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16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 07:27

«Tchernobyl, le nuage sans fin», la BD qui accuse les autorités d'avoir sciemment menti aux Français

L’Association française des malades de la thyroïde (AFMT) publie une bande dessinée basée sur des pièces du dossier d’instruction de son procès perdu contre l’État français. Les planches racontent comment il a minimisé les conséquences de Tchernobyl sur le territoire national, au mépris de la santé des citoyens.

Le combat aura duré plus de dix ans. En mars 2001, l’Association française des malades de la thyroïde (AFMT), la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CriiRAD) et cinquante-et-un malades de la thyroïde portent plainte contre X pour «coups et blessures involontaires». Tous reprochent à l’État d’avoir minimisé l’impact des retombées radioactives de la catastrophe de Tchernobyl sur le territoire français après l’explosion de la centrale, le 26 avril 1986, et de n’avoir pris aucune mesure de restriction sanitaire. Le 7 septembre 2011, la cour d’appel de Paris prononce un non-lieu général, confirmé par la Cour de cassation en novembre 2012. Le professeur Pellerin, à la tête du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) à l’époque, est définitivement blanchi, à l’âge de 87 ans. L’année d’après, un dernier recours, rejeté par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) finit de briser les espoirs des 650 plaignants qui s’étaient constitué partie civile.

«Après ça, il nous restait quoi? Notre frustration et plusieurs dizaines de cartons de documents, raconte André Couzet, membre actif de l’AFMT depuis treize ans. Dans le dossier d’instruction, on a trouvé des pièces qui montraient sans ambiguïté le rôle joué par les autorités françaises. On s’est dit qu’en faire une BD serait un moyen original de faire comprendre aux gens ce qu’il s’est vraiment passé.» André Crouzet espère également que cette BD aidera les malades à «faire le deuil» de leur statut de victime, jamais reconnu. «Beaucoup de gens trouvent absurde l’histoire du nuage de Tchernobyl qui se serait arrêté à la frontière... Mais peu de gens savent quels dégâts il y a vraiment eu derrière sur la santé des Français!»

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La bande dessinée, titrée Tchernobyl, le nuage sans fin, sera officiellement mise en vente le 23 avril 2016. L’ouvrage s’appuie sur près de 900 pièces du dossier d’instruction. Il a nécessité l’investissement d’une dizaine de personnes pendant un an, au premier rang desquels les bénévoles de l’association AFMT (Chantal L’Hoir, la fondatrice, Marc Saint Aroman et André Crozet). L’album a bénéficié du soutien financier du réseau Sortir du nucléaire et de 300 donateurs, par le biais d’une cagnotte Ulule de 24.000 euros. Parallèlement à la BD, un site web, nuagesansfin.info, sera alimenté par plusieurs dizaines de pièces du dossier. Elles permettront aux lecteurs de la BD d’avoir accès aux sources.

Les soixante-quatre planches de BD ont été réalisées autour des pièces les plus éloquentes du dossier. On y découvre par exemple la courbe des ventes de Levothyrox en pharmacie depuis le début des années 1980 –un document des laboratoires pharmaceutiques très difficile à obtenir. «La consommation n’a fait que flamber depuis 1986, décrit la juge Bertella-Geffroy, au point qu’aujourd’hui, un Français sur dix, voire un Français sur huit est tributaire des hormones thyroïdiennes.» Quelques pages plus loin, une planche compare deux cartes de France: «l’officielle», diffusée dans les années 1990 par les autorités et ne démontrant «aucune contamination notable», et celle réalisée à partir des «analyses citoyennes» à la même période.

Loin des allégations fantaisistes, ces mesures convergent avec les conclusions plus récentes, en forme d’aveu, de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (ex-SCPRI). Celui-ci publiait en 2005 une nouvelle carte faisant apparaître des valeurs jusqu’à 1.000 fois plus élevées en césium 137 qu’aux mêmes endroits, vingt ans plus tôt. «Ce dossier, on le doit avant tout au travail acharné de la juge d’instruction Me Bertella-Geffroy», salue Chantal L’Hoir, la fondatrice de l’AFMT.

«Des pièces comme ça, le dossier en est rempli», s’enthousisme Marc Saint-Aman, bénévole à l’AFMT et administrateur du réseau Sortir du nucléaire. Pendant plus d’un an, il a épluché les milliers de pages du dossier et a sélectionné celles qui seront mise en ligne sur le site internet nuagesansfin.info.

«Mobile du crime»

Selon les auteurs de la bande dessinée, au printemps 1986, il y eut, de la part de l’État, au mieux de la méprise, au pire du déni. Le professeur Pellerin declare ainsi à la télévision, deux jours après la catastrophe, que la radioactivité issue de Tchernobyl ne présente «aucun inconvénient sur le plan de la santé publique, [...] sauf peut-être dans le voisinage immédiat de l’usine, et encore c’est surtout dans l’usine [qu’elle] pense que les Russes ont admis qu’il y avait des personnes lésées». Quelques jours plus tard, le 6 mai, le ministre de l’Agriculture, François Guillaume, affirme à son tour que «le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de la centrale de Tchernobyl».

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André Couzet, membre actif de l’AFMT

L’épisode des épinards contaminés à 2.600 béquerels/kg est édifiant. Le préfet du Haut-Rhin, Madhi Hacène, a voulu interdire la circulation de ces épinards. «Dix jours plus tard, Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, réagit en disant qu’il ne fallait opérer aucun changement des habitudes alimentaires. Il ajoutait qu’il ne fallait pas suivre les recommandations de l’OMS du 6 mai, qui garantissent la validité des produits à l’exportation», explique Marc Saint-Aroman de l’AFMT. Alain Madelin, alors ministre de l’Industrie, martelait lui aussi qu’il n’y avait aucun risque sanitaire dû au passage du nuage:

«J’ai déjà eu l’occasion de dire que l’on pourrait commencer à s’inquiéter et à aller voir son médecin si par hasard on trouvait –mais on n’en trouve pas– dans le commerce trois tonnes d’épinards irradiés et qu’on avait l’intention sans les laver, de les ingurgiter dans les jours qui viennent.»

Pendant que les voisins de la France s’activaient pour se débarrasser des produits contaminés (viande, lait, légumes...), l’Hexagone ne protégeait pas ses propres concitoyens et continuait à exporter, mettant également en danger les populations voisines. «Le 10 mai, la Commission européenne suspendait les importations de viandes fraîches, de bovins et de porcs sur pied en provenance de l’URSS et des pays alentour, rappelle la BD. Des mesures simples de prévention qui vont être appliquées dans toute l’Europe. À l’exception de la France, qui ne va donner qu’une seule consigne: ne rien faire.» Même en URSS, un colonel de la défense civile russe va tirer la sonnette d’alarme, quelques jours après les catastrophe:

«Les habitants ont absorbé en une journée cinquante fois la quantité de radioactivité admise par an pour les travailleurs du nucléaire. À ce rythme, la dose mortelle sera atteinte en quatre jours.»

Le travail de reconstitution historique de la BD explique en creux pourquoi la France agissait à contre-courant. «Ce qu’il faut savoir c’est qu’en 1986 il y avait plus d’une quinzaine de réacteurs à finir de construire et à mettre en service en France, ironise Marc Saint-Aroman. Donc on a le mobile du crime.» Trente ans plus tard, le pays est devenu le deuxième producteur d’électricité nucléaire du monde, derrière les États-Unis, et produit la moitié des gigawatts du continent européen à lui seul.

«Zone de non-droit»

Malgré les preuves, la procédure judiciaire n’a débouché que sur des non-lieux. Chacun a sa petite explication:

«Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’en matière pénale, on est obligé de prouver le lien de causalité entre le dommage (les cancers de la thyroïde) et le fait générateur (le passage du nuage radioactif), rappelle le cabinet de Bernard Fau, avocat de l’AFMT à l’époque. Si le juge ne parvient pas établir un lien de causalité direct et certain, c’est “Circulez y a rien à voir” et personne n’est responsable.»

Le fait de cacher des preuves, de mal informer ou de minorer une information n’est pas, en soi, une infraction pénale. C’est plus une faute politique ou une faute civile

Cabinet de Benoît Busson, avocat référent du Réseau Sortir du nucléaire

Au cabinet de Benoît Busson, avocat référent du Réseau Sortir du nucléaire, on reconnait que ce genre de cas est très complexe à appréhender pour la justice. «Le fait de cacher des preuves, de mal informer ou de minorer une information n’est pas, en soi, une infraction pénale. C’est plus une faute politique ou une faute civile.» Les plaignants malades de la thyroïde auraient donc pu se retourner vers un tribunal civil, souvent plus indulgent que le pénal, mais, primo, c’eût été à eux de financer les expertises, extrêmement coûteuses, et deuxio, les délais de prescription s’élèvent à dix ans à compter des faits.

La juge Bertella-Geffroy connaissait bien toutes ces contraintes. Consciente qu’il serait extrêmement difficile d’établir le lien de causalité entre le passage du nuage et l’augmentation des pathologies de la thyroïde, elle avait parié sur la «tromperie aggravée» plutôt que sur les «coups et blessures». Mais les multiples perquisitions aux ministères de la Santé, de l’Intérieur, de l’Agriculture ou au siège de Météo France et la myriade de documents confidentiels récoltés n’ont pas suffi à l’établir. Le principe de précaution a été le grand absent de l’épisode. «La santé n’a pas primé sur l’économie», regrette-t-elle. Et, in fine, la justice non plus n’a pas primé sur l’économie. La juge a été brutalement désaisie du dossier, quinze jours avant la séance à huis-clos, qui abouti finalement à un non-lieux. «La justice n’est pas indépendance dans notre pays, en particulier en matière de santé publique.»

Pour Michèle Rivasi, eurodéputée écologiste depuis 2009, l’emprise des lobbys du nucléaire est toujours très puissante aujourd’hui. Et les «mensonges d’État» post-Tchernobyl, dénoncés par l’AFMT, pourraient très bien se reproduire si une catastrophe nucléaire survenait en France. «Aujourd’hui encore, dans le nucléaire, les décisions ne se prennent pas dans les ministères ou en commission, mais directement à l’Élysée, regrette-t-elle. Le nucléaire, c’est un domaine à part, qui échappe à la démocratie, une sorte de zone de non-droit.»

En refermant la BD, le titre, Tchernobyl, le nuage sans fin, révèle un double sens. «Le nuage sans fin» désigne le brouillard qui règne encore autour de cette affaire, trente ans plus tard. Il nomme aussi la contamination millénaire du panache radioactif qui s’est échappé de la centrale le 26 avril 1986.

Lucile Berland

-Armes nucléaires, après les paroles de Kerry, des actes

A Hiroshima, John Kerry a plaidé pour un monde sans armes nucléaires.
(...) Ce dont le désarmement nucléaire a besoin aujourd’hui après les paroles, ce sont les actes.

Le communiqué du Mouvement de la Paix du 15 avril

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