Dimanche 28 août, Jean-Luc Mélenchon donne rendez-vous au parc de l’Observatoire de Toulouse, sur la colline de Jolimont. Au programme, pique-nique et discours de rentrée. L’ambiance est détendue. L’eurodéputé, en forme. Il insiste sur l’importance du «vivre ensemble», dénonce la polémique «hypocrite» sur le burkini et égratigne ses adversaires. Pas un mot, après sa sortie du mois de juillet au Parlement européen, sur le «travailleur détaché, qui vole son pain au travailleur qui se trouve sur place». Une petite phrase qui a heurté à gauche. Le NPA de Besancenot a prévenu son monde : «Celles et ceux que nous côtoyons dans les mobilisations et qui soutiennent ou envisagent de soutenir la campagne JLM 2017 ne peuvent continuer à excuser, pour quelque raison que ce soit, des orientations qui ne sont pas des dérapages mal contrôlés.» Sur son blog, le candidat de «La France insoumise» a jugé cette «polémique stérile et organisée» qui vise à lui «attribuer» une orientation politique qui n’est pas la sienne. En privé, selon son entourage, il a regretté ses mots. Mais le 25 août, dans une interview au Monde, il a une nouvelle fois suscité le doute. Jean-Luc Mélenchon s’est dit favorable à la «régularisation des travailleurs sans papiers mais pas pour le déménagement permanent du monde, ni pour les marchandises ni pour les êtres humains». Il a également déclaré : «Je n’ai jamais été pour la liberté d’installation et je ne vais pas commencer aujourd’hui. Est-ce que, s’il venait 10 000 médecins s’installer en France, ce serait une chance ? Oui.»

«Le chemin du populisme»

Jeudi, le candidat à la présidentielle est revenu dans la lumière avec la parution d’un livre d’entretiens avec Marc Endeweld, journaliste à Marianne (1) . Jean-Luc Mélenchon revisite son enfance, son parcours politique et son programme pour s’installer à l’Elysée. Au sujet des migrants et des réfugiés, il répond : «Si on ne veut pas que les gens viennent, il vaut mieux qu’ils ne partent pas [de leurs pays, ndlr]. Et il faut cesser de croire que les gens partent par plaisir. Donc éteignons l’une après l’autre les causes de leur départ. Elles sont très simples, c’est la guerre et la misère.» Quelques lignes plus loin, il avoue être «fatigué» des discussions «où les fantasmes s’affrontent les uns avec les autres». D’un côté, «ceux qui hurlent sans réfléchir et s’en remettent à des expédients sécuritaires». De l’autre, «ceux pour qui il est normal que tout le monde puisse s’établir où il veut, quand il veut. Passeport, visas et frontières n’existeraient pas.» Cet entre-deux lui vaut des critiques à gauche : ses anciens copains et nouveaux ennemis lui jettent des regards de travers depuis un petit moment. Personne ne doute du «fond de sa pensée». Comprendre : Mélenchon n’est ni raciste ni xénophobe. Mais ils l’accusent de courir derrière les électeurs du Front national. «Il n’est plus sur la ligne de Podemos ou de Syriza mais sur celle de Beppe Grillo [le populiste italien du Mouvement Cinq Etoiles, ndlr]. Quand Mélenchon dit : "Il faut sortir de tous les traités", il va plus loin que le FN» , confiait à Libération, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire socialiste, avant l’été et la polémique.

Le patron d’EE-LV, David Cormand, se permet de lui donner un petit conseil : «La gauche ne doit jamais prendre le chemin du populisme qui, au final profite toujours aux côtés obscurs, c’est-à-dire aux extrêmes.» Le porte-parole des Verts, Julien Bayou, lui, ne retient pas ses coups : «Si le programme de Mélenchon, c’est "on ferme les frontières et on trie les réfugiés", ça ne va pas le faire. Il est dans une course à l’échalote avec le FN. Mais le plus inquiétant dans cette histoire, c’est que Jean-Luc est intelligent, vertébré, et il sait que le FN gagne toujours à ce petit jeu.» Les regards les plus durs se trouvent sur la place du Colonel-Fabien. Les communistes digèrent «moyennement» le départ en «solo» de leur ancien porte-drapeau à la présidentielle. Mais ils se disent peu ou pas surpris par ses dernières sorties sur l’immigration et les réfugiés. Selon plusieurs cadres du PCF, Mélenchon se «retenait parce qu’il faisait partie du Front de gauche». Le secrétaire national, Pierre Laurent, confirme à demi-mot. Un secrétaire départemental argumente : «Il dit tout cela pour des raisons stratégiques et électoralistes, pas par conviction. Il sait que ce sont des thèmes qui préoccupent les Français.» Frédéric Boccara, membre du conseil national du PCF, lui, ne mâche pas ses mots. Il tape fort : «Mélenchon tourne nationaliste. L’orientation qu’il a progressivement choisie, y compris à propos de l’euro, est de caresser les nationalistes dans le sens du poil. Avant son score de 12 % à la présidentielle, il n’avait pas son autonomie, ni la légitimité du suffrage universel. Maintenant, c’est le cas, donc il se permet de tenir de tels propos.» Tout cela n’augure pas d’un réchauffement des relations entre les communistes - qui sont toujours à la recherche d’un candidat à la présidentielle - et Mélenchon. L’ambiance va être belle ce week-end à la Fête de l’Humanité, où Mélenchon, ainsi que toute la gauche anti-Hollande, seront présents…

Mathématiques politiques

Au fil des commentaires et des attaques en direction de Mélenchon une date refait surface : le 14 avril 2012. Flash-back. Le candidat du Front de gauche a le vent dans le dos. Différents sondages le créditent de 15 % à quelques jours du premier tour de la présidentielle. L’ancien socialiste se pointe sur la plage du Prado, à Marseille. Face à lui, près de 100 000 personnes. Le tribun se lance dans un discours qui file des frissons. Le natif de Tanger - dont les parents sont nés en Algérie et les grands-parents en Espagne -, arrivé en France par le port de Marseille à 11 ans, commence par une ode au Bassin méditerranéen. Il salue les «Arabes et Berbères» par qui sont venues en Europe «la science, les mathématiques ou la médecine», au temps où «l’obscurantisme jetait à terre l’esprit humain». Puis, il déclare que «les peuples du Maghreb sont nos frères et nos sœurs» et qu’il «n’y a pas d’avenir pour la France sans eux». Les youyous se mélangent aux applaudissements.

La semaine suivante, il réalise 11,11 % et étale ses regrets. Un socialiste, doué en mathématiques politiques, décrypte : «Les derniers jours, Mélenchon a été victime du vote utile et de son discours pro-immigration à Marseille qui a fait fuir des électeurs. Et il l’a très vite compris : c’est l’une des raisons de son nouveau positionnement.» Des arguments qui irritent Cécile Duflot. La candidate à la primaire a rompu (politiquement) en 2015 avec Mélenchon après la sortie de son livre, le Hareng de Bismarck, aux «accents parfois quasi "déroulédiens"» (2). Aujourd’hui, elle se dit «visionnaire» et explique : «Plus la gauche déporte le débat sur la droite, plus les autres se radicalisent. On ne doit pas lâcher le moindre centimètre, et peu importe les risques à prendre électoralement.»

Face aux critiques, le camp Mélenchon s’arrache les cheveux. «Ce monde devient fou, on tente de faire croire que nous sommes devenus racistes, c’est ça ?» lâche un proche en colère. Il ajoute : «Qui a expulsé une adolescente à la sortie des cours ? C’est le gouvernement socialiste, avec la présence des écologistes, et après on vient nous chercher des poux.» Eric Coquerel, lui, assure que le «Mélenchon de Marseille n’a pas changé», et que dans les personnalités fortes, «il est l’un des seuls à être pour la régularisation des sans-papiers, à défendre la cohésion nationale et dire aux enfants issus de l’immigration qu’ils sont français comme tous les autres, sans ambiguïté». Selon le coordinateur du Parti de gauche, les attaques ont un seul objectif : faire chuter Mélenchon. Dans les derniers sondages, il approche les 12 %.

Dans son livre, le Choix de l’insoumission, le rassemblement de Marseille en 2012 arrive dès les premières pages. Mélenchon écrit : «A ce moment-là, j’ai su que j’allais parler sans demi-mesure. Avec ce discours, je crois que j’ai fait du bien à mon pays. Peut-être pas à mon résultat électoral mais je m’en fiche, ça ne compte pas.» Il poursuit : «Le plus beau moment, c’est quand je baisse les yeux, et que, parmi les gens qui youyoutaient, il y avait ma propre fille, qui n’a jamais vécu un seul jour de sa vie, sinon en vacances, en Afrique du Nord. Ce fut un pur moment de bonheur et d’accomplissement personnel.» Reste à savoir, s’il est prêt à reprendre ce risque et défendre cette France «mélangée, métissée» en 2017. Pour le moment, certains de ses (anciens) camarades en doutent.

(1) Le Choix de l’insoumission, éd. Seuil, 2016.

(2) Paul Déroulède était un nationaliste revanchard français du début du XXe siècle.

Rachid Laïreche

-Outremer

Mayotte, ce bout de France où vivent 3.000 mineurs sans-papiers et sans parents

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