mené tant que l’emprise policière sur certains groupes les expose à de véritables « cérémonies de dégradation » qui les excluent des frontières légitimes de l’appartenance à une collectivité politique commune [25]. Sortir d’une trajectoire pouvant conduire à un « État de police » n’engage donc pas simplement la question des équilibres entre les différents pouvoirs : au-delà de la question de « l’illibéralisme » des institutions nées de la crise algérienne, ce sont les contours de la « communauté imaginée » et les frontières du droit des personnes qui sont retracés par les débats politiques actuels et par le renforcement des prérogatives accordées aux forces de l’ordre.

Pour citer cet article :

Emmanuel Blanchard, « État d’urgence et spectres de la guerre d’Algérie », La Vie des idées , 16 février 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Etat-d-urgence-et-spectres-de-la-guerre-d-Algerie.html

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