A quatre mois de l’élection présidentielle, Libération est parti visiter des villages, qui tous racontent une histoire française.

D’ordinaire, on ne s’arrête pas ici. A moins d’être un pèlerin sur la route de Compostelle, un chercheur de champignons ou un fidèle de la fête de la châtaigne. Saint-Pons-de-Thomières, à la frontière du Tarn et de l’Hérault, au pied de la montagne Noire, recèle pourtant deux curiosités qui valent le détour : sa cathédrale au chœur inversé et… son bureau de tabac. Derrière cette banale devanture verte - dans une rue où les camions défilent à vive allure - se cache un véritable capharnaüm : des ouvrages régionalistes, communistes et anarchistes, une étagère de produits palestiniens, des malabars, des bibelots en pagaille, des bonbons, des jeux à gratter, quelques journaux et des cigarettes (parce qu’il faut bien justifier l’enseigne).

Au comptoir, juste à côté du drapeau «Non à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes», le maître des lieux : Pierre Blondeau, 63 ans, buraliste révolté. Après dix-neuf ans dans l’armée à Strasbourg et des prolongations en tant que cadre dans la sécurité, il s’est installé dans ce village d’environ 2 000 âmes en 1999. «Je voulais changer de vie et je me suis mis dans la tête d’ouvrir une épicerie de campagne», raconte-t-il. Ce sera finalement un tabac, dans les Hauts cantons, non loin de sa fille et de ses petits enfants. L’affaire se conclut un 1er avril. «Le début de la farce», plaisante-t-il. Si Pierre Blondeau a gardé le nom historique du commerce - la Cigale - il lui a donné quelques nouvelles attributions : ici, c’est aussi la section locale d’Attac, du Secours populaire, de Boycott Désinvestissement Sanction [BDS, un mouvement qui lutte contre la colonisation israélienne, ndlr], de la Ligue des droits de l’Homme, de Nuit debout… Bref, la caverne de toutes les causes.

«Commando poubelle»

Ce jour pluvieux de décembre, dans l’arrière-boutique tapissée d’affiches du Che, toute la bande - des sexagénaires pour les plus jeunes - est là : Hervé, Guy, Jean dit «le Suisse», Maxime dit «Maax», Marcel et Augustin dit «Tintin». Tandis que ce dernier mitonne une daube de sanglier, les autres boivent les premiers canons. La tablée s’anime. Souvenirs d’anciens combattants, fausses engueulades et calembours.

Leur amitié est née en 2002, lors de manifestations contre l’implantation d’une décharge de Sita-Suez aux portes de Saint-Pons. «Le Suisse», toque de fourrure à la Davy Crockett sur sa longue crinière grise, sort les photos du rassemblement. Puis, il montre en riant celle du «commando poubelle»«Pierrot cagoulé» et lui, «déguisé en Madame Sarfati», vident nuitamment une benne à ordures. Action coup-de-poing en faveur du tri ! Il y aura ensuite les manifestations contre le gaz de schiste, les éoliennes industrielles, la cyperméthrine [substance active de produit phytosanitaire, ndlr], la privatisation de la Poste, la loi travail, etc. Ensemble, ils accrocheront des casseroles et une pancarte «Plumes et goudron pour les cons» sur une permanence socialiste, planteront des salades dans les plates-bandes de la mairie (en guise d’incitation à créer un jardin partagé) et déploieront à maintes reprises l’étendard «Grève générale» sur le rond-point de Saint-Pons. «Toutes les galères, on y est», résume «le Suisse».

 

Photo David Richard

Casinos de France

A la Cigale, on n’attend pas le grand soir. Eté comme hiver, souffle une bise libertaire. Tous sont des «néoruraux», arrivés dans le village par le hasard de la vie. Marcel, proviseur retraité, est originaire de Dunkerque ; Tintin vient d’Espagne et a travaillé dans le bâtiment ; Jean, ancien chauffeur de bus, a quitté Genève sur un coup de gueule ; Maax, amoureux de Brassens, Brel et Ferré, compose la bande originale de leurs luttes depuis qu’il est arrivé des Bouches-du-Rhône. Certains ont vu les filatures et bonneteries qui faisaient l’attrait du village disparaître peu à peu au début des années 80. Le maréchal-ferrant, les menuisiers et autres artisans ont aussi plié boutique. Aujourd’hui, la plupart des devantures de la rue principale sont fermées. On ne va plus acheter sa viande chez le boucher - qui n’est plus qu’un souvenir - mais à l’Intermarché. Les plus jeunes, peu enclins à se frotter à un taux de chômage de 23 %, quittent le village. «La forêt gagne du terrain et la vallée tombe en friche parce qu’il n’y a plus d’agriculteurs», déplore Marcel.

Les irréductibles villageois de Saint-Pons, eux, n’abandonnent pas. En 2004, Pierre a pris sa carte au parti communiste et créé la «cellule Jacques Roux», du nom de ce «curé rouge» durant la Révolution. Avec une faucille et un marteau comme logo, quelques devises de Mai 68 en exergue, il lance la Commune, «feuillet d’opinion du piémont héraultais prolétarien». Les 500 exemplaires bimestriels sont mis en page par Marcel, le proviseur qui ne laisse pas passer «les phrases mal bâties», et distribués par l’infatigable Tintin. Le buraliste y dénonce les «turpitudes des élus» et autres «cagades qui compromettent l’avenir de [son] païs». Sa cible préférée reste Kléber Mesquida, maire socialiste de Saint-Pons de 1995 à 2012. Mais les élus nationaux ne sont pas épargnés qu’il s’agisse du «programme réactionnaire de François Fillon», de «Valls, le nervi» ou de «Hollande l’incompétent».

Néanmoins, Pierre Blondeau a toujours la politesse de leur envoyer une copie quand ils sont cités. Derrière le comptoir, «le Suisse» - qui a troqué son chapeau contre un bandeau d’Indien - profite de quelques minutes d’absence du patron pour gratter méthodiquement tous les «Solitaires» de la vitrine. «C’est diabolique», dit-il, selon son expression fétiche. Ça lui rappelle les années 80, quand il écumait tous les casinos de France, et cette fameuse nuit où il a emporté le pactole trois fois d’affilée. Aujourd’hui, 6 euros, pas de quoi flamber. Quelques habitués viennent acheter une bière, des cigarettes ou repartent déçus parce qu’il n’y a plus de mots fléchés.

Lorsqu’on parle de la «bande de la Cigale» à Georges Cèbe, le maire DVG de Saint-Pons, il sourit : «Ils représentent ce petit aiguillon qui permet de prendre conscience des choses. Aujourd’hui la politique est menée par des bureaucrates et on oublie d’écouter les anciens.» Il nuance tout de même : «Bon, des fois, il ne faut pas juste mettre le casque et foncer.» Pierre Blondeau reconnaît lui-même qu’il est un «écorché vif», allergique à l’injustice sans doute à cause «de son enfance, quand [il] était bègue». Alors, sa vie, c’est un peu «marche ou crève». Et sa devise pourrait tenir en ces mots de Georges Séguy, résistant et syndicaliste, qu’il cite dans le prochain numéro de la Commune : «Il ne suffit pas de s’indigner, il faut s’engager.»

Les ennuis sont arrivés en 2009 lorsque le président Nicolas Sarkozy et d’autres élus UMP ont reçu des lettres de menaces accompagnées de balles. A l’époque, le mystérieux corbeau signe «cellule 34» et poste ses missives depuis l’Hérault. On devine aisément la suite… D’autant qu’un an plus tôt, le «groupe de Tarnac», présenté comme proche de l’ultragauche, a été arrêté en Corrèze. Il se réunissait dans une épicerie générale… Alors la Cigale, «foyer de subversion» ? La police antiterroriste prend l’affaire au sérieux. Le 3 septembre 2009, aux aurores, quelque 150 policiers débarquent dans le village. «J’étais à poil, je n’ai même pas eu le temps d’enfiler un slip qu’ils avaient défoncé la porte», se souvient «le Suisse». Il repart menottes aux poignets, tout comme le reste de la bande, jusqu’à Montpellier pour être interrogé. «Mon voisin de cellule m’a dit : ils ont raflé la maison de retraite !», ironise Pierre Blondeau. Pourtant, impossible de faire entendre aux enquêteurs qu’ils se trompent de «cellule». «Ils cherchaient à le faire plonger», renchérit Marcel. Faute de preuve, les policiers tentent de pincer le corbeau par la plume et demandent à Pierre Blondeau de recopier la fable «Le Corbeau et le Renard». Un expert trouve même que ça colle. Il restera plusieurs jours en garde à vue avant d’être relâché. Il faudra attendre qu’un habitant d’un village voisin, invalide et malade, avoue être l’auteur des lettres, pour que tous les suspects soient définitivement blanchis.

 

 

Pas rancuniers

Depuis, les insurgés de la Cigale, pas rancuniers, célèbrent chaque 3 septembre, la «fête du poulet». Si l’épisode n’a pas entamé leurs rires ou leur détermination, il a tout de même causé des dégâts. Les deux filles du «Suisse» ne lui parlent plus. Et après trente-cinq ans de mariage, l’épouse de Pierre est partie «même s’il y avait déjà de l’eau dans le gaz». Alors le combat, c’est toute sa vie. Pour la campagne présidentielle, il a rejoint La France insoumise, pas «tant pour Mélenchon que pour ses idées». D’ailleurs, il se présentera comme candidat aux législatives dans la 5e circonscription de l’Hérault. Jusqu’à présent, les urnes ne lui ont pas été favorables. En 2014, lors des municipales, sa liste «L’humain d’abord», n’a remporté aucun siège.

«J’en ai rien à foutre de devenir député, je veux juste qu’il n’y ait pas de désistement au second tour», dit-il lors d’un déjeuner dans la cabane de Chantal et Jean-Michel, eux aussi engagés au sein de La France insoumise. Dans ce paradis perdu dans la montagne - construit par Chantal en quatre-vingts jours, tout en sapin et châtaignier - le poêle fume et le chat ronronne. Pierre Blondeau contemple la vallée recouverte d’un liseré de brouillard et refuse d’imaginer des éoliennes industrielles : «Il faut défendre ce pays des spéculateurs, ils se permettraient tout si une bande de furieux n’était pas là.» En attendant leur prochaine action, les «furieux» de Saint-Pons seront les vedettes du documentaire la Cigale, le Corbeau et les Poulets (réalisé par Olivier Azam), en salle le 18 janvier.

Julie Brafman