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30 juin 2015 2 30 /06 /juin /2015 03:15

L’Europe des affaires se prépare à une catastrophe nucléaire

Par Jean-Marc Sérékian le 23 juin 2015

Dans l’histoire de l’industrie nucléaire, la catastrophe de Fukushima doit être regardée comme un évènement copernicien (1). Elle a changé radicalement la donne des statistiques du risque d’accident nucléaire majeur. Plus rien ne peut plus être comme avant et fort probablement la fusion des trois cœurs constitue un point de rupture, précipitant, sinon la fin rapide de l’imposture, du moins le déclin inéluctable de l’industrie nucléaire, radieuse Bérézina…

De quasiment improbables, les événements majeurs de niveaux 6 ou 7 sur échelle INES (International Nuclear Event Scale) sont devenus fortement probables y compris dans les statistiques officielles. Mais somme toute rien de réellement nouveau, il n’y a qu’une confirmation inutile des craintes depuis longtemps exprimées par les milieux anti-nucléaires et dans le même temps la révélation est faite pour le grand public de l’imposture de l’énergie (nucléaire) « propre » et « sûre » inlassablement martelée par les nucléocrates…

Après Fukushima, la « sûreté nucléaire » se réduit à un oxymore mensonger, l’insécurité nucléaire devient la règle. C’est exactement ce qu’ont parfaitement compris les milieux d’affaire européens.
Avec ses 58 réacteurs sanctuarisés en 2015 par sa loi de « transition énergétique pour la croissance verte« , la France nucléaire fait tâche en Europe. En totalisant presque la moitié des réacteurs, elle représente la principale menace pour l’ensemble du vieux continent. Le big business transnational sur ce territoire d’Europe occidentale en a pris conscience.

Le risque est immense. Que faire pour préserver la liberté des affaires et la libre circulation des marchandises en toutes circonstances en l’absence d’une sortie rapide du nucléaire ? Anticiper, normaliser, graver dans le marbre l’état de catastrophe nucléaire !

Calcul du risque, pas moins que « du pile ou face »

En juin 2011, en situation de crise aiguë à Fukushima, deux ex- du nucléaire et de l’EDF passés dans le camp adverse s’étaient risqués à une réévaluation du risque d’accident majeur. A chaud, avec trois nouveaux cœurs de réacteur entrés en fusion, il était urgent en France de faire le point sur la question. Piégés par leur haut niveau d’étude scientifique et la simplicité apparente du calcul du risque, ils s’emmêlèrent les pinceaux et parlèrent de « certitude statistique » (2). Piqués au vif par le titre de l’article paru dans Libération: « Accident nucléaire: une certitude statistique », des statisticiens reprirent les calculs et situèrent sans difficulté l’erreur commise dans l’analyse statistique (3).

A froid en 2015, dans un numéro « spécial nucléaire« , L’Écologiste revient sur le calcul statistique pour les 143 réacteurs encore en fonction en Europe en 2011. Le risque d’un évènement nucléaire majeur dans les 30 ans à venir atteint les 70% (4). On est très loin du discours négationniste officiel. A ce niveau de risque, il ne peut plus être question de « sûreté nucléaire », les inquiétudes des entreprises transnationales confirment et à défaut de sortie rapide du nucléaire, la commission européenne a compris qu’il faut « rassurer les milieux d’affaires »…

Depuis la Catastrophe de Fukushima beaucoup de réacteurs ont été mis à l’arrêt et, dans une sorte de réaction en chaîne pour diverses raisons, beaucoup d’autres vont suivre le même chemin dans la plupart des pays d’Europe. Rentabilité financière en berne de l’atome, réacteurs fissurés et oxymore de la « sûreté nucléaire » se partagent les causes de mise à l’arrêt anticipée et définitive des tranches… Le risque d’accident majeur ne peut que diminuer dans les années avenir. Mais, avec la sanctuarisation de l’atome en France, l’Europe entière vit sous la menace et, pour la bonne marche des affaires, mieux vaut considérer l’accident nucléaire comme une « certitude statistique« , n’en déplaise aux puristes de la spécialité statistique.

Même si la Bérézina nucléaire progresse à marche forcée en Europe, d’ici 2030, avec le noyau atomique français, pour une évaluation du risque à la louche, on est encore dans du pile ou face.

Normaliser l’état de catastrophe nucléaire

Durant la catastrophe de Tchernobyl, il y eut la très médiatique prestation négationniste sur les risques sanitaire du panache radioactif assumée par le Pr Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI). Le contraste entre les mesures prises en urgence dans les autres pays d’Europe et les propos lénifiants de l’éminent savant émut et révolta la presse et l’opinion publique française… L’affaire est restée célèbre avec le fameux « nuage de Tchernobyl arrêté à la frontière française »… Ridiculisé par cette formule traduisant ses propos, le savant s’énerva et intenta des procès en diffamation à de nombreuses personnes…

Après la catastrophe de Fukushima, les autorités politiques, scientifiques et sanitaires japonaises s’illustrèrent à leur tour par une mesure foncièrement délétère pour la santé publique… Incapables de faire face au risque cancérigène prévisible, inhérent aux radiations ionisantes, ils décidèrent de résoudre le problème en le supprimant par un relèvement arbitraire du seuil d’irradiation acceptable pour les populations civiles. Les enfants ne firent pas exception à la règle, ils se virent eux aussi contraints d’accepter une dose d’irradiation annuelle presque à la même hauteur que celle des travailleurs du nucléaire, 20 millisieverts par an. La décision manifestement criminelle fit scandale dans le pays…

Loin de l’atténuer, l’état de catastrophe nucléaire durable au Japon n’a fait que renforcer l’incurie des élites dirigeantes mise en évidence par l’enquête sur les origines de l’accident. Pour ne point être confronté dans l’urgence à la même situation de gestion négationniste arbitraire de la crise sanitaire, la Commission européenne a préféré anticiper en secret.

Le fantôme Euratome au compteur Geyger de la Criirad

Une rémanence du Traité de Rome hante le vieux continent: Euratome, le pacte faustien de promotion et de prolifération de l’industrie nucléaire en Europe exerce toujours avec la même force son pouvoir de nuisance sanitaire à l’ère du déclin nucléaire…

A l’ombre d’Euratome, la Commission européenne tripatouille en douce les normes pour assurer en toutes circonstances la sérénité du big business agro-alimentaire et l’immunité de l’industrie nucléaire. Mais la Criirad toujours sur ses gardes, s’est immiscée dans les méandres des règlements européens en cours d’élaboration et son compteur Geiger s’est mis à crépiter.

La situation est grave et urgente. Le fantôme Euratome est en train d’inscrire le pire dans le marbre de la loi. En mai 2015, l’association lance une alerte par un communiqué et met en ligne une pétition pour dénoncer une menace sanitaire (5) « La CRIIRAD dénonce le travail scandaleux des experts Euratom et appelle à une mobilisation massive contre le projet de la Commission européenne! »

La Commission européenne a élaboré un projet de règlement fixant les niveaux maximaux admissibles (NMA) de contamination radioactive qui seront appliqués aux aliments en cas d’accident nucléaire. Ce projet est en cours d’examen par le Parlement (pour avis) et par le Conseil de l’Union européenne (pour décision). S’agissant d’un règlement, une fois adopté, il sera d’application directe et obligatoire dans tous les États de l’Union européenne, sans possibilité de modification.

Il faut être en effet spécialiste en matière de radioprotection pour comprendre la signification sanitaire des chiffres et dénicher les subterfuges des experts scientifiques et techniques de la commission européenne.

Les limites inscrites dans le projet de règlement correspondent à des niveaux de risque inadmissibles et font peser sur les enfants la plus lourde part du détriment sanitaire. Le dispositif ne prévoit par ailleurs aucune mesure de protection spécifique ni pour les femmes enceintes (alors que la radiosensibilité du fœtus est largement démontrée) ni pour les femmes qui allaitent leur bébé (alors que des radionucléides comme l’iode radioactif passent facilement dans le lait maternel et que les nourrissons constituent le groupe d’âge le plus vulnérable).

Le communiqué (version longue 4 pages) est à lire dans sa totalité… Traduit en langage simple, les données révélées par la Criirad sont proprement effrayantes, en ne citant que les titres de paragraphe du communiqué: « L’analyse de ce document nous a permis d’identifier toute une série d’erreurs, d’incohérences et d’irrégularités. Elles sont graves et vont TOUTES dans le même sens: minimiser les doses et les risques (ce qui conduit évidemment à fixer des limites de contamination excessivement élevées). Nous présentons ci-après quelques-uns des dysfonctionnements les plus marquants: – Une incohérence majeure et rédhibitoire, – Un énorme mensonge, – Des « oublis » inconcevables, – Des « erreurs » incompréhensibles, – des procédés condamnables, – des négligences coupables, – une expertise a minima, – des choix contestables… Et la liste est encore longue (6). »

Il est clair que depuis l’épopée des « essais nucléaires » le monde vit sous le signe de la menace atomique et croupit sous celui de la contamination radioactive. Comment comprendre la réactivation de ces magouilles sordides à l’ère de la Bérézina nucléaire? Plutôt que de se focaliser sur le risque de catastrophe voire de guerre nucléaire, peut-être faudrait-il se remémorer les pages non officielles de l’histoire contemporaine aux origines de l’Europe des eurocrates… et de la tyrannie actuelle des transnationales…

Big Business après Hitler

Au sortir de la première Guerre mondiale, deux sentences résumaient tous les aspects anthropologiques, politiques et économiques de la guerre moderne: celle de Paul Valery « La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas » et celle d’Anatole France « On croit mourir pour la Patrie, on meurt pour les industries ». La seconde guerre mondiale confirma largement ces deux réalités fondamentales de l’économie contemporaine…

Dans « Big business avec Hitler« , l’historien Jacques Pauwels montre comment les milieux d’affaires américains, industriels et banquiers, ont contribué au triomphe du nazisme en Allemagne et ont pu bénéficier de la main d’œuvre des camps de concentration pour faire de très gros profits dans l’industrie de guerre du Troisième Reich, non seulement avant et pendant le début de la guerre, mais aussi après Pearl Harbour où les États-Unis étaient censés être en guerre contre l’Allemagne: « Business as usual », les affaires sont les affaires (7). Parmi les grandes entreprises étasuniennes bénéficiaires du régime citons: IBM, ITT, Coca-Cola, Ford, General Motors, la Standard Oil, sans oublier les grandes banques… Sans le savoir-faire High Tech de ces grandes firmes et le pétrole américain, la Blitzkrieg (guerre éclair) n’aurait jamais pu être possible…

Après la guerre, ces transnationales collaboratrices avec le régime nazi s’offrirent les services d’historiens réputés pour se faire une image patriotique irréprochable… Mais l’analyse politique de l’historien iconoclaste va plus loin, bien au-delà des bonnes affaires en temps de guerre du « business as usual »… Le Troisième Reich n’a pas été seulement l’horrible régime totalitaire qui a sabré les syndicats, réduit en esclavage les travailleurs européens, inventé les camps de concentration et les chambres à gaz, ce que nous enseigne très bien l’histoire officielle… Le régime nazi, en coopération technique et financière très étroite avec le big business étasunien, a été aussi une étape essentielle dans le développement du capitalisme sous la forme d’une impulsion fulgurante des sciences et techniques industrielles appliquées à la guerre. Il y eut d’une part la montée en puissance et le triomphe des entreprises transnationales étasuniennes et allemandes et d’autre part l’organisation et la généralisation des économies de guerre pérennes avec les complexes scientifico-militaro-industriel et les généreuses commandes militaires d’État, justement aux nouvelles transnationales de l’armement sur l’exemple du 3e Reich…

Ce modèle mortifère de l’économie actuelle en Europe avec le Warfare State perpétuel doit donc beaucoup au Troisième Reich et à ses nombreux alliés du Big Business étasunien. Cette filiation fut en définitive logique voire quasi-mécanique puisqu’après la guerre les autorités occidentales d’occupation de l’Allemagne se livrèrent à une frénétique « chasse aux cerveaux » du régime nazi, non pas pour les juger mais pour les faire travailler à leur compte. Les chercheurs scientifiques et ingénieurs du 3e Reich qui avaient permis sur le plan technique et industriel la Blitzkrieg furent en grand nombre rapatriés aux États-Unis au profit du Big Business. On estime à près de 2000 le nombre de ces experts en industrie militaire, ils constituèrent un véritable trésor de guerre pour les grandes entreprises étasuniennes d’après-guerre. Pour sa part, la France de « La Libération » est fière d’avoir capturé l’ingénieur autrichien Ferdinand Porsche. Rappelons pour la petite histoire que cette prise commando des services secrets français fut faite au nez et à la barbe de leurs concurrents américains. Elle permit de mettre une tête « bien-faite » à la Régie Renault pour relance l’industrie automobile en France (8). Ainsi on peut comprendre que dans un pays dévasté, peuplé d’affamés et de sans-logis, se fut l’industrie automobile qui démarra sur des chapeaux de roues… Avec des chercheurs ingénieurs performants, sélectionnés et dressés pour la guerre moderne par le régime nazi, cela aurait été dommage et contre-productif que de chercher à les reconvertir en jardiniers pacifistes…

Si l’on se souvient aussi que ce même Big business étasunien a encore été le grand bénéficiaire du Plan Marshall dit de « Reconstruction de l’Europe » suivi dans la foulée du déploiement du programme « atoms for peace » sur le vieux continent, une sombre histoire s’éclaire avec le même fil conducteur et les mêmes acteurs, le Big business dans le Big Business; Jacques Pauwels insiste sur les deux sens du mot. Face aux bonnes affaires du grand capital, nous sommes bien peu de chose comme on peut le comprendre aujourd’hui avec le « travail scandaleux des experts Euratom » dénoncé par la Criirad…

Indépendamment de l’immense pouvoir de nuisance des grandes transnationales étasuniennes, on peut attribuer en propre au régime nazi la paternité d’une innovation historique: avoir transformé le crime de masse en activité salariée ordinaire bien rémunérée.

Dans « Ressources inhumaines« , Fabrice d’Almeida, professeur à Paris-II et à l’Institut de France, montre comment les gardes-chiourmes des camps de concentration furent somme toute sur le plan socio-économique de bons pères de famille et les premiers bénéficiaires du modèle de la civilisation des loisirs d’après-guerre (9)… Leur activité fondamentalement criminelle au service du projet nazi était un travail salarié respectable avec avantages et acquis sociaux… Dans les années 1950, Günther Anders faisait cette même constatation à propos d’une grève des salariés d’une usine d’armement nucléaire devenue obsolète et menacée de fermeture. Loin d’avoir la conscience soulagée de ne plus participer à la fabrication d’armes de destruction massive, les travailleurs, en bon pères de famille, s’inquiétaient pour leur emploi et s’opposaient à la fermeture…

Avec ce triste passif historique en arrière-plan pour l’Europe, on peut mieux comprendre les agissements morbides et mortifères de la Commission européenne…

Les eurocrates experts scientifiques et techniques en radiations ionisantes qui s’activent simplement dans des réglementations juridiques sont en quelque sorte comme des salariés de la SNCF qui durant l’occupation veillaient à ce que le remplissage des wagons à bestiaux se fasse en bon ordre sans bousculade et que les convoyages arrivent à bon port en Allemagne… Il y a cependant une différence d’importance à signaler, les employés de la SNCF étaient des subalternes et travaillaient sous la menace SS aidée par la police française, tandis que les eurocrates d’aujourd’hui, constituent une élite à haut niveau d’étude qui travaille de plein gré et légifère en pleine conscience pour le compte du big busines des transnationales.

Comme le note avec stupéfaction la Criirad, « si le besoin journalier en eau de boisson, fixé à 2 litres pour un individu par l’OMS, pose problème dans les calculs pour assurer la libre circulation des biens alimentaires contaminés, il a suffit de le réduire à « une ou deux gorgées d’eau par jour… » C’est ce que sont en train de faire les experts. Ainsi, par ce type d’arrangement, la Commission européenne peut prétendre respecter le seuil de 1 millisievert par an, « énorme mensonge » dit la Criirad.

Faut-il croire que le spectre TTIP/TAFTA soit aussi terrifiant que la police politique du Troisième Reich pour expliquer cette paisible perversité scientifique et technique des eurocrates?

JMS, juin 2015

Notes

(1) Jean Marc Sérékian « Radieuse Bérézina » Ed. Golias 2015
(2) Libération, 3 juin 2011 : « Accident nucléaire : une certitude statistique », Bernard Laponche, physicien nucléaire, expert en politiques de l’énergie, Benjamin Dessus Ingénieur et économiste, président de Global Chance.
http://www.liberation.fr/politiques/2011/06/03/accident-nucleaire-une-certitude-statistique_740208
(3) Mediapart « Accident nucléaire: ne pas céder aux faux calculs » Claudine Schwartz (statisticienne) et Jacques Treiner (physicien) démontrent l’erreur de calcul de Benjamin Dessus et Bernard Laponche, qui ont affirmé dans Libération qu’un accident nucléaire majeur en Europe est une «certitude statistique».
http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/220611/accident-nucleaire-ne-pas-ceder-aux-faux-calcul
(4) L’écologiste, n° 44, Janvier-mars 2015, Thierry Jaceaud « Comment peut-on encore être pro-nucléaire ? » « La probabilité qu’il y ait un accident majeur en Europe dans les 30 prochaines est de 72%. »
(5) La Criirad, « Pétition contre le projet de règlement européen qui autorise, en cas d’accident nucléaire, la commercialisation d’aliments très contaminés. »
http://criirad-protegeonsnotrealimentation.wesign.it/fr
(6) Communiqué CRIIRAD 21 mai 2015 (version longue) CONTAMINATION LÉGALE DES ALIMENTS EN CAS D’ACCIDENT NUCLEAIRE : La CRIIRAD dénonce le travail scandaleux des experts Euratom et appelle à une mobilisation massive contre le projet de la Commission européenne !
http://www.criirad.org/aliments-nma-accidentnucleaire/nma_cp-vl_21-mai-2015.pdf
(7) Jacques Pauwels « Big business avec Hitler » Ed. Aden 2013
(8) Historia, juin 2015 « Rémi Kauffer « La course » aux cerveaux allemands »
(9) Fabrice d’Almeida « Ressources inhumaines » Ed. Fayard 2011

Areva : la grande désillusion

Une étude du cabinet Wise-Paris met en lumière la situation d'impasse industrielle dans laquelle est engagée la filière nucléaire et son fleuron, Areva, dont le modèle, créé il y a quinze ans, devait permettre de conquérir le monde.

Energies | 26 juin 2015 | Agnès Sinaï

L'actualité a rattrapé le rapport Nucléaire français : l'impasse industrielle, élaboré par le cabinet WISE-Paris et diffusé le 24 juin par Greenpeace, qui entend faire le point sur "le poids du pari industriel nucléaire de la France à l'heure de la transition énergétique". Commencé à l'été 2014, au moment où l'industrie nucléaire se préparait à afficher sa splendeur à la World Nuclear Exhibition au Bourget, ce rapport mettait le doigt sur l'engrenage industriel de la filière, annonçant les déboires d'Areva.

Quelques mois plus tard, les faits ont confirmé la crise annoncée par ce rapport visionnaire. L'industrie nucléaire française vit en 2015 une crise majeure, marquée par l'annonce des résultats catastrophiques d'Areva, rendus publics début mars 2015. Le groupe a alors confirmé une perte annuelle record de 4,8 milliards d'euros, après quatre années consécutives de déficit, pour un total cumulé de 7,8 milliards d'euros, soit pratiquement l'équivalent du chiffre d'affaires de 2014. Celui-ci connaît, après plusieurs années de relative stagnation, une baisse plus marquée de 7,2%, pour s'établir à 8,3 milliards d'euros. Enfin, le groupe accumule une dette proportionnellement élevée, qui atteint 5,8 milliards d'euros fin 2014, en hausse de 1,3 milliard par rapport à fin 2013.

Le rapport de Wise revient sur les fondamentaux de la stratégie mise en oeuvre depuis plus d'une décennie par la filière. Il en conclut que "les solutions mises en place ne pourront faire l'impasse sur la remise en cause de ces fondamentaux". Pour Yves Marignac, son auteur principal, "ce rapport vient vraiment se confronter à l'idée dominante que le nucléaire comme filière industrielle reste un investissement d'avenir. Cette idée continue de justifier la réinjection de fonds par EDF dans la filière réacteurs d'Areva alors que l'heure est venue d'envisager une profonde réorientation".

Erreurs de stratégie

Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, rappelle le rapport, l'industrie nucléaire française entretient ainsi l'idée que l'énergie nucléaire est la seule susceptible de répondre à des besoins énergétiques mondiaux en forte croissance en produisant massivement de l'énergie non carbonée. Elle a théorisé la reprise des commandes de réacteurs du début des années 2000 comme une formidable "renaissance" du nucléaire, revendiquant d'en occuper le premier plan.

Or, après avoir atteint un pic de 17,6% de la production mondiale d'électricité au milieu des années quatre-vingt-dix, le nucléaire a vu sa part décroître à 10,8% en 2014. Entre 2000 et 2014, la capacité nucléaire en service n'a augmenté que de 7,5%, soit environ sept fois moins vite que l'ensemble de la capacité de production électrique mondiale (si l'on déduit les 48 réacteurs arrêtés durablement au Japon, la capacité nucléaire a même diminué de 6% sur cette période). Ce déclin du nucléaire est appelé à s'accélérer dans la mesure où les nouvelles constructions de réacteurs, entre 65 et 70 selon les décomptes, ne sont actuellement pas assez nombreuses pour compenser les fermetures d'un parc mondial vieillissant.

A l'international, l'industrie française affiche de grandes ambitions, proposant à la fois la construction "clés en mains" de réacteurs par Areva et l'exportation du modèle constructeur-opérateur proposé par EDF. "Pourtant, seules trois unités du réacteur EPR proposé par la France sont en construction dans le monde, en Finlande et en Chine. Aucune autre commande ne leur a été passée depuis huit ans", souligne le rapport.

Faillite technique

Dès lors, la stratégie qui, depuis une quinzaine d'années, vise à exporter le modèle nucléaire français et à trouver à l'international des relais de croissance pour financer le programme électro-nucléaire de l'Hexagone peut être mise en question. De fait, selon le constat d'Yves Marignac, "le programme français ne s'auto-finance plus. EDF est appelé à perdre de plus en plus d'argent avec ses réacteurs. Or, les nombreux échecs à l'international, de l'EPR Olkiluoto-3 en Finlande à Uramin, de 1,5 milliard d'euros engloutis dans le projet Hinkley Point en Grande Bretagne aux 2,7 milliards de pertes sur Constellation Energy aux Etats-Unis, renforcent la charge qu'ils devaient alléger".

La situation n'est pas meilleure sur le deuxième coeur de métier historique du groupe que constitue l'industrie du plutonium, analyse le rapport. Areva connaît un autre échec majeur avec la construction d'une usine de combustible MOX à Savannah River aux Etats-Unis, qui connaît plus de 15 ans de retard et voit ses coûts s'envoler, au point que le projet est aujourd'hui pratiquement abandonné. "Surtout, la poursuite de son activité de retraitement à La Hague connaît, comme pour les réacteurs, des coûts et des besoins d'investissement croissants, alors même qu'EDF use de sa position de seul client pour réduire les prix, menaçant là aussi la rentabilité de l'usine".

Cette situation de faillite technique d'Areva est aussi inquiétante que ses difficultés financières. Elle illustre "une perte de compétence sur ses métiers", estime Yves Marignac. Areva ne pourra éviter à court terme une restructuration drastique, incluant une reprise totale ou partielle de ses activités et une recapitalisation. Reste une butée : "La particularité de l'industrie nucélaire, c'est qu'elle est incapable de penser sa fin. En toile de fond, la France est en train de passer industriellement à côté de la révolution énergétique".

L'Etat appelé à la rescousse

L'Etat, qui a par ailleurs présidé à la création d'Areva dont il détient aujourd'hui également, directement ou via le CEA, 86,5%, porte une part importante de responsabilité dans les orientations stratégiques poursuivies par l'industrie. "L'Etat n'a jamais véritablement réagi, avant le constat que l'on connaît aujourd'hui, aux difficultés croissantes d'Areva. Il revient aujourd'hui au Gouvernement de reprendre son rôle d'Etat stratège pour assumer sa part de l'échec et redéfinir des perspectives réalistes pour l'industrie nucléaire française, en cohérence avec la politique de réduction de la part du nucléaire qu'il définit par ailleurs dans le cadre de la transition énergétique", à l'heure où les énergies renouvelables s'avèrent bien plus compétitives sur le marché international que le nucléaire.

Tout n'est cependant pas perdu pour Areva car un marché d'avenir se profile, celui du démantèlement, qui, selon les chiffres du CEA, visera quelque 300 à 400 réacteurs dans le monde d'ici à 2035.

Agnès Sinaï, journaliste
Rédactrice spécial
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Samedi 4 juillet - des actions ronds-points partout en France pour exiger la fermeture des réacteurs de plus de 30 ans, à commencer par Fessenheim en 2015


-Le 4 juillet le Réseau "Sortir du nucléaire" propose une action nationale d'occupation des ronds-points pour exiger la fermeture des réacteurs de plus de 30 ans, à commencer par Fessenheim dès cette année, et pour dire non au rafistolage des centrales nucléaires, qui pourrait coûter la modique somme de 250 milliards d'euros.

Partout en France, le samedi 4 juillet, rendez-vous sur les ronds-points équipés de banderoles, tracts et drapeaux !
Action rond-point pour la fermeture des centrales de plus de trente ans

4 juillet 2015 - Montpellier (34) - Languedoc-Roussillon

Lieu de rendez-vous :
Rond-point du Géant Casino des près d'Arènes, 17
h.

Occupation du rond-point, diffusion du tract "stop au rafistolage"

Contact organisation :
sortirdunucleaire34@alternatives34.listes.vox.coop

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